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Quand le diable a besoin de relations publiques, le diable obtient Burson-Marsteller par un appel direct. The Rachel Madow Show, 2 août 2012

La visite “apolitique” de Ghannouchi à l’Institut Américain pour la Paix, à Columbia et à Yale :

Le chef du parti Ennahdha Rached Ghannouchi a atterri, à Washington DC, lundi dernier, où il a entamé sa visite des États-Unis, à l’Institut américain pour la paix, avant de continuer vers le Connecticut et New York, pour prendre la parole aux universités de Yale et de Columbia, à trois semaines des élections législatives du pays. Les comptes-rendus des médias tendent à ne pas être d’accord avec l’interprétation de Ghannouchi, quant aux raisons de sa visite, qu’il qualifie de « culturelle et scientifique, et non politique. »

J’avais envie de venir à Washington, en dépit de mon engagement dans une campagne électorale animée, afin de parler à cette élite éclairée, à un moment critique pour notre monde. Notre progrès nécessite notre unité, dans la défense de la liberté et de la démocratie, contre le retour de la dictature et la propagation du terrorisme. Rached Ghannouchi, Conférence à l’Institut américain pour la paix.

Cette visite aux Etats-Unis, et ses motivations avancées par Rached Ghannouchi, durant laquelle il a prôné à tout va le rôle central joué par Ennahdha dans la réussite de la transition démocratique en Tunisie, se targuant de ne pas être en campagne électorale, semblent improbables, d’autant plus que la visite s’inscrit entre un voyage en Chine, et des campagnes en Italie, en Allemagne et en France, une semaine après la signature d’un accord avec « une des plus grandes sociétés de relations publiques au monde » : Burson-Marsteller.

Cette nouvelle s’est propagée comme une trainée de poudre, dès sa parution à travers un article d’Al Monitor, le 22 septembre dernier, publiant le lien vers l’enregistrement du contrat entre Ennahdha et Burson-Marsteller, auprès du département de la Justice américain.

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Quand Burson-Marsteller fournit à Ennahdha sa communication pré-électorale

Les clients s’engagent souvent avec Burson-Marsteller, quand les enjeux sont élevés: au cours d’une crise, un lancement de la marque ou de toute période de changement fondamental ou de transition. Ils viennent vers nous pour des besoins de campagnes de communication sophistiquées, construites sur des idées, des connaissances, de la recherche et de l’industrie. Surtout, les clients viennent à nous pour notre capacité avérée à communiquer efficacement avec leurs publics les plus critiques et les parties prenantes.
Site de Burson-Marsteller, « A propos de nous ».

Bien que son nom ne soit pas familier du grand public, Burson-Marsteller et son impressionnante liste de clients a eu à gérer quelques-uns des plus gros scandales et controverses de ces vingt dernières années. Comme décrit dans l’article : « The godfather of modern PR Harold Burson on moral responsibilities and controversial clients », la société et ses fondateurs sont considérés comme des pionniers en matière de gestion de crises et de communication pour les Etats, mais aussi pour les entreprises. Certains de leurs plus infâmes projets ont été menés en Argentine durant « la guerre sale », au Nigeria lors de la guerre du Biafra, en Indonésie sur la question du Timor Oriental, ainsi que celle du dictateur romain Ceausescu. Elle a aussi gérée la catastrophe nucléaire de Three Mile Island ou chimique de Bhopal. Mieux encore, elle a gérée le scandale Blackwater en Irak, et gère la communication de sociétés comme Philip Morris, Monsanto.

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Note l’ « Activité politique » est définie dans la section I (o) de la loi américaine, et suggère toute activité dans laquelle une personne s’engage, par différents chemins, à influencer une agence, un fonctionnaire du gouvernement des Etats Unis, ou une partie du public aux Etats Unis, et ce par la formulation, l’adoption ou la modification des politiques nationales ou étrangères des Etats Unis, ou touchant les politiques publics, des intérêts politiques, ou les relations entre une entité étrangère et les Etats Unis. »

Tiré de « Exhibit A to Registration Statement » (Contrat entre Ennahdha et Burson-Marsteller) Page 4.

Cette agence a été recrutée par notre bureau à l’étranger pour parler et présenter le parti aux Tunisiens et aux décideurs étrangers. Ce contrat n’a rien à voir avec les élections, même si l’approche vise également à promouvoir le processus électoral.
Zied Ladhari, porte-parole d’Ennahdha dans l’article « Campagne électorale: Vidéo copiée, photo volée, promotion américaine, Ennahdha répond ».

Le mouvement Ennahdha en Tunisie a engagé le géant américain des relations publiques Burson-Marsteller pour stimuler son image aux États-Unis en vue des élections qui pourraient voir le retour du parti islamiste au pouvoir. Julian Pecquet, Tunisian Islamists hire US lobby shop.

Le manque de transparence d’Ennahdha autour de son accord avec Burson-Marsteller suscite des soupçons inévitables sur la transaction qui, au contraire d’encourager des «élections libres et équitables en Tunisie», pourrait, en fait, les miner.

L’ambiguïté autour de l’aspect financier de la transaction, (“Frais à déterminer à une date ultérieure,” lit-on dans le document d’enregistrement officiel) est un sujet de préoccupation particulier, après la mauvaise gestion financière des partis, lors des dernières élections. En effet, certaines questions s’imposent : qui a financé ce projet ? De quel fond sera-t-il financé ? Quelles sont les modalités de paiement ?

Certains médias avancent la somme de 18 millions de dollars pour une durée de 45 jours. Jusqu’à ce jour ni Ennahdha, ni Burson-Marsteller n’ont voulu confirmer ou infirmer ces chiffres.

