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Abdel Naceur en Sherlock Holmes

On le savait critique d’une gauche très gauche dans Ettaliani. Le voilà journaliste faussement distrait avec Baganda. En se penchant sur le football, ce sport de manchot tant boudé par l’intelligentsia, Chokri Mabkhout joue-t-il une nouvelle partie ? S’il ne met pas tout le monde d’accord, le football fait au moins couler beaucoup d’encre. Ceux qui ont lu Ettaliani seront plus ou moins en terrain déjà connu avec ce nouveau roman “d’investigation”. Car, qu’il se fasse redresseur de tort ou observateur partial, Mabkhout enfonce toujours le même clou : il écrit moins pour tourner la page que pour lever un coin du voile. Quitte à rouvrir l’un des vieux dossiers du football tunisien.

Mais Booker oblige, imaginons Mabkhout parmi les grands butteurs du championnat littéraire arabe contemporaine. S’il doit, avec Ettaliani, se maintenir souvent en attaque, l’histoire de la gauche ne lui ferait-elle pas rater quelques penaltys ? Et s’il lui arrive, avec son recueil de nouvelles Assayida arraïsa, de frapper carrément en touche, ne faudrait-il pas surtout qu’il change rapidement de poste et faire tout pour ne pas perdre le ballon rond ? Mais là encore, perdu entre deux gestes, ne risque-t-il pas de bousiller ses corners ? Bien qu’il ne joue pas plus qu’il n’inspecte l’état de ses semelles dans Baganda, le risque de se rebiffer est toujours de mise pour Mabkhout. Car pour écrire un roman d’enquête, il prête cette fois-ci sa voix à un correcteur devenu rapidement journaliste. S’il n’appartient pas ici au lecteur de siffler ou de ramasser tous ses cartons jaunes et rouges, il lui faut plutôt suivre les raisonnements du journaliste et tester avec lui ses hypothèses.

Entre politique et littérature, le plus court chemin passe, dans Baganda, par le fait divers. En choisissant de parcourir ce chemin à reculons, Mabkhout ne se complique par la tâche. D’une part, il construit l’intrigue autour d’un événement : la disparition soudaine et inexpliquée de Baganda, la vedette noire du football tunisien dans les années quatre-vingt. D’autre part, il campe l’Abdel Naceur de ses premiers textes en journaliste qui, pour expliquer la disparition de Baganda, doit dépoussiérer ses archives et « faire sa ronde ». Si misère sociale, racisme, corruption et violence constituent la trame de Baganda, la disparition d’une vedette ne se dissipera pas aussi facilement qu’un peu de poudre balayée par le vent. Car dans les coulisses du football, c’est la grande politique qui tient la corde. Se passe-t-il autre chose dans ce monde d’affaires et de show-biz ? Rien n’est moins sûr.

Écrire l’enquête

L’histoire que dépoussière Baganda regorge en effet de petites histoires, celles où l’information est un ballon roulant dans les coulisses, et sa machine interprétative un tir au but. On y parle de clans, d’argent, de transferts de joueurs, mais aussi d’histoires d’amour, de bras d’honneur, d’ultras, de supporters parfois bandits, de prostitution et de scandales. Ce traitement du fait divers donne au roman le modèle d’une enquête. Si Baganda veut rendre à la disparition de la vedette de « L’Union tunisienne » sa force de retentissement comme fait divers à facettes politiques, il brosse en même temps le portrait d’un journalisme sous influence, où vérité et contre-vérité font semblant de se disputer le rang, car les dès sont pipés sous la dictature de Bourguiba. Mais ce journalisme d’investigation dont se réclame explicitement le narrateur, n’est-il pas après tout un pléonasme scolaire ? La question est de savoir si Mabkhout a l’intelligence de ses moyens.

