Le projet de loi sur la réconciliation économique et financière doit être enterré. Une fois pour toutes. Toutes les révolutions se sont rassemblées autour d’une volonté commune : la terre, la paix, l’indépendance ou l’unité nationale, la chute d’un quelconque despote méprisé et honni… Notre révolution n’a pas fait exception. Par delà les revendications partielles des uns et des autres et la multiplicité des slogans qui ont fusé dans l’éruption révolutionnaire, par delà les mises en forme libérales-citoyennes qui ont enrobé-détourné le discours authentique de la révolution, la volonté commune qui a transformé des millions d’individualités jusque-là recroquevillées sur elles-mêmes en une masse politique compacte, prête à tous les sacrifices, a été l’anéantissement de la dictature de Ben Ali et de l’architecture népotique et policière sur laquelle elle reposait.

Reconciliation-tunisie

Depuis le 14 janvier, nous parlons beaucoup des « valeurs » de la révolution et chacun y met nécessairement ce qu’il veut. Comme si la révolution avait des valeurs, comme si, pour ressort, elle avait des valeurs, qu’elle réalisait des valeurs ou que d’elle émanait un chapelet de valeurs qui lui préexistaient dans le ciel des idées. Dans Les Jacobins noirs, l’histoire d’une autre révolution, victorieuse et défaite à la fois, C.L.R. James écrivait à juste titre qu’« en politique, tous les termes abstraits cachent une trahison ». La notion de « valeurs » est l’un de ces termes. La révolution n’a pas de « valeurs » ; elle n’a que des colères et des raisons. Et notre révolution n’a pas eu d’autres colères ni de raisons que de chasser les hommes de Ben Ali. Sa seule « valeur », j’y consens puisque votre corps ondule de plaisir chaque fois que vous entendez ce mot, a été la liquidation des pratiques de concussion, de rapine et de prévarication, caractéristiques de l’ancien régime et par conséquent des hommes qui l’ont portés.

Tous les moments importants de la révolution ont eut cette question pour enjeu, toutes les trahisons aussi. Chaque progrès de la révolution a vu les « fifres » (il doit bien exister quelque part ce mot !) et les sous-fifres de l’ancien régime en prendre pour leur grade, chaque compromis honteux, chaque recul de la révolution les a vu revenir sur le devant de la scène. Et cette question, cette unique question, turbine du processus révolutionnaire en cours, aurait du être pour toutes les forces organisées de la révolution, le pivot de leurs choix politiques, le critère des regroupements et des alliances, des inimitiés et des scissions, des manoeuvres et des tactiques.

A cet antagonisme, plus ou moins prédominant dans les premiers moments de la révolution et qui distinguait le camp de la révolution et de la contre-révolution, se sont rapidement substituées d’autres lignes de clivage prétendument plus pertinentes qui ont brouillé les cartes au bénéfice des partisans de la restauration. Mais la réalité est têtue et, dans des conditions bien plus âpres, les mêmes enjeux initiaux de la révolution continuent de se poser.

On nous explique avec «  la voix d’un homme qui a bien dormi et qui n’a pas trop de dettes » (Raymond Chandler) que la loi sur la réconciliation économique et financière va relancer l’investissement. On ajoute avec un sourire laxatif qu’elle va apaiser le pays et créer de meilleures conditions pour la transition démocratique. On prétend, la bouche en cul-de-poule, que la loi n’est pas contradictoire avec la justice transitionnelle ou qu’on fera en sorte qu’elle ne le soit pas. Il est normal que les organisations qui se battent contre cette loi s’acharnent à démonter une à une toutes ces arguties.

Mais, j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire et je le redis ici, nous savons tous qu’il n’y a qu’un seul enjeu derrière ce projet de loi : préparer la réconciliation générale, chère au président de la République, pour ramener le pays au gouvernement Ghanouchi qui a succédé immédiatement au départ de Ben Ali. Autrement dit effacer Kasbah 1 et Kasbah 2 et gommer la Constituante dans ce qu’elle avait encore de révolutionnaire. Cette loi, son véritable nom, je vous laisse la liberté de le choisir. Appelez-là comme vous préférez : loi de la démission, loi du reniement, de la forfaiture, de la trahison, de la contre-révolution ou de la défaite. Peu importe. Vous aurez raison. Vous avez choisi son nom ? Maintenant, n’hésitez-plus, écoutez le mouvement « Manich Msemeh ».

Dans l’action révolutionnaire comme à la guerre, chaque moment d’hésitation se paye de longues années de regrets.

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