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Lors de son discours à l’occasion de la fête nationale de la femme tunisienne, le 13 août, au palais présidentiel, Béji Caid Essebssi, a déclaré que le voile sera interdit dans les écoles primaires. « La loi doit être appliquée et respectée par tous » a-t-il martelé en s’adressant au chef du gouvernement, Habib Essid, avant de rappeler qu’il s’agit d’« un comportement contraire aux règles du code du statut personnel et aux droits de l’enfant». Le président de la République n’a pas donné de précision sur cette décision, ses modes d’application et l’âge des filles qui seront concernées par cette interdiction. Dans son discours, il donne l’exemple d’une enfant de 4 ans portant un voile dans un jardin d’enfant coranique.

Pour mettre le sujet dans son cadre, Hayet Jazzar, avocate et militante féministe de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates (ATFD), précise que la loi tunisienne fait la différence entre l’enfant âgé de moins de 13 ans et l’enfant qui a plus de 13 ans. Selon la loi, les moins de 13 ans sont dépourvus de discernement et donc sont obligatoirement concernés par la déclaration de Béji Caid Essebsi.

Les petites filles qui ne peuvent pas choisir pour elles-mêmes ne doivent pas être obligées de porter une tenue vestimentaire qui affectera à jamais leurs vies. Nous savons tous qu’une fois le voile est porté, il est très difficile de l’enlever. Et donc la décision de l’adopter doit être prise par la personne elle-même et non pas sa famille ou l’institution éducative qu’elle fréquente. Hayet Jazzar, avocate et militante féministe (ATFD)

Si BCE n’a pas précisé l’âge de la levée de l’interdiction du port du voile à l’école, la féministe explique qu’« il est important d’interdire le voile aux filles jusqu’à l’âge de 18 ans. Nous pensons qu’avant les 18 ans, on est encore fragile et influençable. Cette éventuelle interdiction sera importante pour protéger les enfants d’une violence morale et sociale considérable. La responsabilité de l’État serait donc de garantir l’égalité et la liberté à tous ses citoyens au moins dans l’espace public ».

Dans ce sens, la pédopsychiatre, Fatma Charfi, explique que la signification symbolique du voile mène à sexuer le corps de la femme.

Quand on couvre une enfant par le voile, cela veut dire que son corps peut provoquer le désir sexuel de l’autre. Ce qui constitue une aberration pour une enfant qui n’a pas encore atteint la puberté. Si une enfant serait contrainte à porter le voile (et toute la tenue qui va avec), il serait légitime de se préoccuper de son épanouissement ainsi que de son rapport avec son corps et la société. En l’absence d’un épanouissement ludique, l’enfant peut développer une image négative de son corps basée sur la honte et la culpabilité, explique la pédopsychiatre.

Certains considèrent que le phénomène des filles voilées à un âge précoce est venu avec la montée de la Troïka au pouvoir. Rappelons que les premières photos de fillettes voilées ont fait le tour des réseaux sociaux lors de la visite du prêcheur Koweitien Nabil El Aouadhi, en 2013, à quelques villes de l’intérieur du pays. La polémique, à l’époque turbulente, est finie sur une déclaration du ministère des Affaires Religieuses attestant que l’Islam n’oblige pas les filles en dessous de l’âge de la puberté de porter le voile. Selon Nabiha Kammoun, présidente de la chambre des jardins d’enfants, les jardins d’enfants coraniques dont parle Béji Caid Essebssi, ont vu le jour sous la bénédiction de Rached Ghanouchi, leader du parti islamiste Nahdha.

Ces écoles qui sont hors la loi obligent les filles à porter le voile. Leurs programmes pédagogiques ne sont pas conformes aux normes et enfoncent les enfants dans le conservatisme et l’extrémisme. La Tunisie doit, par la loi, veiller à garantir une éducation moderne et équilibrée aux enfants d’où la nécessité de combattre le voile dans les écoles, explique madame Kammoun.

De son côté, Lotfi Belazi, directeur chargé de l’animation socio-éducative et des loisirs à la Direction Générale de l’Enfance, rappelle que plus de 300 jardins d’enfants anarchiques (y compris ceux coraniques) ont été fermés en 2015 par la commission nationale.

Nous nous occupons des enfants entre l’âge de 3 et 5 ans. Cet âge sensible doit être encadré par un programme pédagogique clair et surtout équilibré. Il est de fait que la loi interdit aux enfants le port du voile dans les jardins d’enfants. Cependant, nous ne pouvons rien faire dans le milieu familial où l’enfant pourrait être amenée à porter des vêtements religieux très stricts, explique Lotfi Belazi.

Concernant le milieu familial, le délégué de la protection de l’enfance, Mihiyar Hamadi, témoigne que même avant la révolution, des filles abandonnent l’école parce qu’elles portent le voile. « Sous l’influence de la télévision et surtout des chaînes satellitaires religieuses ou sous influence familiale, nous avons fait le suivi de certains cas où la fille porte le voile puis abandonne l’école. Dans ce cas de figure, nous essayons d’encadrer et de sensibiliser l’enfant et sa famille. Quand la famille n’est pas coopérative, le dossier passe directement à la justice », explique Mihiyar Hamadi avant de rappeler que la délégation de l’enfance n’a pas une estimation du taux de l’abandon scolaire des filles voilées car leur champs d’intervention concerne, principalement, les enfants abandonnés ou en danger.

