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L’avant-goût de l’enfer

Quant à la torture, je ne sais vraiment pas par quoi commencer. Peut-être par l’expression de mon sentiment intime que ceux qui l’avaient pratiquée sur nous ne faisaient rien d’autre que leur métier. Un jour, un des hauts fonctionnaires de la Sûreté trouvera peut-être le courage de nous en révéler les secrets, de nous renseigner sur les conditions de recrutement, le choix des candidats et les méthodes de formation. Comment exerce-t-on ces gens-là à retourner dans leurs familles, auprès de leurs femmes et de leurs enfants après que le sang a eu giclé sur leurs mains et leurs vêtements ?

L’occasion d’éclaircir le mystère s’est présentée lorsque quelques hauts responsables de l’Etat de l’époque, dont un Premier ministre et quelques ministres de l’Intérieur, cédant sans doute à un irrépressible accès d’autosatisfaction, ont eu l’idée d’écrire leurs mémoires. On a ainsi appris beaucoup de choses extrêmement im­portantes sur leurs manières de réguler les humeurs de Bourguiba dans les moments de crise, sur leurs efforts secrets de pousser le pays vers la démocratie et sur d’autres choses encore que le peuple ne pouvait pas comprendre. Mais ils ont omis les petites choses anodines comme la torture par exemple. Certains d’entre eux ont failli jurer sur ce qu’ils avaient de plus sacré qu’ils n’en savaient rien ou que juste s’ils en avaient entendu parler.

Mais la vérité que j’ai touchée chez les braves agents de notre police politique, c’est qu’ils avaient en eux, en termes d’aptitudes innées, de quoi très certainement épargner au gouvernement les dépenses d’une longue formation. La lutte des classes, comme on disait, leur avait fourni en matière de travaux pratiques de quoi faire des envieux chez leurs collègues des pays froids surtout, comme la Norvège ou la Suède, qui n’ont pas eu la chance de bâtir des empires coloniaux très utiles dans ce domaine.

Les youssefistes, puis le groupe du complot de 1963, puis les perspectivistes, les baâthistes, les nationalistes et ceux qui n’appartenaient à aucun parti, puis les arrivages successifs des militants du Travailleur tunisien et d’ailleurs, puis les islamistes : tout ce beau monde n’a cessé de fournir de la matière vivante à notre police po­litique pour ses travaux pratiques.

J’ai vu une fois, sur une chaîne télévisée européenne, un documentaire sur la formation de la police politique en Europe – je ne sais plus si c’était au pays basque espagnol ou en Irlande – en matière d’extorsion des aveux. Les agents étudiaient sur des mannequins les détails de l’anatomie humaine et le fonctionnement des conducteurs nerveux chargés de transmettre la douleur au cerveau puis de la renvoyer aux organes sous forme d’un message destiné au moral et qui dit en substance : « Tu n’as plus le choix, c’est maintenant que tu t’effondres ! ». Il fallait apprendre à agir sur le moral afin que le médecin ne puisse relever la moindre trace d’agression physique. Je n’ai franchement pas très bien compris qu’on se paye le luxe de cette perte de temps et d’efforts. De ce jour, je suis devenu plus compréhensif à l’égard de notre Etat dans sa volonté de maîtriser ses dépenses et l’extraordinaire sagesse dont il fait preuve dans la gestion du budget, surtout que nous sommes dans un pays du tiers-monde. Sans parler du fait incontestable qu’apprendre sur des êtres humains en chair et en os ne peut être comparé à un apprentissage sur des mannequins. Dieu merci, ce ne sont pas les êtres humains qui manquent chez nous…

Si je ne me suis pas beaucoup étalé sur la question, c’est peut-être parce que j’avais peur d’ouvrir une porte au fond de moi que j’aurais eu du mal à refermer et de me retrouver égaré dans les dédales de cette expérience intime qui ne laissait pourtant pas de me travailler depuis quelques temps.

En fait, je n’ai réellement pris conscience de mon corps que sous la torture.

J’ai grandi dans un quartier où on a été habitués, depuis petits, à cultiver la force physique et à considérer le corps comme le lieu même de la virilité. On se bagarrait beau­coup et la position de chacun au sein du groupe se définissait en fonction du nombre des bagarres et de la moyenne des victoires et des défaites. Le gabarit de l’adversaire jouait un grand rôle dans le calcul de cette moyenne car trois ou quatre victoires sur un gringalet n’avait aucune valeur devant une égalité avec un costaud. Il arrivait même qu’on gagne des points quand on a perdu face à un dur parmi les durs. On mesurait l’héroïsme de tel ou tel loubard au nombre de balafres qu’il portait sur son visage et sur son corps comme autant de trophées. C’est-à-dire que le prestige individuel augmentait proportionnellement aux parcelles conquises sur l’intégrité physique, la sienne et celle des autres. C’est cette culture hostile au corps, qui l’appréhende non pas comme quelque chose de sacré mais comme un instrument dont la valeur augmente avec sa capacité à diminuer d’autres corps, qui a hissé un bandit comme Ali Chouerreb1 au statut de héros national. Ce rapport au corps procède d’une vieille et longue histoire qu’il est difficile de décortiquer de A jusqu’à Z. Seul le corps de la femme est intouchable. Sans doute à cause de ce désir enfoui en nous, les hommes, qu’elle nous vienne vierge pour mieux la marquer. Mais les choses ne s’arrêtent sans doute pas là et plongent leurs racines dans ce qui est encore plus profond et plus grave.