D’autres interrogations se rapportent à l’intermédiaire désigné, en charge de superviser la logistique de ce contrat. Il s’agit de M. Ifhat Smith, membre du bureau d’Ennahdha à Londres, qui a déjà travaillé sur la campagne « fière d’être musulman britannique », organisé par l’association « Islam is peace », en 2007.

Aussi douteux que ce contrat puisse paraitre, il n’est en rien surprenant, compte tenu des perceptions occidentales du Moyen Orient, du monde arabe et de l’Islam, déformées par l’ignorance et la propagande. Le choix d’Ennahdha est somme toute judicieux, si l’on se réfère à ses errements en matière de communication, souvent défectueuses et manquant d’originalité. Pour sûr, ce contrat permettra à Ennahdha de toucher un plus grand pan de médias influents sur l’opinion publique.

… L’agence de Relations Publiques a été engagée pour améliorer l’image extérieure du Parti Ennahdha en Tunisie, représentant les Frères musulmans en Tunisie … En somme, ce cabinet de relations publiques ne fonctionne pas avec Israël – mais représentera le parti tunisien lié à la confrérie des frères musulmans. Ronn Torossian, Burson-Marsteller Rejects Israel as a Client; Accepts Muslim Brotherhood.

Un article du New York Observer, écrit par le PDG de 5WPR (« une des 25 plus grandes firmes de relations publiques en Amérique »), pense que cet accord est un affront à Israël. Dans l’article « APOCALYPSE NOW – Burson-Marsteller Rejects Israel as a Client; Accepts Muslim Brotherhood”, l’auteur, tout en rappelant “l’appétit de Burson-Marsteller pour les controverses” et la ferveur pro-palestinienne et anti-américaine de Ghannouchi, avance que : « Beaucoup dans l’industrie des relations publiques ont travaillé avec des intérêts au Moyen-Orient, dont le but de nuire à l’Occident ». Une mise à jour de l’article décrit une discussion entre le vice-président de Burson-Marsteller Worldwide Jano Cabrera et le New York Observer, dans laquelle celui-ci demande clairement au journal si : « oui ou non, voulez-vous représenter Israël ? ».

L’auteur de l’article conclut que quelque soient les liens entre Burson-Marsteller et Israël : « En signant avec Ennahdha, Burson-Marsteller semble avoir fait son choix ».

Tandis que la lecture de la visite de Ghannouchi aux USA, la semaine dernière, qui offre une version idéalisée du rôle d’Ennahdha dans le succès singulier de la Tunisie, dans les pays du printemps arabe, est reprise et, inlassablement, répétée voire romancée par les médias nationaux, il n’en demeure pas moins que celle-ci est encore plus abondamment prononcée dans les médias traditionnels occidentaux, mettant en œuvre l’éternelle et caricaturale rengaine de la relation entre l’Islam et Israël.

Il existe, surement, une juste lecture, située loin de ces deux extrêmes, reprenant et analysant l’Islam politique contemporain, à travers son histoire, ses évolutions et son actualité, bien loin du caractère partisan des médias nationaux et stéréotypés, voire borné des médias internationaux. Tel est le cas d’une série d’articles du Middle East Monitor dont les analyses valent la peine de s’y attarder.

…l’ISIS et la coalition menée par les USA à son encontre est survenue de l’oppression occidentale des mouvements islamiques modérés dans le monde arabe. Il semble que les administrations à Washington, Londres, Berlin, et Paris, ainsi qu’à Riyad, Abu Dhabi et au Caire, n’ont pas appris des expériences passées. Leur soutien illimité aux dictatures a conduit à l’émergence d’Al Qaida et maintenant leurs tentatives de récupération des révolutions à l’apparition de l’ISIS, mais quand va apprendre l’occident ?…

Les médias occidentaux et arabes se sont engagés dans la lutte, par tous les moyens à leur disposition, en décrivant tous les mouvements islamiques comme des extrémistes. Le message est clair: il n’y a pas de groupes islamistes modérés, et les groupes djihadistes salafistes, y compris Al-Qaïda et ISIS, tous sortis de l’islam modéré, qui est représenté par les Frères musulmans; sont une seule et même chose. Nous devons clarifier ce malentendu en portant un regard sur les idéologies des Frères musulmans et des groupes djihadistes salafistes, dont le plus récent est l’ISIS, qui nécessite aussi de jeter un œil au salafisme wahhabite … Sawsan Ramahi, The Muslim Brotherhood and Salafist Jihad (ISIS): different ideologies, different methodologies.

En Tunisie, l’accord entre Ennahdha et Burson-Marsteller suscite d’importantes questions sur la nature des services fournis, et de savoir si la transaction est, formellement, déstinée à être dans le cadre d’une campagne électorale, qui soit ou non conforme aux normes pour «des élections libres et équitables». A plus grande échelle, l’accord évoque la complexité de la région, voire même des relations entre celle-ci et l’occident, comme le suggère nombre de médias internationaux.

Que Ghannouchi parle de visite « apolitique » et à visée non électorale, à Washington, tout en confiant sa communication à Burson-Marsteller, est somme toute surprenant. Cependant, cette « sollicitation » pourrait s’inscrire dans l’habilité du géant des relations publiques à imposer ses idées et à remettre Ennahdha en odeur de sainteté, auprès des pays occidentaux. Comme l’a bien rappelé le chercheur Robin Wright à l’endroit de Rached Ghannouchi, lors de sa conférence à l’Institut Américain de la Paix ; et cela, compte tenu de la probabilité de la continuité de la lutte de longue haleine contre le terrorisme : « faire l’affaire sera de plus en plus difficile… » pour Ennahdha, afin d’obtenir de l’aide étrangère, d’où ce probable rapprochement avec Burson-Marsteller.

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