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Le 31 août dernier, tout le pays a été plongé dans l’obscurité, à la suite d’une gigantesque panne de courant. Ce blackout était supposé provenir de la centrale électrique de Ghannouch, à Gabés.

Encore une fois, cet incident pose plus d’une question, non seulement sur les investissements réalisés dans le domaine des infrastructures énergétiques, mais aussi et surtout sur la gestion de ce moment de panique qui, en plus de plonger les citoyens dans le noir, les plonge dans la confusion.

En effet, jusqu’à présent, aucune version officielle sérieuse et crédible n’a été avancée par nos gouvernants. Bien qu’une enquête ait été diligentée, il y a fort à parier qu’elle ne débouchera point sur un rapport relatif à la sûreté du système électrique. Faut-il rappeler toutes les enquêtes, précédemment annoncées, qui sont restées lettre morte !

D’aucune n’a donné lieu à des explications. Les évènements terroristes de Raoued et Borj Louzir, entrainant la mort de l’ennemi public, Kamel Gadhgadhi, dans des circonstances troubles, mais aussi l’attaque terroriste entrainant la mort de 23 soldats, au Mont Chaambi, ou encore, tout récemment, le meurtre d’Ahlem et Ons, à Kasserine, suite à une bavure policière.

Autant dire que, tant que l’opinion publique restera coite et inactive, face au silence institutionnel, il ne faudra pas s’étonner de voir un jour se dérober sous nos pieds le rêve démocratique issu de notre révolution.

Les responsables de la STEG jouent aux pompiers, les médias leurs fournissent l’eau

Dans un communiqué officiel, le ministère de l’industrie annonce l’ouverture d’une enquête, ordonnée par le chef du gouvernement, afin « qu’une telle coupure ne se reproduise plus ». Par ailleurs, après que le PDG de la STEG ait évoqué un problème au niveau de la centrale de Ghannouch, il s’avère qu’il s’agit, plutôt, de la centrale électrique de Sousse qui a rencontré un problème au niveau d’un disjoncteur.

Or, bien avant que ce communiqué vienne éclaircir la situation, en avançant une version techniquement assez peu détaillée, ce sont les informations qui ont circulés, immédiatement après la coupure, qui étonnent à plus d’un titre. D’abord, pendant plus d’une demi-heure, les citoyens sont restés sans aucune information : ni les responsables de la STEG,ni le ministre de tutelle, ni les membres du gouvernement et encore moins les médias n’ont été capable d’expliquer la cause de cet évènement ; et encore moins de rassurer les citoyens. Conséquence : Un vent de panique souffla sur les esprits, et les explications les plus farfelues ont été relayées sur les réseaux sociaux.

Puis, à la surprise générale, la première personne à s’exprimer sur cette coupure d’électricité fut Mohammed Ali Laroui, responsable de la communication auprès du ministère de l’Intérieur. Il est tout de même troublant que le ministère de l’intérieur soit plus prompt à informer sur un « problème technique », au niveau d’une centrale électrique, qu’un responsable du ministère concerné, en l’occurrence celui de l’industrie, ou la STEG. D’ailleurs, c’est Laroui qui avança que la panne se situait au niveau de la centrale de Ghannouch, ce qui sera démenti, plus tard, dans le communiqué de presse du ministère de l’industrie, celui-ci affirmant que le problème se situait à la centrale de Sousse.

Et là, se posent de nombreuses interrogations sur la communication de crise, en pareille circonstance : Le ministère de l’Intérieur était-il, sans jeu de mot, au courant qu’une telle panne allait survenir ? Pourquoi le chargé de communication du ministère de l’Intérieur, organe sécuritaire par excellence et qui est surement le premier à avoir les informations, impute-t-il le problème à Ghannouch ? S’est-il concerté avec ses supérieurs hiérarchiques avant de prendre la parole ? Des questions dont nous n’aurons, évidemment, pas les réponses. Sans vouloir remettre en cause les qualités du communicateur du ministère de l’Intérieur, dont l’intention était, certainement, de rassurer le plus grand monde il est clair que sa déclaration a entrainé encore plus de confusion et d’inquiétude sur les raisons d’une telle panne de courant.

Se pourfendant en excuses, le directeur de la production et de la distribution de l’électricité de la STEG, Néjib Helal, a voulu, lui, atténuer la gravité de l’incident, en arguant que cela arrive dans des pays développés, tels que les Etats Unis ou les pays européens. Autant dire, que pour M. Helal, nos centrales électriques sont au même niveau industriel, technique et humain que ceux des Etats Unis et de l’Europe, ce qui, au vu des difficultés auxquelles fait face son institution, semble loin, bien loin de la réalité.

Plus troublant encore, rares sont les médias qui ont répercuté, à ce jour, l’ampleur des causes et des effets de de cette panne générale. Personne n’avance d’arguments « autres » que ceux présentés par les « officiels », faisant de ce blackout un incident banal.

La STEG : un monopole synonyme de fardeau ?

Il faut rappeler que la Société Tunisienne de l’Electricité et du Gaz est la seule société habilitée à produire, transporter et distribuer l’électricité en Tunisie. De ce fait elle est en situation de monopole.

