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Quatre ans après les événements du 17 décembre, le dossier des blessés et des familles des martyrs est encore marginalisé par le pouvoir en place. L’historique du dossier est lourd en instrumentalisation politique, promesses non tenues, dénigrement, lynchage et répression. Le tout s’additionne à un mécontentement général de la part des blessés et des associations qui les soutiennent. Controversée depuis sa nomination, Majdouline Cherni, secrétaire d’État chargée des blessés et des familles des martyrs, ne réussit pas à calmer les esprits et à convaincre une large partie de la société civile de l’efficacité de son travail. À travers une série d’apparitions médiatiques, elle essaie, tant bien que mal, de mettre en valeur une panoplie de nouvelles mesures et quelques avancements dans le dossier.

Durant ses cinq mois de prise de fonction, trois blessés de la révolution, seulement, sont partis à l’étranger pour continuer à se faire soigner (pour l’un d’entre eux la decision est antérieure à ce gouvernement). La secrétaire d’État a décidé de changer la composition de la commission médicale, et prépare des réformes de la loi n° 2012-26 du 24 Décembre 2012 portant sur l’indemnisation des familles des martyrs et des blessés de la révolution du 14 Janvier 2011. Elle a créé des cellules régionales d’encadrement et de coordination et promet une stratégie à long terme de prise en charge et de réintégration sociale des blessés et des familles des martyrs.

86 milliards de dépenses et aucun chiffre sur le budget actuel

La secrétaire d’État, Majdouline Cherni, annonce dans les médias que l’État a dépensé jusque là près de 86 millions de dinars pour les blessés et les familles des martyrs. Une annonce qui a été suivie par une longue discussion sur les tentatives de fraudes et d’arnaques que des citoyens essaient de commettre en envoyant des dossiers falsifiés. Scandalisés, des militants demandent des détails sur le budget actuel et un audit transparent sur les dépenses passées.

En exclusivité pour Nawaat, Majdouline Cherni donne les détails des 86 millions de dinars dépensés. Elle précise, entre autres, que cette somme concerne l’Assemblée Nationale Constituante et les gouvernements qui l’ont précédée et qu’elle a eu les chiffres suite à l’audit de passation.

Indemnisations (40 mille dinars pour les familles des martyrs et 6 mille dinars pour les blessés) 36 millions de dinars
Bourses exceptionnelles (Aids, fêtes nationales, rentrée scolaire et d’autres urgences …) 29 mille dinars
Logements (7 maisons y compris celle de la famille Bouazizi) 600 mille dinars
Convention avec la CNAM 1 million de dinars
Achat d’équipements médicaux 69 mille dinars
Cartes de soins et de transport gratuits (3400 abonnements pour le transport et 3636 cartes de soins) 3330 dinars par an
Prise en charge de traitement médical 90 mille dinars
Indemnisation décidée par la justice 2 millions de dinars
NDLR la secrétaire d’État nous a communiqué des chiffres ronds à l’oral. Nous n’avons pas réussi à avoir une copie du tableau de l’audit du ministère des Affaires Sociales.

Gillbert Naccache, écrivain, militant et ex-prisonnier politique, intervient pour exprimer une indignation extrême suite aux déclarations touchant à ces dépenses :

C’est indécent de parler des sommes dépensées. Quelque soit la somme, ce n’est pas suffisant pour rendre justice aux blessés de la révolution ! 86 millions de dinars ne sont rien du tout par rapport au budget des parlementaires qui doivent leur pouvoir aux blessés de la révolution … La prise en charge n’est pas complète. Par exemple, les abonnements de transport public ne servent à rien si les blessés ne peuvent pas être accompagnés. Autrement, donner un accès gratuit aux bus à un homme amputé des jambes est absurde. En parler dans les médias comme un exploit est vraiment arrogant ! Ce que la secrétaire d’État doit nous communiquer est son budget actuel ! Est ce que son gouvernement a alloué un budget précis et suffisant pour les blessés et les familles des martyrs ? S’il n’y a pas de budget, comment peut-on parler de stratégie nationale et du long terme et d’exploits ? explique Gillbert Naccache.

