À Sbeitla : le sit-in de la résistance pour le travail et la dignité

Mise à jour

Arrestation de Karim Rmili

Les forces de l’ordre ont arrêté, mercredi 25 janvier 2017, vers 23 h, Karim Rmili, 29 ans, un des organisateurs du sit-in des chômeurs de Sbeitla. Son avocat, Mahran Bouazzi, explique que Karim est recherché depuis quelques jours suite à une plainte déposée par le Délégué de la ville de Sbeitla pour diffamation sur les réseaux sociaux. Il sera transféré, ce matin, au Tribunal de première instance de Kasserine. Diplômé en mathématique, au chômage depuis 6 ans, Karim et 12 autres diplômés chômeurs poursuivent un sit-in au siège de la délégation depuis une année.

Lundi 9 janvier, devant les portes bleues décorées confusément d’anciens communiqués et slogans tagués des sit-ineurs, treize chômeurs scandent inlassablement « Le droit du chômeur est un devoir ! ». Nous sommes à la délégation de Sbeitla où « le sit-in de la résistance » se poursuit depuis 350 jours. Sous le ciel gris de ce matin glacial, les sit-ineurs bloquent la rue de la Délégation jusqu’à ce que « Tunis » prête attention à leurs revendications.

Devant la voiture civile où cinq policiers menacent d’intervenir en force, sept jeunes femmes et six hommes refusent de battre en retraite. Ils avancent en dehors de la délégation, scandant « travail! Liberté et dignité nationale! ». Comme un défi aux regards des passants indifférents ou résignés, Sonia Souissi, 32 ans entonne « Oh chômeur ! Ne fais-tu plus partie de ce pays ? » avant que ses camarades reprennent le slogan d’une seule voix. Depuis 2010, Sonia a obtenu un diplôme de technicienne supérieure de qualité agroalimentaire de la faculté de science de Tunis. Après cinq ans d’attente, de concours non réussis et d’entretiens non concluants, elle décide, le 22 janvier 2016, avec ses camarades, d’investir la délégation où ils passent une année entre promesses non tenues d’embauche et menaces de prison. Sa voix perse le calme de la petite rue de la délégation « Aujourd’hui ! Soit le travail soit la prison ! » pendant que ses camarades brûlent un pneu sur l’asphalte en face de la délégation.

Sonia Souissi

« Fermer la délégation est le dernier moyen pacifique qui nous reste pour obliger le gouverneur et le délégué à faire entendre notre voix auprès du gouvernement. Nous ne demandons pas un recrutement immédiat ou un miracle. Nous demandons qu’on nous écoute car nous avons des solutions à proposer pas seulement pour nous mais pour toute la région » explique Monia Souissi.

350 jours en sit-in et 6 ans d’attente

le 22 janvier 2016, à la suite de la mort de Ridha Yahyaoui et de la vague de contestation qui en a suivie, le sit-in de Sbeitla réunissait 133 personnes entre chômeurs et diplômés chômeurs. « Nos demandes étaient plus ambitieuses ! Nous avons cru que le gouvernement d’Essid pouvait concrétiser, enfin, les revendications économiques » se rappelle Fathi Telili, 32 ans, diplômé en tourisme et au chômage depuis 2010.

Depuis un an, les chômeurs demandaient une réunion gouvernementale « pour entamer les projets de développement régional bloqués depuis des années comme l’hôpital régional, l’école primaire à Cité Al Sourour et des travaux d’infrastructure dans la Cité El Khadra. les 133 sit-ineurs demandaient l’embauche d’un membre de chaque famille, faciliter les procédures d’obtention de crédits pour les projets privés et lutter contre la corruption qui gangrène l’administration du gouvernorat de Kasserine » explique Sonia.

Essoufflement des sit-ineurs et criminalisation de leur sit-in

En janvier 2016, dans toutes les délégations de Kasserine et partout dans le pays, les chômeurs ont entamé des sit-ins. « Mais à partir du juillet, les chômeurs commencent à lâcher leurs sit-ins contre des vagues promesses d’embauches » explique Karim Rmili, 29 ans, diplômé en mathématique et au chômage depuis 6 ans. Coordinateur du sit-in, Karim fait face depuis des mois aux nombreuses manœuvres du délégué. « Dès la levée du sit-in de Kasserine, de Majel Bel Abbes, et le retrait d’une partie des sit-ineurs ici, le délégué commence à manifester une extrême hostilité envers le noyau dur du sit-in. Avec l’aide d’hommes d’affaires influents dans la région, appartenant aux deux partis au pouvoir, il promet des sommes considérables d’argent (une bourse de subsistance de 1000 dinars destinée aux familles nécessiteuses) et des postes de travail à une vingtaine de sit-ineurs » se rappelle Karim Rmili. Le 25 août, lui et quatre autres sit-ineurs reçoivent une convocation de la police. « Le délégué, nommé, mystérieusement, président de la délégation spéciale de la commune, nous accuse d’avoir vandalisé son bureau. Mais devant la vague de solidarité nationale surtout de la part des avocats, le soir même, le chef du district nous rend visite et nous informe que la plainte a été retirée ». Mais la pression se maintient pour « convaincre » les chômeurs à lever leur sit-in.

Karim Rmili

Comme sous la dictature, Karim était victime d’un délit de faciès. « Un beau matin, le délégué se réveille et décide que je suis terroriste ! Parce que je porte une barbe » ironise Karim. Et d’ajouter « Le 2 septembre, il porte plainte et m’accuse de terroriser mes camarades et d’instrumentaliser le sit-in pour mes propres intérêts. C’était la plus grande humiliation pour tous les sit-ineurs ».

« Une injustice des plus blessantes », renchérit Jamila Chebbi, 33 ans, diplômée en Licence fondamentale des Sciences de la Terre et au chômage depuis 6 ans. En plus des regards accusateurs et des mauvaises longues qu’elle a dû subir en tant que femme, les menaces du délégué éloignent cruellement toute possibilité de dialogue. Le jour même, sous la pression du gouverneur, le délégué retire sa plainte. Cependant, quelques jours après, il réussit à signer un PV avec 42 sit-ineurs qui se sont engagés à quitter la délégation contre la « promesse d’examiner leurs demandes d’emploi » Promesse non tenue à ce jour selon Karim Rmili.

Jamila Chebbi

Depuis octobre, les sit-ineurs ne sont que 13 chômeurs diplômés vivant sous la menace quotidienne d’un assaut policier ou d’une nouvelle manœuvre des autorités régionales. Le 26 décembre, le nouveau gouverneur, Hassen Khedimi, rend une visite « amicale » aux sit-ineurs. « Bien qu’il était sympathique et à l’écoute, il n’a rien ajouté aux excuses de son prédécesseur. Maintenant les gouverneurs n’ont aucun pouvoir ! D’ailleurs, Khedimi nous a confié que c’est le secrétaire général du gouvernorat qui décide de tout. Ce dernier, on le sait tous, n’a aucune envie d’améliorer la situation de la région » explique Karim avant de conclure « s’ils pensent que nous avons fait tout ce chemin pour s’arrêter là, ils se trompent ».

En face du sit-in, le délégué s’empresse de monter dans sa voiture. Mécontent, il proteste « Avez vous déjà vu un délégué qui embauche des diplômés chômeurs ?! » avant de laisser les sit-ineurs seuls avec leur colère.

Karim Rmili

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