Le tapage médiatique autour de la démission d’Amel Moussa de la direction du Festival International de Carthage rappelle une tendance devenue norme au fil des années : La couverture des activités du ministère de la Culture renvoie l’image d’une institution dont la principale vocation est la production événementielle. Pourquoi autant d’intérêt pour cette vocation ? Est-il justifié ? A quel point cette image médiatique concorde-t-elle avec la réalité ?

La démission d’Amel Moussa, nommée début décembre à la tête du Festival International de Carthage, a bénéficié d’un grand intérêt médiatique. Suite à son communiqué paru lundi 6 mars en début de soirée, elle a tenu une conférence de presse mardi. Après avoir sillonné quelques radios, Amel Moussa s’est retrouvée, mercredi 08 mars, dans Klem Ennes sur El Hiwar Ettounsi, en prime time. Dès le début de l’interview, évasive quand l’animateur l’interroge sur ses ambitions politiques, son discours, rarement interrompu par ses interlocuteurs, a sombré dans l’auto-valorisation tout en dénonçant des défaillances au sein de l’administration du festival qu’elle dirige et au sein du ministère de tutelle. Sans omettre les pratiques symptomatiques de la désastreuse gouvernance de la chose culturelle, révélées par Mme Moussa, sa persévérance à faire son personal branding est une démonstration de l’enjeu incarné par le Festival International de Carthage comme tremplin politique.

A l’origine de la tendance

D’abord, parler du spectacle, c’est en soi spectaculaire. Puis, au fil des années, les événements se sont avérés le fer de lance de candidats pour le portefeuille ministériel, essentiellement le Festival International de Carthage. Les trois prédécesseurs d’Amel Moussa, Mourad Sakli, Sonia Mbarek et Mohamed Zinelabidine, sont passés directement de la direction du festival de Carthage au portefeuille ministériel. L’enjeu politique tend à justifier cet intérêt. Le lourd budget public consacré à cet événement aussi : près de 2,5 millions de dinars. En plus, le traitement d’événements comme le Festival de Carthage sont riches en révélations sur les maux qui gangrènent l’administration culturelle. Il suffit d’écouter Amel Moussa dans Klem Ennes pour s’apercevoir, faits et anecdotes à l’appui, de la gouvernance opaque, de l’autoritarisme de Mohamed Zinelabidine et de l’arbitraire toujours exercé par l’Exécutif dans le domaine culturel. Et ce n’est pas les actions de communication du ministère de la Culture qui pourrait assurer un meilleur équilibre entre les questions de fonds, à savoir le renforcement de l’infrastructure, les réformes législatives et ainsi que le développement, et l’organisation d’événements.

Le chantier législatif, une priorité non-spectaculaire

Plusieurs propositions législatives sont en cours d’élaboration au ministère de la Culture ou par des organisations de la société civile dont le Groupe Tunisien des Politiques Culturelles. Parmi ces projets : le statut de l’artiste. Un des textes fondateurs d’une nouvelle relation entre l’artiste et l’Etat visant à garantir les droits économiques, sociaux et moraux d’un corps professionnel constamment en proie à la précarité. A-t-il bénéficié d’un intérêt médiatique à la hauteur de l’enjeu ? Absolument pas. Idem pour les autres projets législatifs. Pour sa part, le ministère de la Culture ne communique pas beaucoup sur ces questions. D’ailleurs, il n’a pour l’instant déposé aucun projet à l’Assemblée des Représentants du Peuple. Pourtant, le chantier de l’actualisation du dispositif législatif devrait être la priorité en cette phase d’harmonisation de la législation après la promulgation de nouvelle Constitution. Du moins, c’est le cas pour chaque Etat dont les gouvernants sont soucieux de réussir sa transition démocratique.

L’événementiel, un camouflage du statut quo

Les nouvelles exigences constitutionnelles, principalement le droit à la culture, impose un travail acharné sur certains fronts dont la décentralisation. Or, la réponse ministérielle n’est ni législative, ni structurelle. Elle est aussi événementielle à travers l’opération « Villes des Arts » consistant, dans son ensemble, en de simples séries d’animations de rue. Le très lourd « Sfax, capitale de la culture arabe 2016 », qui se prolonge en 2017, se limite aussi à une succession d’événements dans la deuxième plus grande ville de Tunisie, alors que Sfax ne compte actuellement aucune salle de cinéma ou de théâtre. Le chantier législatif n’est donc pas le seul à être mis à la marge. Les nécessités infrastructurelles aussi sont camouflées par les effets d’annonce événementiels. Aucune approche vers le développement. Que des investissements et des efforts mobilisés pour des résultats éphémères, sans aucune perspective de capitalisation.

Si le festival de Carthage se retrouve aujourd’hui sans identité, sans rayonnement international et sans nulle capacité à avoir un impact positif sur son environnement économique et social, c’est à cause de l’absence de toute ébauche d’une réflexion stratégique sur le secteur culturel. Sept mois après sa nomination à la tête du ministère de la Culture, Mohamed Zinelabidine n’a pas l’air de trouver un remède à ces problèmes. Pire : En se réfugiant dans le déni, il se retrouve aujourd’hui sans directeur à quatre mois du coup d’envoi du festival de Carthage. De quoi assurer d’avance un important potentiel d’échec.

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