En attendant plus de détails et de transparence sur ces dépenses, Gilbert Naccache rappelle qu’une grande somme d’argent a été versée du salaire de l’ancien président de la République, Moncef Marzouki pour des soins et examens médicaux en cliniques privées.

« En plus des prises en charge financées par des hommes d’affaires à l’époque de la Troika – où Samir Dilou n’avait aucun problème avec la charité – ces hommes d’affaires avaient un agenda politique et des ambitions politiques. Certains étaient des exilés de la révolution puisqu’ils appartiennent au régime de Ben Ali. D’autres voulaient se rapprocher du mouvement Ennahdha en prenant en charge les blessés les plus souffrants », témoigne une membre du collectif vérité et justice qui préfère garder l’anonymat.

« Je ne voulais pas dire que les millions dépensés sont une perte. Au contraire, l’État a le devoir de prendre en charge ses blessés quelque soit la somme. Mais soyons positifs et constructifs. À Kasserine seulement (le gouvernorat qui compte le plus de martyrs et de blessés), l’État a versé 11 milliards tunisiens sous forme de donations, indemnisations et soins aux familles des martyrs et aux blessés. De cette somme, quand même énorme et concentrée géographiquement, il n’y a eu aucun projet local. L’argent a tout simplement disparu sans le moindre investissement à long terme. Je trouve ça dommage. Faut-il faire une loi pour inciter les blessés et les familles des martyrs à investir l’argent donné par l’État pour le bien de leur région ? Je pense qu’il faut les faire sortir de ce rôle de victimes et faire d’eux des vrais acteurs actifs dans la société. C’est à ce moment qu’on pourra dire qu’on a réussi la révolution », s’indigne Majdouline Cherni.

Alors que la secrétaire d’État est scandalisée par le nombre de dossiers en hausse et les sommes d’argent dépensées, selon elle, sans retour bénéfique sur la communauté, les blessés rappellent l’état chaotique dans lequel vit leur majorité. Moslem Kazdaghli, amputé d’une jambe, attend une prothèse depuis quatre ans. À sa énième tentative de suicide, il essaie tant bien que mal de patienter grâce aux promesses continues de l’État.

Je ne sais plus où aller ou que faire. Les portes du ministère sont toujours fermées et on ne se rappelle de nous que pour les photos ou quand on frôle la mort. Majdouline Cherni est comme ceux qui l’ont précédé. Elle ne fait que donner des promesses. Maintenant, ça fait 4 ans que j’attends une prothèse qui ne viendra jamais… témoigne Moslem avec désespoir.

Moslem travaille dans un foyer étatique. Comme des centaines de blessés de la révolution, il a eu un poste à la fonction publique grâce à la loi n° 2012-26 du 24 Décembre 2012. « Cependant, ces postes ne sont pas adéquats à l’état de santé et à la particularité des blessés. Par exemple, quand un blessé a besoin d’une journée de repos pour aller au médecin ou pour régler des papiers à la CNAM, son supérieur ne prend pas en considération son statut de « blessé ». Il retient du salaire les journées chômées. Sans parler des blessés diplômés qui ont été recrutés pour des postes dévalorisants ou ceux qui ne peuvent pas accès carrément à leur travail à cause de leur handicap », explique Aymen Madyouni, un des blessés qui connaît la majorité des dossiers.

Plus orientée vers le futur, Majdouline Cherni promet d’aider les jeunes blessés à lancer leurs propres projets.

Nous avons déjà aidé un jeune blessé à monter son projet et cela a marché. Nous avons aussi financé les études d’un autre et nous allons continuer à le faire. L’objectif est de valoriser les blessés et de les aider à sortir du rôle de victime, promet la secrétaire d’État.