Il faut noter, comme nous a expliqué Fatma Charfi, que des études sociologiques ne sont pas encore faites en Tunisie pour éclaircir les zones d’ombre de cette problématique. Sommes-nous en face d’un phénomène grandissant dans notre pays ? Quelles sont les répercussions directes du port du voile sur l’enfant ? À quel âge peut-on considérer qu’une fille est libre ou non de porter le voile?

Nacer N’ciri, militant des droits de l’homme et psychologue rappelle encore une fois que le politique prime sur le scientifique dans des domaines d’ordre social.

La décision d’interdire le voile dans les écoles est purement politique alors que le sujet est social. Une décision qui marque une position politique et n’est pas appuyée par l’avis de spécialistes neutres. Suivant ce même schéma vertical, la décision d’interdire le niqab était politique et n’a pas décortiqué le problème jusqu’aux racines. Après la déclaration de BCE, nous avons vu des pour et des contres soutenus uniquement par les parents ou par des hommes politiques (ainsi que par la société civile). Il y a aucun débat entre intellectuels et spécialistes. Cette marginalisation de toute opinion académique favorise les décisions politiques parachutées ou encore stériles. Notre système éducatif manque terriblement de recherches scientifiques sur la violence, la psychologie de l’enfant-élève et son évolution dans ses différents milieux : l’école et la famille, explique N’ciri.

Protéger l’enfant de la violence morale qu’elle pourrait subir suite au port du voile est un objectif noble, conforme aux principes des droits de l’enfant que la Tunisie a ratifié depuis des années. Cette interdiction vise, principalement, à diminuer les différences entre élèves. Cependant, qu’on est-il de l’exécution d’ordres imposés du haut sans harmonisation ni concertation avec les citoyens (parents) et les enfants ?

La construction de l’identité de l’enfant prend trois formes : le personnel, le social et le culturel. Chaque enfant tend à être unique et différent d’autrui mais il va, au même temps, s’identifier à un groupe qui partage les mêmes valeurs et culture. Ce groupe est souvent sa famille et surtout ses parents. L’éducation religieuse des enfants, une composante de l’identité culturelle, est une production sociale basée sur une transmission intergénérationnelle qui passe, principalement, par les parents, l’école et les amis. Dans ce sens, l’enfant a tendance à imiter ses parents. « Que faire de la fille qui veut absolument porter le voile ou le niqab comme sa mère ? » se demande Nacer N’ciri avant d’ajouter qu’« un sentiment de culpabilité peut se créer du fait que l’enfant n’est pas conforme aux normes familiales ou à l’image idyllique des parents. L’interdiction de cette liberté voire du besoin d’imiter ses parents à un certain âge doit être beaucoup mieux réfléchis et discutés », estime-t-il.

Les conséquences immédiates d’une telle décision peuvent s’avérer néfastes et contraires aux résultats escomptés. En effet, l’interdiction du port de voile dans les écoles peut justifier aux parents (surtout les pères) le choix d’éloigner leurs filles de l’école. Cette éventualité est fortement probable dans un pays où l’abandon scolaire est en hausse. Rym Snene, psychologue, exprime une inquiétude, dans ce contexte, concernant les effets contraires que pourrait engendrer cette interdiction.

La fille interdite de mettre le voile se sentira, non seulement stigmatisée, mais différente, car, contrairement à ses camarades, elle n’a pas le droit de s’habiller comme elle le souhaite. Cette situation pourra créer un sentiment d’injustice, de discrimination et de rejet de la part de la société. Ces émotions ne sont pas faciles à gérer de la part d’un enfant et peuvent induire différentes conséquences sur le plan psychologique et sociale (par exemple : manque de confiance en soi, timidité maladive, sentiment de persécution, volonté de vengeance). Cette dévalorisation de la société peut mener dans des cas extrêmes à l’extrémisme et même au terrorisme. Rappelons que l’interdit est désiré. Interdire le port du voile dans les écoles pourrait inscrire ces filles dans un cycle vicieux entre le sentiment de rejet et l’envie d’affirmer leurs croyances. D’autant plus que l’engagement et l’affirmation de soi à travers la religion (comme le port du voile) peut être une réponse à l’injustice sociale et à la disqualification », explique la psychologue Rym Snene.

Devant l’audience féminine festive qu’il a accueillie dans son palais, le chef de l’État, Béji Caid Essebssi, connu, entre autres, pour ses déclarations dévalorisant la femme, déclare deux réformes qui figurent à la marge des revendications féministes. La première, concernant le port de voile dans les écoles, reste floue et parachutée sur la réalité tunisienne. La deuxième concerne le droit à l’égalité des salaires entre genres surtout dans les milieux ruraux. Dans son discours sur la femme et ses droits, Béji Caid Essebssi s’est étalé sur les acquis de la femme tunisienne (le Code du Statut Personnel). Concernant les réformes attendues par la société civile, depuis longtemps, le président qui a jouit de l’appui de près d’un million de femmes « modernistes » affirme qu’il n’est pas encore temps de forcer les choses. « L’égalité dans l’héritage n’est pas pour aujourd’hui » a-t-il annoncé en invitant les féministes à garder les pieds sur terre car “la Tunisie est un pays musulman qui n’adhèrera jamais à des réformes contraires à la religion”.

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