Reportage à Redeyef : Derrière les coupures d’eau, les horizons bouchés du phosphate

La grève générale prévue à Redeyef le 16 mars par les sections locales de l’UGTT pour protester contre les coupures d’eau a été annulée suite aux négociations avec les pouvoirs publics. Mais la situation est loin d’être résolue. Derrière le problème des coupures d’eau, les défaillances des organismes publics et la soif insatiable de l’industrie du phosphate, qui empoisonne les habitants et leurs perspectives d’avenir.

Annulation d’une grève générale en réaction aux coupures d’eau

Le 2 mars 2017, pour protester contre les fréquentes interruptions/coupures d’eau à Redeyef, la section régionale de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) de Gafsa, en accord avec la branche locale de l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA), avait décidé d’organiser une grève générale dans la ville le 16 mars. Cependant, deux jours avant cette date, les sections régionales et locales de l’UGTT de Gafsa et Redeyef ont publié un communiqué déclarant l’annulation de la grève. En effet, suite aux sit-in et aux manifestations organisées devant les bureaux de la Société nationale d’exploitation et de distribution des eaux (SONEDE) et le siège du gouvernorat, les autorités ont enfin appelé à la négociation.

Un accord a été trouvé au gouvernorat de Gafsa, en présence des sections locale et régionale de l’UGTT, des représentants de l’Union régionale de l’Industrie, de la direction régionale de l’Agriculture, de la Compagnie de Phosphates de Gafsa et de la SONEDE, mentionnant les engagements des pouvoirs publics à effectuer certains travaux de forages et de conduites, à utiliser les ressources en eau de la Compagnie de phosphates de Gafsa (CPG) pour pallier au manque. Hasan Mabrouki, membre du bureau exécutif de l’Union régionale de Gafsa de l’UGTT, a fait savoir que si les engagements n’étaient pas tenus, la grève pourrait avoir lieu ultérieurement. Jointe par Nawaat, la SONEDE a évoqué des projets de travaux plus conséquents pour Redeyef.

Les coupures d’eau, un problème structurel

Les dysfonctionnements dans la distribution d’eau potable sont monnaie courante à Redeyef. En 2016, l’Observatoire tunisien de l’eau, initiateur d’une cartographie participative des problèmes liés à la distribution d’eau potable, a enregistré pas moins de 75 alertes relatives aux coupures d’eau dans la ville, signalées par des contributeurs bénévoles. Les commentaires qui les accompagnent oscillent entre appels à l’aide – qui semblent résonner dans le vide – et flegme ironique : « On souffre à Redeyef !!! Sayeb lmaaaa », « deuxième jour sans eau… C’est l’Aïd, si vous n’êtes pas conscients », « comme d’hab Redeyef fait partie de l’Algérie, coupures d’eau journalières sans préavis ». Si les coupures d’eau se répètent depuis plusieurs années, jusqu’à présent elles étaient plutôt rares en hiver.

Dans le quartier de Sidi Abdelkader, situé en hauteur, il est courant que, durant un ou plusieurs mois d’affilée, l’eau ne soit disponible qu’une demi-heure pendant la nuit. « Les interruptions d’eau récurrentes endommagent les chaudières. L’été, quand l’eau n’est pas coupée, elle a une couleur jaune. La SONEDE reste indifférente », déplore un vieil homme du quartier. Les habitants, quand ils en ont les moyens, doivent alors acheter des citernes, et payer pour les remplir avec de l’eau provenant d’autres sites de la région, livrée par camion. Le collège n’est pas épargné : l’eau ne s’écoule pas pendant la journée, les élèves doivent venir avec leurs propres bouteilles.

Malgré la localisation en altitude de Redeyef, les stations de pompage sont sous-dimensionnées. Certaines canalisations datent de l’époque coloniale, alors que les besoins se sont fortement accrus. Selon Rebeh Ben Othman, militant de la section du Bassin minier du Forum pour les droits économiques et sociaux de Redeyef, le problème des coupures d’eau est apparu il y a une dizaine d’années et s’est accentué après 2011. Il l’explique par plusieurs éléments outre le réseau vieillissant : le recours de certains habitants à des raccordements illégaux au réseau après la révolution ; mais surtout, le fait que la Compagnie de phosphates de Gafsa pompe d’énormes quantités d’eau, épuisant peu à peu la nappe souterraine. Le lavage d’une tonne de phosphate nécessite 5 m3 d’eau et la production se compte en millions de tonnes chaque année. Les besoins de l’entreprise passent avant ceux des habitants. Les trois quarts – 435 l/s –de la capacité exploitée de la nappe de Moularès-Redeyef, très peu renouvelable, sont destinés aux laveries de Metlaoui et Kef Dour. Le reste doit être divisé entre l’agriculture et l’eau potable pour les habitants.

