Bourguiba en Don Quichotte

Qu’on se le tienne pour dit : Habib Bourguiba revient, et ce n’est pas une blague de potache. Mieux encore, on nous le fait revenir bien portant, souriant, vainqueur et enfourchant un cheval donquichottesque. La politique ne se prive sans doute pas d’emblèmes, d’apparat et de scénographie. Elle se rachète une visibilité par un surcroît de mémoire. Et cela n’a rien de nouveau : il arrive même que la politique de l’État chevauche, les pieds joints, entre le réel et le symbolique pour trouver la parade. On s’en souvient : début mars 2016, Beji Caïd Essebsi décide de rapatrier la statue équestre du leader Habib Bourguiba à l’avenue éponyme, une vingtaine d’années après qu’elle fut déboulonnée sous Ben Ali et remplacée par la grande Horloge. Du haut de son cheval de bronze, le premier président de la République Tunisienne aura de nouveau une vue globale sur la capitale. Le bras droit toujours levé, le leader saluera encore longtemps polichinelles et émules sous les yeux du ministère de l’Intérieur. Un salut au goût du jour ?

statue bourguiba

Laissons aux universitaires blanchis sous le harnais le soin de nous éclairer sur l’histoire de cette statue. Si elle marque deux fois le retour triomphal du noble chevalier, en 1955 mais aussi en 2016, après un long et double exil, il convient de se demander si ce « combattant suprême », tout prêt pour une deuxième vie, ne serait pas autre que le « tyran éclairé » qui s’en était allé ? Il y a toute apparence que oui. A moins qu’il n’y ait deux Bourguiba, sûrs de leur bon droit : patriote et despote, celui-ci bénissant celui-là sur un socle en marbre rose de dix mètres ; ou, inversement, celui-là donnant à celui-ci de fraîches verges pour se faire fouetter. Ses deux corps, pieds et poings liés, ne s’en tireront pourtant pas à si bon compte. Entre le réel et le symbolique, ils se gâtent vite. Et Bourguiba de retrouver là le Rocinante de son Don Quichotte maquillé.

De la jouissance protocolaire

Mais de quoi s’agit-il avec un tel retour statufié ? D’une mise en valeur de l’histoire nationale sous le signe de la reconnaissance, mais à coups de liftings médiatiques ? D’une implication du citoyen comme spectateur « engagé » ? Ou d’une réhabilitation de la politique de l’État comme consensus ritualisé ? Tout se passe, en effet, comme si l’ordre symbolique, boudoir de la représentation politique, tendait ici à se confondre avec l’ordre du réel – seule façon de ne pas se faire absorber par lui. L’enjeu n’est pourtant pas mince, d’autant plus que la politique de l’État tunisien se cherche désespérément la caution d’un style. Mais dans cette confusion, il y va peut-être d’autre chose. C’est qu’il y aurait là, malgré tout, les prémisses d’une jouissance protocolaire : avec son inauguration officielle, la statue de Bourguiba doit avoir assez de hauteur cérémoniale pour faire lever les têtes de quelques badauds. Pari tenu, et effet d’idéalisation gagné. Mais à quel prix ?

Changeons de focale. D’où vient le paradoxe ? De deux choses réunies. Du symbolique au réel, il n’y a souvent qu’un pas à franchir en politique – mais autrement qu’en sautant par-dessus son ombre. Il suffit de voir comment le système coupe la poire en deux : derrière la stèle qui occupe le devant de la scène, veille toujours la grande Horloge dont l’érection semble le rassasier. Le système, parce qu’il sait tirer les marrons du feu, prend ainsi son poids de chair : il fait chevaucher la chair à canon et la chair à consensus. Et du pouvoir, il peut alors jouir avec une désinvolture de bon aloi. Mais cette jouissance est moins protocolaire que fiduciaire. C’est peut-être sa plus sûre utilité : là où l’aura supposée nimber la statue équestre de Bourguiba demande aux passants de faire la moitié du chemin, la reproductibilité réelle du système coupe l’élan, débranche le symbolique et se sent les mains libres pour s’en torcher le cul. On n’en finirait pas de dérouler les effets d’une telle jouissance exacte. A l’image peut-être des pendules de l’Horloge : toujours remises à l’heure.

La politique, par fesses interposées

Curieuse manière de décliner cette perversion imperceptible, prompte à toiletter le système sans lui faire perdre la boule. Il fallait pourtant s’y attendre : la politique ne répugne pas à ce genre de perversité. Les deux corps de Bourguiba ne sauraient êtres sanctifiés par sa dynamique ascensionnelle ou par sa fonction médiatrice. Inanité du symbolique. Avec l’indiscrète érection de l’Horloge, occupant par effraction l’espace public, tout se passe comme si le système s’arrogeait le privilège politique et réel de l’obscénité. Et ce n’est pas là façon de dire. Il faut prendre la métaphore au pied de l’image : n’ayant plus les pieds sur terre avec sa stèle, Bourguiba se prêterait assez bien à la manœuvre. Ce qui passe, juste retour du gode, par mettre le père de la patrie en position anale passive. L’État sera-t-il alors dans l’obligation de déboulonner encore une fois la statue, pour faire subir au chevalier destourien le fameux test anal ? Voilà qui ne manquerait peut-être pas de sel.

Qu’on ne nous dise pas alors que la politique de l’État, par fesses interposées, ne mène pas à la jouissance perverse. L’érotique du système, ce serait peut-être cela : le montage pulsionnel  d’un chevalier national mono-testiculaire, d’un socle en marbre rose, et d’un gode s’enflant aux dimensions d’une horloge. Ironie de l’histoire : si l’on semble avoir misé sur le mauvais cheval justement, depuis le 14 janvier 2011, c’est parce que le système se retrouve toujours déjà du bon côté. Et cela change évidemment tout. Le liant de la verticalité ne peut en aucun être la statue d’un leader ressuscité, mais le phallus toujours bandant d’un système bien ancré. On l’aura compris : au moment où la politique s’apprête à s’inventer de nouveaux fouets,  c’est toujours par le haut qu’elle rejoint la transparence pornographique.

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