Il y a quelques années, ma fille, qui était alors à l’école primaire, était venue me demander pourquoi je lui avais menti en lui disant que Dieu était bon, qu’il aimait ses créatures et ne pouvait leur faire aucun mal. Je ne com­prenais pas ce qu’elle voulait dire car lorsqu’elle me pres­sait de questions sur le créateur et la création et me rap­portait ce que disaient les enfants du quartier sur l’enfer et le paradis, je prêtais à Dieu les habits et la barbe du père Noël en attendant de voir avec Darwin et le post-darwinisme comment je pourrais me débrouiller pour lui expliquer les choses en tenant compte de son jeune âge. Je lui ai donc répété une fois de plus qu’évidemment Dieu était bon, et qu’il avait une barbe blanche comme celle de Neptune dans le dessin animé La petite sirène. Ce à quoi elle a répondu que ce n’était pas vrai :

La maîtresse nous a dit aujourd’hui que Dieu brûle avec du feu. Un homme a frappé le Prophète alors Dieu a allumé un feu et l’a jeté dedans. En plus, il a condamné sa femme à porter une corde épaisse au cou, avec du bois mort au bout. C’est lourd et quand elle bouge la corde la blesse !

Je suis resté à la regarder sans rien dire. J’étais partagé : je cherchais mes mots et en même temps je félicitais en moi-même l’institutrice d’avoir su lui expliquer une sourate du Coran2 de façon à ne laisser aucun doute sur son interprétation et lui donner, par la même occasion, des bases solides en langue arabe. Je ne sais plus comment je m’en suis sorti, mais je me rappelle que ma fille a dormi cette nuit-là dans mes bras tandis que je passais en revue le souvenir de ceux qui avaient exercé leur métier sur mon corps. C’est sûr qu’ils avaient étudié la même sourate dans leur enfance, qu’ils s’étaient battus dans leur quartier pour se rassurer sur leur virilité, que la notion d’intégrité physique ne leur était jamais venue à l’esprit. C’est pourquoi, je le répète, ils devaient être beaucoup plus aptes que leurs collègues des pays froids à rentrer chez eux la conscience tranquille après une bonne journée de travail. En cela, ils sont comme nous tous. En cela, ils nous ressemblent à s’y méprendre. Ils ne venaient pas d’une autre planète.

J’aurais pu parler de la nature de l’Etat tunisien, de son imbrication avec le Parti, du déséquilibre entre les pou­voirs exécutif, législatif et judiciaire que les prérogatives du chef de l’Etat – en même temps chef du Parti – a po­sitivement vidés de leurs contenus etc. Mais j’ai préféré évoquer d’autres dimensions auxquelles on prête rarement attention car le caractère despotique de l’Etat n’est un secret pour personne. Ce qui reste inexploré, en revanche, ce sont ces lieux enfouis en nous dans lesquels s’enracinent notre mépris de la personne humaine, de son intégrité physique et ontologique, et les difficultés que nous avons à inventer les défenses capables de nous prémunir contre cette violence quotidienne et qui tourne carrément au tragique lorsque l’Etat lui-même s’ingénie à la reproduire méticuleusement.

Depuis l’indépendance, il n’a jamais été enregistré, dans l’histoire de notre justice, un seul jugement prononcé à l’encontre d’un fonctionnaire du ministère de l’Intérieur pour avoir exercé sa violence sur un détenu, que celui-ci ait été arrêté pour des raisons politiques ou pas. Et ce n’est pas étonnant car le fonctionnaire en question pourrait tout à fait servir le discours suivant : « J’ai reçu des instructions pour arrêter tel citoyen parce qu’il est opposant, parce qu’il appartient à une association non autorisée, ou bien parce qu’il a publié sur Internet un article nuisible à l’Etat et à son chef. Vous nous chargez de lui arracher des aveux prouvant sa culpabilité. Et quand on lui pose des questions, il prétend ne rien savoir et n’avoir rien à dire. Faudrait-il à ce moment-là qu’on transmette à la justice un dossier vide ? Faudrait-il qu’on passe des jours et des nuits à le supplier d’avouer qu’on puisse enfin rentrer chez nous dormir tranquilles ? Et puis, le générateur électrique, les bâtons, les cordes et les matraques, on ne les a pas apportés de chez nous. Ils se trouvent dans nos bureaux au ministère et sont enregistrés comme propriété de l’Etat et comme outils de travail. S’en servir serait donc un crime ? Quant aux textes des affiches collées au mur des commissariats sur les droits du citoyen, les lois de la garde à vue et la déontologie de la police, personne ne les lit pour la bonne raison qu’ils sont écrits en toutes petites lettres, non vocalisées par-dessus le marché. » Devant une telle défense, il serait difficile de juger un agent pour avoir outrepassé des prérogatives qu’on ne lui avait jamais expliquées quand, d’un autre côté, on lui demandait surtout du rendement. De toute façon l’Etat n’a jamais déféré un seul de ses agents devant la justice, sans doute pour épargner à la patrie un déballage inutile alors qu’il y a des problèmes de développement autrement plus urgents à résoudre. Et Dieu pardonne à Latifa de m’avoir obligé à évoquer ces « détails ».

Notes

  1. Grande figure du banditisme tunisien, depuis les années cinquante jusqu’à sa mort, assassiné, dans les années soixante-dix. On a tissé mille et une histoires sur son art de la bagarre et son respect du code de l’honneur du milieu. Il a eu des funérailles quasi nationales auxquelles ont afflué des gens de toutes les couches sociales, y compris des notables, et quelques journaux ont fait remonter ses exploits à l’époque coloniale, ajoutant à sa biographie une page de gloire patriotique.
  2. « Les mains d’Abou Lahab ont péri ! Il a péri ! / Ses troupeaux et sa fortune ne lui ont servi à rien. / Il sera exposé à un feu ardent, / tandis que sa femme, portant du bois, / aura au cou une corde de fibres. », Le Coran, Sourate CXI., « La Corde », traduction de Blachère.

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