Quelques milliers de personnes ont répondu à l'appel des organisateurs de la manifestation Ekbess. Place de la mairie le 07 septembre 2012. Crédit image : Malek Khadhraoui | www.nawaat.org

« Ces gens là on les connait, avant d’être au gouvernement, ils étaient en prison. On vote pour eux par principe » Telle était la déclaration d’une militante islamiste qui était présente à la Casbah pour manifester dans le cadre d’une campagne appelée “Ekbess”. Une initiative lancée sur les réseaux sociaux par des jeunes tunisiens pro-Nahdha. Le terme Ekbess est un verbe à l’impératif, un ordre dirigé vers le gouvernement Jebali. Il signifie “Serre la vis” ou “magne-toi”.

Ayant soutenu pendant plus de onze mois la Troïka, notamment Ennahdha, ces jeunes accusent leur propre parti de n’être pas à la hauteur à l’égard des objectifs de la Révolution. Certains doutent de la sincérité de leur action : serait-elle une diversion du parti islamiste au pouvoir de plus en plus critiqué ou serait-ce un vrai mouvement de contestation ?

La députée à l’Assemblée Constituante Samia Abbou, qui fait pourtant partie de la Troïka (Ennahdha, CPR & Ettakatol), parle de « comédie ». Mme Naziha Rjiba alias Oum Zied (ex CPR), n’y croit pas non plus. Selon elle, Ekbess serait dirigée par Ennahdha puisque plusieurs personnalités politiques, entre autres Lotfi Zitoun, y participent pour faire diversion et faire croire au peuple qu’ils veulent vraiment réaliser les buts de la révolution.

Les slogan hostiles au RCD et à Nida Tounes (l'appel de la Tunisie) côtoyaient ceux appelant à la réalisation des objectifs de la révolution. Crédit image : Malek Kahdhraoui | www.nawaat.org

En effet, la portée de calculs politiques lors du sit-in du 7 septembre était évidente dans les pancartes et les slogans dirigés surtout à l’encontre de Béji Caid Essebsi, leader du nouveau parti L’appel de la Tunisie, de plus en plus présenté comme le seul adversaire de poids à Ennahdha aux prochaines élections.

Sur place à la Casbah, la confusion était bien tangible. Plusieurs anecdotes ont attiré notre attention dont la suivante : Brandissant la photo de Habib Essid, conseiller auprès du ministre de l’intérieur et cacique de l’ancien régime, un manifestant s’est vu déchirer sa photo par un autre. Ce dernier le regarde et le réprimande :”

Il ne faut pas montrer la photo de Habib Essid, c’est notre parti Ennahdha qui l’a mis dans ce poste !

Un moment de silence s’en suit. Même stupéfaction quand un militant découvre que Lotfi Touati, ancien commissaire de police du quartier où il habitait-à savoir Sidi Hssine- était lui aussi nommé par Ennahdha à la tête de Dar Assabah.

Certains manifestants semblaient perdus au milieu de slogans et de messages pas toujours cohérents. Crédit Image : Malek Khadhraoui | www.nawaat.org

Comment un militant nahdha peut-il comprendre cet antagonisme : d’un côté les politiciens islamistes clameraient l’assainissement et d’un autre côté, ils placent les rcdistes zélés envers le dictateur Ben Ali, dans des postes clés au gouvernement. Habib Ellouz, le prêcheur nahdhaoui le plus respecté criait à la foule sur l’esplanade l’impératif d’exclure les rcdistes du gouvernement alors que, rappelons-le il était de ceux qui ont voté pour la nomination de Chedly Ayari à la tête de la BCT … Ces agissements rendent perplexes les deux partenaires d’Ennahdha, à savoir le CPR et certains députés d’Ettakatol.