Dans l’enquête au long cours qu’il doit mener, Abdel Naceur se doit d’être un observateur objectif et indépendant. Mais pour sonder les devenirs de l’affaire de Baganda, il ne se contente pas de recueillir les témoignages ou de rassembler les preuves. Il semble aussi élaborer des hypothèses et vérifier des raisonnements ; il essaye de croiser les données, débusquer de fausses informations ou confirmer des allégations. Mais sous la dictature, est-il possible d’accéder à la moindre information sans être de mèche ? Les réseaux, non moins que les sources policières ou judiciaires, fonctionnent dans Baganda à plein. Gestes essentiels de l’enquête journalistique, cette double démarche rend compte chez Mabkhout d’un chassé-croisé de plusieurs matériaux narratifs, dans un style qui emprunte entre autres à la non-fiction novel capotienne.

Faut-il néanmoins craindre la fausse bonne idée ? Pas vraiment, puisqu’à suivre le mouvement de l’enquête, le narrateur sait au moins faire saliver son lecteur moyen. Entretenir ce fameux suspens, ce sera un peu la carotte du narrateur. Le dispositif du roman repose un montage de séquences qui n’est pas sans défaire la continuité narrative classique. Talonné par une narration épurée, le récit aux brefs chapitres suit le découpage d’une fiction. Mais il s’agit, précisément, d’une fiction à vases communicants, où l’hypothèse de l’assassinant se vérifie à la lumière d’autres hypothèses possibles, notamment celles d’un accident mortel, d’une agression préméditée, ou encore celles de la maladie ou de la fuite à l’étranger. Ellipses, retours en arrière, jeux de contrepoints et plongeons dans le présent visent à éclairer la disparition de Baganda par ses conséquences, autant que par ses causes virtuelles. C’est la vérité même de cette disparition qui a ici structure de fiction.

D’une pierre deux coups

C’est peut-être là une façon de faire d’une pierre deux coups. Certes, le destin tragique de Baganda recouvre de son aile cramponneuse une page de l’histoire sociale de la Tunisie contemporaine. Mais s’il épingle les figures du racisme ordinaire, les violences de la domination masculine, les inerties sociales du spectacle sportif, le roman de Mabkhout se limite-t-il par là à blâmer un système qui réveille les instincts bellicistes ? Une fois la démonstration faite que le sport est régi par la loi de l’omerta peut-on lire dans Baganda autre chose qu’une énième dénonciation de l’idéologie politique lorsqu’elle produit les misères des hommes à mesure qu’elle s’empare de la grandeur du football ?

Il est vrai que cette figure de Baganda en dit long sur les temps consensuels qui courent. Le football secrète l’idéologie comme son rejeton : dans ses coulisses, les rapports de force se mettent en jeu comme des fictions individuelles, entre désirs de gloire et rêves de fortune. Sous cet angle, Baganda respecte la portée du fait divers comme prisme privilégié pour mettre à nu les tensions du pouvoir et de la société. Mais parce qu’elle reproduit les enjeux du pouvoir dans un espace diffus mais plus clos que les vestiaires, la disparition de Baganda touche aussi à la fonction sociale du journaliste d’investigation. Ce précieux fil, à peine effleuré à différents endroits du roman, est vite relâché.

Sans doute, en enquêtant sur l’histoire de Baganda, Mabkhout veut qu’une vérité soit le démenti de toutes les hypothèses émises sur la disparition de la vedette. Mais en voulant dissiper l’énigme de sa mort, il veut aussi disséquer le corps d’un système politique : victime du pouvoir et son bouc émissaire tout à la fois, la « perle noire » s’immole le jour même du coup d’État de Ben Ali. On ne peut certainement pas dénier à ce roman des points forts et certaines réussites – notamment stylistiques. Seulement voilà, c’est la puissance de la fiction à brouiller les faits qui semble s’épuiser. Car tout se passe comme si Mabkhout ne restituait la complexité de ses hypothèses que pour mieux couler la vérité du fait divers dans la machine sociale d’interprétation. S’il faut qu’il y ait toujours des événements pour que la machine tourne, il faut en revanche fournir de la fiction à la machine interprétative. Ce que la fiction dans Baganda donne d’une main, les limites du fait divers le reprennent de l’autre.

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