La STEG est responsable de la production de l’électricité et du Gaz de Pétrole Liquéfié (GPL) ainsi que du transport et de la distribution de l’électricité et du gaz naturel.
Notre mission site web de la STEG<

Dans de récents articles, Nawaat est revenu sur l’impact de cette situation (notamment dans le secteur de l’énergie solaire), entrainant de nombreuses irrégularités: des prix inexpliqués, des factures impayées, une administration à l’abandon, lenteur administrative et déficit budgétaire et énergétique préoccupant.

D’ailleurs, le PDG de la STEG n’avait-il pas prévenu, en mai dernier, « qu’il y aura une coupure d’électricité, chaque quart d’heure si le déficit énergétique persiste ».

Il est donc urgent, au vu de ces mises en garde, de repenser les fondements de la politique énergétique du pays, et principalement au niveau du système électrique, avant que le prochain effondrement ne soit un point de non-retour.

Des lectures diverses de l’incident :

– L’ombre du terrorisme

Inévitablement, la première crainte qui a hanté les esprits, durant les deux heures de panne électrique, c’est le sabotage terroriste.

Certes, nous avons échappé au pire. Mais, l’image que renvoie cet épisode, marqué par l’absence de prise en charge par nos dirigeants, est d’une extrême gravité.

Ceux qui projettent de mettre à mal ce « laboratoire démocratique », qu’est la Tunisie, ont eu, pendant un court laps de temps, un bien piètre idée du « prestige » de l’Etat, face au risque. Autrement, le degré zéro de la communication et de l’action. Pendant ces deux heures des assassinats et des attentats auraient pu être commis et dans le pire des scénarios, une boucherie aurait pu éclater. En effet, les rues de Tunis étaient désertes et désertées par la police et l’armée.

Le commissaire du poste de police d’un quartier huppé de la capitale, nous a confié :

Nos directives étaient claires : protéger les postes de police avant toute chose. Nous avons reçu l’ordre de rester au poste afin d’éviter qu’on les saccages à nouveau. Oui, nous sommes au service des citoyens, mais entre nous, si je désobéis et quitte mon poste, et combien même pour faire des rondes pour s’assurer que tout va bien, vous pensez que je serai encore là avec cet uniforme à répondre à vos questions ?!

Face à l’idée qu’un tel blackout pourrait donner des idées de nuisance à certains, il objecte: « Ce qui s’est produit est dû à un problème technique. Dire que des terroristes s’essayaient à voir comment on se comportera est aberrant. N’oubliez pas que c’est eux qui sont pourchassés, pas nous. Et combien même une telle coupure se reproduirai à nouveau, je peux vous assurer que cette fois ci, on sera prêts ».

A mille lieux des conséquences dramatiques qu’aurait pu avoir cette coupure de courant généralisée, il semble que nos forces de l’ordre soient plus préoccupées par leur sécurité que par la sécurité des citoyens.

– L’Union générale des travailleurs tunisiens: une menace mise à exécution ?

Une autre lecture de cet évènement a été la mise à exécution, par l’UGTT, des menaces de coupure d’électricité, durant la grève des agents de la STEG, qu’elle compte observer les 17 et 18 septembre prochain. Bien que rapidement démentie, cette menace pose la question du timing d’une telle panne. Est-ce une simple coïncidence ou veut-on faire porter le chapeau à la centrale syndicale ? D’autant plus que cette grève s’inscrit contre le projet de loi relatif à la privatisation du secteur de l’énergie en Tunisie, dont Nawaat a exposé les grandes lignes.

Il serait donc aisé de faire croire à un chantage de la centrale syndicale afin de la discréditer auprès de l’opinion publique, et pouvoir avancer plus sereinement sur ce dossier, dont le marché juteux emballe, déjà, certains magnats qui s’en frottent les mains.

La privatisation du secteur énergétique en cause ?

En effet, avec le projet de loi relatif au secteur de l’énergie, actuellement discuté à l’Assemblée Nationale Constituante, cette panne de courant généralisé tombe à point nommé pour les fervents partisans de la privatisation du secteur. Ces derniers auront tout le loisir de démontrer les errements de la STEG afin de s’assurer de l’ouverture d’un marché conséquent. Reste que, de là à désigner l’étranger comme source de la coupure, il n’y a qu’un pas que nous ne franchirons pas.

Il n’empêche que cette coupure généralisé de l’électricité cache, à n’en pas douter, de grosse zones d’ombres. En effet, au vu de l’abondante actualité entourant ce secteur, il serait naïf de prendre en compte une seule version officielle, qui plus est non vérifiable. Que la STEG pâtisse d’un système électrique vulnérable, depuis des années, est une chose, que ces maux impliquent la sécurité de l’Etat et de ses citoyens, en est une autre. Face au silence qui a suivi la coupure, puis à la « diarrhée verbale » qui lui a succédé, chacun des responsables s’autorisant une explication, c’est non seulement la confusion qui l’emporte, mais surtout la désinformation qui perdure. Espérons que, pour une fois, l’enquête diligentée par le chef du gouvernement ne soit pas que de la poudre aux yeux destinée à impressionner une opinion publique larguée.

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