Le ministère de la santé publique nous surprend de plus en plus. Après sa totale inertie face aux agressions des médecins dans les hôpitaux, il brandit aujourd’hui une loi datant de 2010 obligeant les médecins à effectuer leur service militaire en tant que « service civil».

Analysons cette loi d’un peu plus près. Ce texte mis en place en 2010 astreint uniquement les médecins parmi toutes les autres professions à effectuer « le service civil ». Cette loi est donc par essence discriminatoire vu qu’elle différencie les médecins des autres corps de métiers.

Ce service civil des médecins n’intègre pas les règles sursis s’appliquant aux autres citoyens. Elle concerne uniquement les médecins en fin de spécialité, donc déjà âgés de plus 28 ans, La Loi n° 2004 -1 du 14 janvier 2004 relative au service national stipule clairement dans son article 19 qu’un « citoyen poursuivant ses études » bénéficie d’un sursis. Or, en 2010 ce paragraphe a été modifié par « au citoyen poursuivant ses études jusqu’à l’âge de vingt-huit ans ». En d’autres termes, un étudiant de plus de 28 ans est obligé d’arrêter ses études pour faire son service militaire. C’est le cas des doctorants de diverses disciplines et, en particulier, celui des résidents en médecine, puisqu’un étudiant en médecine qui n’a redoublé aucune année termine son cursus de spécialisation au mieux à l’âge de 29 ans.

Plus grave encore, cette loi ne tient compte ni du sexe ni des problèmes de santé ni des conditions sociales du médecin. La loi concerne les « citoyens » et dans ce flou textuel, elle a été interprétée de telle façon que le sexe n’est plus un critère d’exemption.

La loi de 2010 nous surprend par sa rigidité. En effet, elle stipule qu’on ne bénéficie plus d’aucune possibilité de sursis en vertu du nouvel article 19 (par exemple «citoyen poursuivant ses études jusqu’à l’âge de 28 ans.», être fille ou fils unique, être enceinte, avoir une famille et des enfants à charge, souffrir d’une maladie chronique ou encore avoir un examen à passer) ne sont désormais plus des critères d’exemption.

Cette loi incongrue contre laquelle les médecins se sont opposés du temps de Ben Ali, a été donc ressortie par le précédent ministre de la santé, monsieur Habib Ben Romdhane. Cette décision a été accueillie par une large contestation suivie de pourparlers qui ont convaincus le ministre. Ce dernier l’a retirée après un accord signé entre le syndicat des médecins et le ministère de la santé publique en 2011.

Monsieur Abdellatif Mekki, ministère actuel de la santé publique, ressort cette loi du placard comme une pénitence.
Est-ce que cette loi va vraiment améliorer le niveau des soins dans les zones de l’intérieur du pays ?

« Si tous les médecins partaient dans les régions ça ne serait pas suffisant pour combler les besoins » nous dit le syndicat des internes et résidents en médecine.

D’un autre coté, le ministre de la santé présente le service civil comme une action citoyenne signifiant ainsi que la protestation des médecins à son encontre est anti citoyenne. Il avance même que des médecins envoyés à l’intérieur permettront de faire le tri des malades malgré l’absence de structures équipées. En d’autres termes, un médecin spécialiste sera sensé diagnostiquer des complications sans aucun examen complémentaire (radio, scanner ou bilan sanguin).

Est-ce que monsieur Abdellatif Mekki croit vraiment que c’est une solution au problème de la santé de base des tunisiens? Les chiffres et les experts de la santé disent le contraire. Serait-ce alors une démarche politique pour s’attirer la sympathie des électeurs? Le médecin est un citoyen comme les autres, pourquoi cet acharnement ?

Par ailleurs, une autorisation tacite a été octroyée à trois gros groupes pour la construction d’un hôpital privé. Le groupe médical Tokushukai, le groupe Bardi ainsi que le médecin Zaghama, qui voulait monter ce projet du temps de Ben Ali. Le groupe a déjà entamé la construction de son hôpital privé.

Les hôpitaux privés constitueront à mon sens une santé à double variable. Ils permettront certes aux plus riches de se faire mieux soigner mais ôteront aux pauvres la qualité des soins des hôpitaux publiques qui se vident déjà de leurs compétences.

Le ministre nie totalement l’octroie de ces autorisations mais ces trois projets sont déjà lancés et je ne pense pas que des groupes aussi gros que le groupe japonais Tokushukai se lancerait dans un tel projet sans l’accord préalable des autorités de tutelle.

Les syndicats des médecins sont horrifiés. La situation est vraiment grave pour les tunisiens qui n’ont pas les moyens de se faire soigner dans les structures privées.

Nos hôpitaux et nos universités de médecine publique se videront de plus en plus de leurs aptitudes. Le niveau d’étude médical baissera parallèlement au niveau des soins.

Où est l’égalité sociale ? Où est-elle si un jeune issu d’une famille pauvre bataille pour étudier et arriver à avoir son bac avec mention en rêvant d’être médecin, verra son paire issu d’une famille riche faire des études médicales en fournissant un effort minimal ?

Aujourd’hui, on se retrouve avec un gouvernement qui joue la duplicité. Ne voulant pas offusquer l’opinion publique, il virevolte entre des déclarations contradictoires.

De jour en jour, on se dirige vers une médecine à deux vitesses, très loin de l’idéal de l’égalité des chances et de l’accès aux meilleurs soins pour tous. L’opinion publique n’est malheureusement pas assez informée, elle ne saisit pas encore la portée de ce jeu et cède facilement au populisme apparent des dirigeants.

Espérons que cela changera.

Mise à jour

Un accord a pu être négocié avec le ministère de la santé publique avec trois manifestations.
Un accord préalable a été établi et signé le 26 juin 2012.
Une seconde entrevue est prévue pour le 4 juillet.

Ci-dessous le communiqué du SIRT.

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