Parmi les promesses de l’État, figurent les logements donnés sur papier seulement aux blessés. Selon Majdouline Cherni, six blessés ont reçu les clés de nouveaux logements en attendant de finir de longues procédures administratives pour en bénéficier concrètement. « Mais cela n’a pas empêché, Mehdi Jomaa de prendre des photos avec les blessés pour faire la promotion de sa générosité avant de partir », ironise Gilbert Naccache. Hormis deux blessés, personne ne bénéficie, concrètement, des logements donnés.

Traitement médical et prise en charge des cas urgents

Les quatre ans passés n’ont pas été suffisants aux gouvernements successifs pour traiter, convenablement, les cas les plus urgents des blessés. Ces cas critiques ne sont pas nombreux et pourtant le dysfonctionnement administratif freine l’avancement de la prise en charge. La situation s’améliore, selon Majdouline Cherni, qui nous annonce qu’après la première réunion de la commission médicale, en avril 2015, son équipe a émis trente décisions de prise en charge pour dix blessés et sept ordres de remboursement.

« Après la restructuration de la commission médicale, nous avons changé son fonctionnement. Maintenant les médecins ne décident pas seuls. Ils prennent l’avis du blessé et de sa famille en ce qui concerne le médecin et les traitements qu’ils préfèrent. Nous avons aussi décidé d’enregistrer en vidéo toutes les réunions entre la commission médicale et les blessés pour éviter les malentendus et les déclarations médiatiques mensongères », explique la secrétaire d’État en faisant allusion aux déclarations médiatiques des familles des blessés lui reprochant un manquement dans le traitement des dossiers de leurs fils.

Durant les cinq mois passés sur les dossiers des martyrs et blessés, aucun d’entre eux n’a été soigné convenablement selon Amine Madyouni, un des blessés de la révolution. En effet, seul, Hosni Guelaia, brûlé durant la révolution, a réussi, dimanche 21 juin, à aller à Milan pour subir une opération accompagné du docteur Adel Omri, président de la commission médicale. Khaled Ben Nejma, souffrant d’une paraplégie, a reporté son traitement en France de quelques mois. Il ira faire un bilan le 22 juillet ; selon Majdouline Cherni la décision a été prise par la mère du blessé. Tarek Dziri est parti à Nantes en décembre 2014. Mohamed Jendoubi, a souffert de deux retards successifs en France suite à un manque de coordination. La commission médicale a décidé, dernièrement, de faire son traitement en Tunisie à l’hôpital militaire.

« Ceux qui réussissent à avoir un soin, un remboursement ou un suivi convenable de leur état de santé, sont ceux qui râlent le mieux et font du bruit. Nous sommes restés au point de départ : si on ne met pas la pression, personne ne nous écoute. Les réunions hebdomadaires de la commission ne sont pas suffisantes pour accélérer les dossiers. En plus, la commission médicale a une obsession fascinante. Coûte que coûte, elle ne veut jamais avouer l’échec des compétences tunisiennes dans le traitement de certains cas. En oubliant que nous n’avons pas de médecins formés dans les blessures de guerre, la commission médicale nous laisse coincés ici parce qu’aller se faire soigner à l’étranger est synonyme d’échec que les médecins ici prennent très personnellement », affirme Amine Madyouni.

Selon de nombreux blessés, Majdouline Cherni prend des décisions importantes dans la commission médicale et ne se limite pas à la coordination et le contrôle :

Comment une personne qui n’est pas qualifiée scientifiquement décide du traitement médical des blessés ? Elle s’immisce dans les rapports médicaux alors que normalement elle n’en a pas le droit. Cette volonté de tout contrôler n’avancera en rien le dossier des blessés, explique une membre du collectif vérité et justice.

