La dernière interview de Marzouki sur Al Jazeera a suscité une grande vague de contestation. Au-delà de l’extrait de 53 secondes à l’origine de l’indignation de beaucoup d’utilisateurs des réseaux sociaux, l’interview, visionnée dans son intégralité, a bien plus de choses à révéler sur le discours médiatique de l’ancien président.

Diffusée par Al Jazeera le 09 février, l’émission Al Mouqabala [La Rencontre], d’une durée de 45 minutes, a attiré à Marzouki, encore une fois, les foudres de nombreux internautes. Le fondateur du parti Harak Al-Irada y a qualifié la société tunisienne de « clientéliste et corrompue » et a décrit « le Tunisien comme adepte de la triche, du mensonge et du vol ». C’était en évoquant son retour en Tunisie en 1979 après avoir passé 15 ans en France. Il a toutefois affirmé avoir découvert que « ce n’était pas lié à la nature du Tunisien mais à la nature du régime politique et sociétal en place à l’époque ». Une réplique non retenue dans le montage qui a largement été relayé sur les réseaux sociaux. L’idée trouve son origine dans les écrits de certains philosophes depuis la Grèce antique dont Platon jusqu’à Emmanuel Kant qui écrit dans Projet de paix perpétuelle (1795) : « La vraie politique ne peut […] faire un pas sans avoir auparavant rendu hommage à la morale […]. Toute politique doit s’incliner devant le droit, et c’est ainsi seulement qu’elle peut espérer d’arriver, quoique lentement, à un degré où elle brille d’un éclat durable ». Par ailleurs, Marzouki n’a pas manqué de maladresses quand il a enfilé la casquette d’intello en présentant cette idée avec essentialisme et généralisation. Son discours s’est engouffré dans l’égocentrisme et le manichéisme, le conduisant ainsi à l’effritement de la substance intellectuelle qu’il prétend donner à son propos. La glissade a commencé par son choix de sa cible.

Cibler le Machreq, zapper la Tunisie

Al Mouqabala est présenté comme « un programme qui raconte le parcours (…) des stars de la politique, de l’intellect, de la culture et de l’art à travers une rencontre qui se déroule dans une ambiance non-officielle ». De facto, le concept de l’émission prête plus à la peopolisation du politique plutôt qu’au débat d’idées. L’exercice est donc risqué. Marzouki a tranché en définissant sa cible : son interlocuteur et les téléspectateurs du Machreq. Il l’a même trop fait au point de tourner le dos à ses compatriotes. Dès le début de l’interview, il a cherché à établir des traits communs avec sa cible en évoquant ses origines bédouines et le « combat panarabe identitaire » de son père contre « les influencés par la francophonie ». Il a également fait recours à plusieurs reprises à des termes de l’arabe dialectal des pays du Machreq comme Lich ? [pourquoi] et Ya rit [espérons bien] ou encore un approximatif Qabadhouni [ils m’ont arrêté].

Auto-proclamé repère de la vertu

Si Marzouki a dépeint une société tunisienne aux « mœurs dépravés », il a, plus tard dans l’interview, exempté son père, sa mère et toutes les femmes arabes de ce désordre moral. Ma famille d’abord ! Son origine bédouine est également présentée comme une preuve d’appartenance à une communauté attachée aux valeurs nobles. Idem pour la communauté tunisienne en France dont il était membre à la fin des années 60 et au long des années 70. Là où est Marzouki, on trouve droiture et bon sens. En résumé, l’enfer, c’est les autres. Sa famille, sa communauté de naissance et sa communauté en France sont exemplaires. Le reste… que des affreux, sales et méchants ! Un égocentrisme qui resurgit dans plusieurs passages de l’interview comme quand il s’égare de la question posée par son interlocuteur pour se féliciter : « Moi, je suis le seul à être accueilli à bras ouverts et porté sur les épaules à mon départ [du palais] de Carthage ». Une attitude qui peut tourner au ridicule : Selon Marzouki, si Bourguiba est « un despote juste » en opposition au « despote injuste » qu’est Ben Ali, c’est parce que le premier lui a décerné un prix en tant que médecin.

La posture que Moncef Marzouki s’est choisi est résolument provocante. Son ciblage étriqué, sa légèreté intellectuelle et son auto-valorisation au détriment de ses concitoyens ne peuvent avoir comme aboutissement qu’un échec communicationnel. Et sans besoin du concours des ennemis politiques. Les antécédents de Marzouki avec les médias étrangers et les antérieurs partis paris d’Al Jazeera constituent déjà un terrain favorable.

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