« Malheureusement, souvent on se trouve dans l’impasse : les protestations, et notamment le blocage du transport de phosphate, sont comme un coup de pression pour les autorités. Cela les pousse à réagir, à mettre des moyens en œuvre ; par exemple, la CPG accepte de palier au déficit d’eau pendant un moment. Mais c’est seulement un traitement superficiel du problème. »

Alaa Marzougui, de l’Observatoire tunisien de l’eau, estime que l’essentiel du problème vient de la mauvaise gestion de la SONEDE. En plus de la vétusté des installations, la section locale manque de moyens humains et matériels, et donc de capacités d’intervention : « Quand il y a une fuite, les agents de Redeyef doivent aller à Gafsa pour chercher le matériel. Les réparations se font avec des moyens très précaires, comme des chambres à air… »

Le poison des minerais phosphatés

Derrière le problème de l’accès à l’eau se pose celui de la qualité. L’eau potable à Redeyef est trop chargée en fluor, ce qui se répercute fortement sur la santé. « La forte concentration en fluor dans l’eau intoxique l’émail des dents », explique le dentiste Mohamed Touati. « 90% de la population de Redeyef est touchée par la fluorose dentaire. Non seulement cela a une répercussion esthétique, avec une coloration des dents qui va du jaune au brun, mais cela les rend aussi plus cassantes, comme de la céramique » D’un ton calme, il évoque les dernières découvertes scientifiques sur la contamination des os et des dents du fœtus par le fluor pendant la grossesse. Cela fait seize ans qu’il exerce à Redeyef. Peu après son installation dans son cabinet, parce qu’il parlait ouvertement du problème, il a subi un harcèlement sécuritaire.

Les boues de lavage du phosphate qui étaient déversées dans la nature sans traitement, sont retenues dans des bassins depuis 2008. Une étude universitaire a analysé des prélèvements dans des localités en amont desquelles sont évacuées les boues de lavage. « Des analyses chimiques révèlent que les sols collectés dans les lits des rivières qui charrient les rejets d’eaux de lavage incluent des concentrations élevées en principalement par les éléments cadmium et chrome. » Les minerais phosphatés du bassin minier contiennent des éléments radioactifs. Des mesures de radioactivité ont été effectuées dans plusieurs sites de la région, mais les effets potentiels sur la santé des travailleurs ou des habitants restent méconnus. Les éléments présents dans les boues de lavage s’infiltrent dans le sol et vont contaminer la nappe souterraine. En surface, ils altèrent les écosystèmes et les caractéristiques de perméabilité des sols, leur donnant une allure craquelée. Cela nuit à l’activité agricole. Dans la zone de Tabedit, qui auparavant nourrissait la région, l’Etat a du accorder des dédommagements aux agriculteurs.

En outre, l’extraction de phosphate se fait à la dynamite, pour pouvoir accéder aux couches où se trouvent les gisements. D’après des témoignages des travailleurs de la mine, cela ne se fait pas dans les normes : les limites en quantité de dynamite, tout comme la profondeur des détonations, ne sont pas respectées. Les nuages de poussière qui en résultent, ainsi que le stockage et le transport à l’air libre du phosphate, font qu’une poussière grise s’accumule sur les toits, les terrasses, les balcons. L’impact de cette poussière sur la santé est incertain, mais des témoignages concordants de la part de médecins et d’habitants font état d’une récurrence de cancers et de maladies respiratoires. Ce qui est sûr, c’est que des recherches sur le lien entre activité minière, pollution et santé dans la région seraient bienvenues.

