Dans « Le Jour de la chouette », l’un de ses romans les plus connus, l’écrivain italien Leonardo Sciascia fait parler ainsi l’un de ses personnages :

Le peuple ! Le peuple ! Le peuple a toujours été cocu et reste cornard et cocu ! L’unique différence, c’est que le fascisme n’accrochait qu’un seul drapeau aux cornes du peuple, tandis que la démocratie laisse chacun se l’accrocher lui-même, à ses propres cornes, en choisissant la couleur qui lui plaît…

C’est probablement à une conclusion similaire qu’est arrivée une majorité de Tunisiens en assistant à la grande mascarade du dernier remaniement ministériel. Une redistribution des cartes – de quelques cartes, guère plus – au sein des sphères du pouvoir, de nouvelles cooptations parmi les dirigeants des partis politiques et de l’UGTT – qui n’en sont plus à une compromission près -, un peu plus peut-être de technocrates libéraux en charge de ministères, un peu moins bien sûr de contrôle parlementaire sur l’Exécutif, voilà en gros ce que représente ce fameux « gouvernement d’union nationale » dont on nous rabat les oreilles depuis plusieurs mois. La meilleure preuve qu’il ne s’agit que d’une mesquine opération politicienne est que les ministères les plus importants du point de vue de l’Etat, autrement dit les ministères dits régaliens, n’ont guère été concernés par le remaniement.

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Ce devra être un « gouvernement de guerre », nous dit l’un des éditorialistes du journal « La Presse ». Ce gouvernement, précise le journaliste, devra engager des réformes « douloureuses », celles-là mêmes qui ont été « à chaque fois reportées et sacrifiées sur l’autel des discours populistes ». Il s’agirait donc de faire baver le peuple au profit des investisseurs. Eh bien, même ça, ce gouvernement ne sera probablement pas en mesure de le faire, du moins pas plus que ne le faisait le précédent gouvernement, pas plus que ce cela n’aurait été le cas si ce dernier n’avait pas été remanié. Le peuple, certes, n’aura que des raisons de s’en plaindre mais, sans nulle doute, les patrons, les gros et les moins gros, ceux qui sont malhonnêtes et ceux qui respectent plus ou moins les lois, les investisseurs, les hommes d’affaires et les trafiquants de l’ombre auront plus de raisons de mécontentement que de satisfaction. Même les maquereaux ne seront pas contents. Formé à l’arrache pour mettre un terme aux tractations vaudevillesques qui ont trahi la vérité de l’ « Initiative présidentielle », le nouvel Exécutif n’assouvit pas non plus les ambitions des forces politiques qui en sont parties prenantes. Et, d’une manière ou d’une autre, elles le manifesteront. Les tiraillements s’expriment déjà publiquement et je ne serais pas surpris que, dans pas longtemps, nous assisterons à une empoignade générale dont se délecteront évidemment nos journalistes.

Constitué en principe pour résoudre la crise, ce gouvernement est la crise. C’est un gouvernement sans queue ni tête, un gouvernement de l’impuissance, la dictature de la nullité. L’assemblage de n’importe qui avec n’importe quoi, voilà ce qu’on nous présente comme un gouvernement d’union nationale. Il nous faut donc en déduire que la nation tunisienne ne serait qu’un amas hétéroclite sans signification, un bric-à-brac semblable à l’inventaire d’un quelconque brocanteur. Le nouveau gouvernement ne sera pas un « gouvernement de guerre », comme le souhaite l’éditorialiste de « La Presse », ce sera un gouvernement de rien du tout. Les décisions les plus importantes seront prises ailleurs ou ne seront pas prises. Nous vivons dans un pays où il n’y a pas vraiment de président de la République, pas vraiment de Premier ministre, pas vraiment de gouvernement et de moins en moins de parlement – pour ceux que ça rassure, nous avons un ministère de l’Intérieur de plus en plus puissant.

Bousculé par une révolution des classes populaires qui n’a pas été en mesure de former ses propres organes de pouvoir, l’Etat tunisien a dépassé d’un bond les formes de démocratie représentative « classiques » pour dégringoler sans transition dans les formes les plus séniles et les plus dégénérées de la démocratie occidentale ou, plus exactement, il combine désormais ces dernières avec les formes de pouvoir hérités de la dictature de Ben Ali. C’est normal, du coup, qu’on se sente « cornards et cocus » !

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