Communication et relations avec les blessés

Dans son bureau, Cherni nous a accueilli entre deux rendez-vous pour exposer son point de vue sur les dernières polémiques concernant des cas critiques de blessés. Rappelons que des militants sur les réseaux sociaux ont annoncé que la mère du blessé, Mohamed Jendoubi, a été agressée et renvoyée par l’équipe de Majdouline Cherni au ministère des Affaires Sociales. Cette dernière explique que la mère du blessé a été bien accueillie et que la coordination et l’encadrement des blessés et leurs familles ne passent pas obligatoirement par elle mais aussi par toute son équipe qualifiée pour cette mission.

Le relationnel avec les blessés est resté le même. On réussit difficilement à voir la secrétaire d’État ou à avoir une bonne information et un bon service. Il ne faut pas se leurrer. Personne ne décide à la place de Cherni. Donc, si vous avez une affaire à régler, il faut passer, obligatoirement, par elle, explique brièvement Amine Madyouni.

De son côté, Majdouline Cherni, confirme que les blessés et leurs familles sont souvent bien accueillis dans ses locaux. « En plus de l’écoute, du traitement rapide des demandes et questions, nous avons lancé 24 cellules régionales qui font la coordination entre l’administration centrale et les blessés et qui contiennent, chacune, un psychologue pour écouter et soulager les souffrants. Ici, au ministère des Affaires Sociales, nous proposons des rencontres hebdomadaires ouvertes aux concernés. Chaque jeudi après midi, la commission médicale se réunit avec la présence de quelqu’un de notre équipe et les blessés et leurs familles. Il suffit juste d’appeler quelques jours avant pour confirmer le rendez-vous avec moi ou avec le chargé de mission », explique Cherni avant d’ajouter « Il n’est pas possible de procéder avec une administration sans remplir un formulaire ou appeler par téléphone. Nous représentons l’État et nous devons respecter les procédures ».

La société civile et des militants proches des blessés reprochent à Majdouline Cherni d’avoir parler des intimités des blessés. « Un responsable n’a pas le droit de parler des traitements administrés aux blessés de la révolution, de dire que tel blessé a besoin d’une injection de botox en mentionnant son nom. Elle a aussi mentionné le nom d’un autre blessé interné à l’hôpital El Razi sans considération aucune aux sentiments des blessés et leurs familles ni à leur intimité », explique un membre du collectif vérité et justice qui suit les dossiers des blessés de très près. D’après elle, Majdouline communique mal avec les blessés. « Nous avons vu une volonté de manipuler les blessés et de les diviser pour mieux les gérer. Mais le pire est de parler de leur intimité aux médias », ajoute-t-elle, scandalisée par les dernières déclarations de la secrétaire d’État.

Le problème ici n’est pas de dire mais de faire. Visiblement, la secrétaire d’État reprend le même rôle qu’a joué Samir Dilou. Elle ne peut pas faire autrement puisqu’elle ne dispose pas d’un pouvoir politique voire même d’un budget ou d’une institution permanente. Parler d’un encadrement global des blessés sans structures médicales, psychologiques et sociales nationales n’est pas du tout logique et convaincant. Tant qu’il n’y a pas une stratégie claire et clairvoyante, Cherni va continuer à réagir dans l’urgence à chaque fois qu’un blessé lance une alerte à travers les médias ou les réseaux sociaux, conclut Gilbert Naccache.

Entre les accusations des blessés et les justifications de la secrétaire d’État, l’opinion publique oscille entre soutien et oubli. L’avancement du dossier des blessés et des familles des martyrs a été enterré par la justice. Et il continue de traîner au niveau médical et social. Il s’avère, au final, que la réalité est beaucoup plus complexe que les déclarations médiatiques de la secrétaire d’État ou les coups de gueule des blessés et de leurs familles. En effet, le passif de l’État dans le traitement du dossier et la reconnaissance des droits des blessés et familles des martyrs est loin d’être facile à effacer ou corriger par « un beau sourire » sur les écrans de télévision.

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