Une ville qui vit au rythme moribond de l’extraction du phosphate

Si les habitants ont conscience que l’extraction du phosphate nuit à leur santé et à la qualité de leur environnement, ce ne sont pas des enjeux qui mobilisent sur le terrain. D‘après Rebeh Ben Othmane, lorsque ces problèmes sont évoqués, c’est plutôt comme une « carte à jouer » pour appuyer d’autres revendications : la CPG qui, malgré ses déclarations sur son site internet – « la CPG participe activement à la réalisation du développement durable et à l’amélioration de la qualité de la vie », est assez loin de réaliser les principes de la « responsabilité sociétale des entreprises », devrait au moins fournir des emplois…

Ceux qui s’aventurent à remettre en cause l’activité extractive sont très rares. Cela tient probablement à la difficulté d’imaginer l’avenir de Redeyef sans l’exploitation du phosphate – et pourtant les réserves des environs sont limitées… C’est en 1903 qu’a été créée la mine à Redeyef, près d’une vingtaine d’années après que Philippe Thomas, géologue amateur, ait découvert la présence de gisements de phosphate dans les environs de Metlaoui. La Compagnie des phosphates et des chemins de fer de Sfax-Gafsa, ancêtre de la CPG, a fait venir des travailleurs des quatre coins du Sahara – le déracinement devant assurer une plus grande stabilité à la main d’œuvre – et a également recruté des ouvriers au sein des tribus locales. La compagnie misait sur les rivalités qui pouvaient exister entre les différents groupes pour déjouer les velléités de révolte. Mais le mode de vie ouvrier dans le bassin minier, marqué par des conditions de travail très dures, des accidents de travail fréquents, souvent mortels, la précarité et une ségrégation coloniale marquée, a instauré une identité de classe sur laquelle se sont appuyées les grèves récurrentes. Celle de 1937, réprimée dans le sang – 17 morts – par les autorités du protectorat français, avait ainsi suscité l’indignation de la philosophe Simone Weil.

Après l’indépendance, la cobbaniya [ la compagnie], devenue entreprise d’Etat, a fourni l’essentiel des services aux habitants pendant plusieurs décennies – distribution d’électricité, de gaz, d’eau, santé, loisirs, etc. – mais les recettes de l’extraction phosphatière ont continué d’arroser le pouvoir central plutôt que de contribuer à un véritable développement local. Les plans d’ajustement structurel imposés par le FMI et la Banque mondiale dans les années 1980, la variation des cours du phosphate et la mécanisation ont poussé la CPG à « rationnaliser la production », à entrer en phase de « restructuration », des euphémismes pour atténuer une réalité tragique : en l’espace de quelques années, les effectifs de la CPG ont été divisés par trois… En a résulté un taux de chômage massif, surtout chez les jeunes et les femmes. En parallèle, la CPG s’est désengagée de la fourniture des services publics, et l’Etat et les organismes publics n’ont pas vraiment pris la relève. Les défaillances dans la distribution de l’eau potable de la part de la SONEDE ne sont qu’un exemple parmi d’autres. A l’égard de l’Etat domine un sentiment d’abandon. Aujourd’hui, si la sirène de la mine continue de rythmer les journées, sonnant l’interruption et la reprise du travail, elle rappelle à une grande partie des habitants qu’ils n’ont pas pu, eux, y décrocher un poste. Et ils doivent subir les nuisances, en matière de pollution et de santé, d’une activité dont ils sont exclus.

Depuis la révolte du bassin minier en 2008, qui avait pour épicentre Redeyef, les protestations se sont succédées : sit-in, grèves, grèves de la faim, blocages de routes, arrêts du transport de phosphate. Sous la pression, l’Etat et la CPG ont accordé des emplois, parfois fictifs, comme au sein des sociétés filiales de la CPG, soi-disant dédiées à la protection de l’environnement et aux espaces verts. Mais rien n’a changé en profondeur : l’économie n’est pas moins dépendante du phosphate, les services publics restent défaillants, c’est toujours le même ennui dans les cafés, et il faut creuser toujours plus profond pour trouver de l’eau, dont la qualité se dégrade…

تم دعم هذه الفيديومن قبل مؤسسة روزا لكسمبورغ من خلال الدعم المقدم لها من وزارة التعاون الاقتصادي و التنمية الألمانية.
محتوى هذه المطبوعة هومسؤولية جمعية نواة ولا يعبر بالضرورة عن موقف مؤسسة روزا لكسمبورغ.

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