Plus intrigant encore, le parti islamiste a fait appel à des bus publics pour ramener des gens à ce sit-in. Beaucoup se sont demandés dans quelles conditions ils ont été mis à disposition des “sit-neurs”. La compagnie publique a refusé tout commentaire sur l’affaire. Un avocat dénommé Hatem Farhat a décidé de porter plainte contre les directeurs des sociétés de transport et le directeur général de la protection civile pour dilapidation de l’argent du peuple. Les plus actifs parmi ceux qui ont soutenu Ennahdha en logistique se font appeler “comités de protection de la Révolution“.

Sur les lieux, on pouvait voir plusieurs bus appartenant à l'entreprise publique ce qui a suscité beaucoup de commentaires de la part des détracteurs de la manifestation. Un avocat a même porté plainte contre l'entreprise publique pour avoir mis à disposition gratuitement ses bus. L'entreprise refuse toute déclaration sur l'affaire. Crédit image : Malek Khadhraoui | www.nawaat.org

Dans ce jeu politique, les jeunes de Ekbess semblaient dépassés. “Connaissez-vous ces groupements avec les drapeaux d’Ennahdha ?” demandé-je à Mossaad Ben Ammar, l’un des organisateurs du mouvement

Non, c’est trop diversifié, nous dit-il, et d’ailleurs je ne sais pas pourquoi ils sont venus avec ces drapeaux, ils n’ont pas compris que ce sit-in devait être non partisan

Ayant placé un crédit de confiance en la personne du Premier ministre Hammadi Jebali et de ses ministres, un début de défiance commence à se faire sentir du côté de ses partisans et militants, notamment les plus jeunes.

Par ailleurs, certains affirment sans hésitation que cette campagne ne serait qu’un stratagème de la part parti islamiste pour faire croire au peuple sa bonne volonté de réformes qui tardent pourtant à venir. Mossaab dément ces accusations. Sous un soleil de plomb, on l’a rencontré à la place de la mairie située en face de la Casbah de Tunis.

Notre campagne est indépendante, la preuve de notre bonne foi en est la manifestation du 31 août qu’on a boycottée. Sachez que quand on a su que Lotfi Zitoun avait appelé à manifester, on a refusé de le faire. L’autre manifestation n’avait rien à voir avec la nôtre. On ne descend pas dans la rue sur ordre d’un ministre ou du gouvernement. On vient là par notre propre volonté, comme aujourd’hui 7 septembre. L’autre sit-in du 31 aout ne nous regarde pas, nous répond-t-il”

Pancarte avec les visages des "symboles de l'anciens régime". Certains, comme Kamel Morjane et Kamel Letaief, l'étaient vraiment, d'autres comme Souheyr Ben Hassine étaient au contraire dans l'opposition. La photo de Habib Esside, ancien ministre de Ben Ali a été arrachée par un manifestant en chuchotant au porteur de la pancarte que Esside a été nommé au cabinet du premier ministre Hamadi Jebali. Crédit Image : Malek Khadhraoui | www.nawaat.org

En effet, Lotfi Zitoun, conseiller de Hamadi Jebali et protégé du chef du parti Rached Ghannouchi, a de suite récupéré le mouvement des jeunes d’Ennahdha en appelant à manifester le 31 août, chose qui a irrité les organisateurs d’Ekbess qui ont fini par sortir un communiqué le 29 août dans lequel ils ont déclaré :
« Nous n’avons ni appelé ni organisé cette manifestation »

Communiqué du mouvement Ekbess 29 août 2012

Ekbess Communiqué 29 août

Un simulacre d'enterrement avec un cercueil sur lequel on peut lire : "On jure devant dieu, que le RCD ne reviendra pas". Dissout depuis le 9 mars 2011, l'ancien parti de Ben Ali est pourtant présent dans toutes les manifestations qu'elles soient pour ou contre le gouvernement. Crédit image : Malek Khdhraoui | www.nawaat.org

Marquant leur distance avec le gouvernement Jebali et les politiciens d’Ennahdha tels que Lotfi Zitoun, Habib Ellouz, Sami Triki qui sont venus au rassemblement pour faire des discours “révolutionnaires“, les jeunes d’Ekbess ont sorti un autre communiqué virulent où ils critiquent leur présence et le fait qu’ils aient pris la parole, enfreignant par là les règles de la campagne qui se voulait avant tout indépendante et où on ne devait voir le drapeau d’aucun parti politique.

