Il semble que, dans la bouche de notre Youssef Chahed, Marx n’ait plus du plomb dans l’aile. Pièce aux cents rebonds divers, le Karl qu’il a invoqué devant les députés est un vieux glabre et chauve d’après « Le Capital ». Mais pile ou face, il fonctionne dans les deux sens. Ce qui n’est pas sans déplaire à l’auteur des « Thèses sur Feuerbach ». Nous présentons ici la traduction d’une lettre électronique, inédite, adressée par le même Karl Marx au chef du gouvernement. Au lecteur de juger de son intérêt, et de l’usage qui peut en être fait.

De : Karl Marx <karl_marx@web.de>
Envoyé : vendredi 17 mars 2017, 23:44
À : Youssef Chahed <….>
Objet : Quand la bêtise vous ressemble

Monsieur Y. Chahed

Laissez-moi vous dire, sans ambages, qu’en dépit de la rigueur de votre calendrier grégorien, mes fantômes rôdent encore. À vous entendre lâcher mon nom, deux jours après que les camarades ont fêté le 134ème anniversaire de ma mort, je n’ai pas longtemps réfléchi avant de vous écrire. Pas plus que je ne me suis demandé si j’avais quelque chose à vous répondre. Il m’a semblé avoir dit tout ce que j’avais à dire dans mes livres. Mais voilà que vous me faites virer le sang au vert et la bile à l’aigre.

L’un de mes lecteurs, Raymond Aron pour ne pas le nommer, pensait que l’exégèse de mes écrits peut s’expédier sinon en cinq minutes, du moins en cinq heures. Et dans le meilleur des cas, en cinq ans ou un demi-siècle. Il semble pourtant qu’il ait eu tort : vous faites mieux et plus vite. Plus besoin de mes Labica. Inutiles aussi mes Althusser. Non, il ne faut pas jouer petit bras. Il convient plutôt de faire comme vous : avec du sex-appeal dans les yeux plutôt que dans la cervelle, votre philosophie fait souffler dans le ballon. Peut-être est-ce parce que vous avez un cœur à gauche que vous citez, de façon express, ma onzième Thèse sur Feuerbach. Pourquoi pas, après tout, si vous paraissez à l’aise, très l’aise avec Maman Christine Lagarde, si vous trinquez avec Papa Adam Smith et vous serrez la main en passant à Oncle Keynes ?

Sans doute, les marxologies bon teint sont à l’ordre du jour. Si elle agit en différé, votre époque solde encore les usages de ma doctrine en vrac. Je me demande pourtant si vous avez reconnu en moi le commandeur rouge d’après Le Capital, en retenant de mes Thèses sur Feuerbach la onzième ? « Les philosophes ont seulement interprété différemment  le monde, ce qui importe, c’est de le changer ». Vous me citez pour ouvrir un peu les vannes. Ma barbe blanche vous fait apparemment bander. Et ce qui est resté sur l’estomac de mes lecteurs de tous bords, votre intelligence à vous, exceptionnelle, semble l’avoir déjà très vite digéré. C’est évident, mais d’une évidence pisse de chat – comme on dit ici, à Stuttgart : il y a d’une part ma thèse, et de l’autre votre récupération. Vous en prenez parti, non sans le semblant de sérieux qui convient.

Il n’est pas dans mes intentions ici de gâter la fraîcheur de votre marxolâtrie. Pas plus que de triturer encore une fois cette onzième thèse. On a fait d’elle une sorte d’éponge conceptuelle, qui suce les paresses spéculatives et les remontées de bile idéologiques. Je dois seulement reconnaître qu’elle est un peu plus coriace qu’il ne vous paraît. En un mot, je dis que la critique des illusions d’optique sera longtemps de faible puissance, si l’on ne se donne pas au départ l’idée de praxis. C’est là que la scène de la production recueille le regard des producteurs d’histoire sur la machine productive.

Ceci dit, je comprends que vous n’ayez pas besoin de porter le poids de mes Thèses sur Feuerbach sur vos épaules. Vous m’avez rendu glabre, enlevé ma barbe et dégagé mes lèvres pour exhorter vos compatriotes à la praxis. Avec vous, j’ai eu l’impression que tout se passe comme si ma doctrine avait cessé pour une fois d’être un délit de faciès. Mais vous auriez mieux fait de vous taire. Jenny, ma femme, m’a fait voir sur Youtube quelques unes de vos interventions radiophoniques et télévisuelles. Inutile de vous le dissimuler : vous ne dites que des sottises qui, pour mon malheur comme pour celui de vos compatriotes, ne tombent pas dans l’oreille d’un sourd.

Car vos discours sont des habits d’Arlequin. Cousus de « logiques différentes mais incompatibles », comme dirait Engels, ils ressemblent à une « bouillie ». Je ne cherche pas à vous cataloguer. Vous vous épinglez tout seul. Il est vrai qu’un docile caméléon intelligent est plus prêt qu’un moustique à prendre une autre couleur. J’admets également qu’il n’est pas très difficile d’expliquer au moustique mes Thèses sur Feuerbach. En revanche, le plus dur serait de faire comprendre à ce caméléon qu’il est plus idiot que le moustique, et qu’il ne saura jamais se l’avouer. Si j’écris « idiot », je veux dire par là comique. Et quand je dis « comique », j’ai dans l’idée comme ridicule. Car à tous les coups, seul un ridicule perd au jeu du furet.

En matière de dialectique, il arrive que le ridicule tue. Hegel, mon maître, l’avait prévu : ce sont les satires de Lucien qui ont fait rendre l’âme aux dieux grecs. Quant à vous, vous l’avez confirmé une fois de plus, mais sans séparer le bon grain de l’ivraie. Le langage que vous avez tenu devant vos députés fait froncer le sourcil à plus d’un bipède raisonnable. Je ne m’étonnerais pas que, dans les jours qui viennent, vous brandissiez l’exemplaire Maspero de notre Manifeste du Parti communiste avec, en poche, une photocopie de mes Manuscrits de 1844, et qu’avec quelque chose de Warren Buffett, mais en moins gras et plus jeune, vous lâchiez sans honte qu’« il y a la lutte des classes », que « la classe des riches qui mène la lutte » est la vôtre, et que vous êtres « en train de gagner ».

C’est qu’à voir la tête que vous avez, je ne pense pas m’être trop mépris sur l’intelligence que vous incarnez. Mais cet atout précieux dont vous disposez est bien docile au vent de la bêtise. C’est d’ailleurs la loi de la morphopsychologie. On reconnaît les sympas à leur tête sympa, et les méchants à leur sale tronche. Et les idiots ? Ils ont le ridicule au bout des lèvres. C’est à vous qu’il convient sans doute d’attribuer le prix d’excellence en la matière. Car, en plus de vous bomber le torse, vous ne vous contentez pas seulement d’être trop intelligent, beaucoup plus que d’ordinaire. Derrière vos lunettes de fine monture, et avec votre sourire élimé, vous voulez aussi vous la jouer cultivé. Mais quand la politique glabre porte une cravate, la bêtise doit forcément vous ressembler.

Bien à vous,

Karl

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