La campagne Ekbess n’a envoyé aucune invitation à aucun responsable du gouvernement, ni pour être présent ni pour prendre la parole. On rappelle par là notre position mentionnée dans le précédent communiqué à ce sujet. En plus, les jeunes d’Ekbess ont été fortement étonnés quant à la prise de parole du conseiller Lotfi Zitoun sur l’estrade alors qu’il n’a eu aucune invitation officielle des organisateurs.

On considère que les responsables au gouvernement doivent « serrer la vis », démarrer la réalisation des décisions révolutionnaires et non pas lancer des discours ternes et obsolètes aux manifestants.

Communiqué du mouvement Ekbess 7 septembre 2012

Ekbess Communiqué 7 spetembre

Un tract distribué par les fameux "comités de protection de la révolution" appelant les manifestants à se réunir devant l'assemblée constituante. Le rôle de ces comités auto-proclamés est très controversés. "Les enfants de la révolution" selon Rached Ghannouchi, la milice d'Ennahdha selon certains. Leur rôle dans la repression de la manifestation du 9 avril 2012 renforce la deuxième hypothèse. Crédit image : Malek Khadhraoui | www.nawaat.org

Ainsi, le sit-in du 7 septembre, qui a réuni des milliers de personnes, entre autres des associations d’obédience islamiste, aurait été une rencontre entre ceux qui sont venus pour soutenir le gouvernement et d’autres, surtout des jeunes qui étaient réellement mécontents du travail du gouvernement Jebali qui ne cesse de dévier des objectifs de la révolution.

Selon Mossaab Ben Ammar, les revendications de ce mouvement se réfèrent aux objectifs de la Révolution : lutte contre la corruption, assainissement de tous les secteurs, en priorité la justice, la police, les médias et l’administration, réalisation de la Justice transitionnelle, activation de l’amnistie générale, exclusion des rcdistes- qui ont nuit au pays-de la vie politique pendant au moins 10 ans et dissolution de tous les partis rcdistes.

Véritable contestation ou simple diversion du parti islamiste, les jeunes d’Ekbess dont la page facebook réunit environ 10 000 fans , semblent déterminés à faire pression sur le gouvernement Jebali, notamment sur le parti Ennahdha, pour lequel ils ont voté le 23 octobre 2011, afin qu’il honore ses promesses. Cependant, comment ce gouvernement pourra-t-il réaliser les objectifs de la Révolution ? Les manifestant d’Ekbess ne savaient point répondre à cette question et ne semblaient pas avoir conscience des mécanismes à mettre en place pour atteindre ces objectifs.

Une banderole ou l'on pouvait lire : "On demande la publication des listes noires". Présentée par Zitoun comme l'arme ultime contre les "anciens RCDistes", les listes noires semblent êtres un moyen peu "démocratique" de discréditer les adversaires du gouvernement. Malek Khadhraoui | www.nawaat.org

Pourtant, ces jeunes ne savent peut-être pas que c’est bien Ennahdha qui bloque le processus de réforme. Car, en refusant l’indépendance de l’instance provisoire de l’ordre judiciaire, le parti islamiste se positionne contre tout procès équitable qui pourrait contribuer à un véritable assainissement dans la scène politique, médiatique, administrative ou autre.

Sans une justice indépendante, cette période de transition en Tunisie ne pourra aboutir à aucun objectif de la Révolution du 14 janvier. La pression des militants Ennahdha sur leur parti ne pourra être que bénéfique, même s’il y a tentative de récupération de la part de leurs leaders pour camoufler le début de scission entre les politiciens et leur base militante, néanmoins, cela arrangerait-il les calculs politiques d’Ennahdha, telle est la question.

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