Certains gouvernements, dont le Vietnam, l'Egypte et le Bahreïn, considèrent les blogs comme une menace. GALLO/GETTY

Par Jillian C. York
Traduit de l’anglais par Edith Mulhern et Emna El Hammi

Les motifs d’arrestations de blogueurs sont différents selon les pays. Cependant, le but de ces arrestations reste toujours le même: réduire au silence les voix “menaçantes”.

En 2009, le blogueur iranien Omidreza Mirsayafi a été le premier cas jamais reporté de blogueur mort en prison. Pour cette année seulement, décrite par un haut fonctionnaire du département d’Etat américain comme “la pire année de l’internet concernant la liberté d’expression,” pas moins de 35 blogueurs dans le monde ont été mis en prison.

Si ce phénomène n’est pas nouveau – la Tunisie a arrêté son premier blogueur en 2000 – les risques encourus par les internautes se sont intensifiés depuis les évènements de l’année 2009, lorsque les gouvernements ont pris conscience de la “menace” que représentent les blogueurs et les utilisateurs des réseaux sociaux. Cette année là, tandis qu’un nombre croissant de citoyens ont pris les cyber-armes, manifestant à la fois en ligne et dans la rue, les gouvernements ont intensifié leurs attaques contre les internautes. Ne pouvant plus se contenter de la censure, plusieurs pays, tels que la Syrie ou le Bahreïn, ont monté d’un cran en utilisant des propagandistes en ligne et en intimidant ceux qui osent parler.

D’autres pays, comme le Thaïlande, utilisent des lois draconiennes afin de tenir les éditeurs responsables des commentaires, une pratique qui décourage tous les internautes. Il n’existe aucune organisation qui suive toutes les arrestations de blogueurs dans le monde; le faire constituerait d’ailleurs un travail à temps plein.

Néanmoins, des statistiques compilées par des groupes, tels que Global Voices, Reporters sans Frontières, et le Comité de Protection des Journalistes ont classé l’année 2011 comme l’une des pires années à ce jour en matière de liberté d’expression en ligne, marquée par la persécution de blogueurs et d’utilisateurs de réseaux sociaux dans de nombreux pays. Voici cinq pays parmi les pires recensés.

Égypte

La vaste blogosphère égyptienne a toujours connu une situation confortable, ayant la possibilité de critiquer à un certain niveau. Cependant, depuis la première arrestation d’un blogueur en 2005, les blogueurs ont pris conscience des lignes rouges à ne pas dépasser. En Novembre 2010, le blogueur Kareem Amer a été remis en liberté après plus de quatre ans en prison, uniquement pour avoir insulté l’Islam sur son blog. Après les évènements qui ont suivi, de nombreux blogueurs ont eu l’espoir de plus grandes libertés mais ont très vite déchanté: en mars, le blogueur Maikel Nabil a été arrêté pour avoir accusé l’armée d’avoir fait passer des tests de virginité aux manifestantes égyptiennes, une charge qui s’est par la suite avérée vraie. Il a été poursuivi pour “insulte à l’institution militaire”, “publication de fausses informations” et “trouble à l’ordre public”, et condamné, après un long calvaire, à deux ans de prison.

Le cas de Nabil n’est pas isolé, l’arrestation d’Asmaa Mahfouz au mois d’Août pour avoir insulté le Conseil suprême des forces armées (SCAF), a clairement révélé les intentions du régime militaire. Bien que les charges contre Mahfouz aient été finalement retirées, Ayman Youssef Mansour – poursuivi pour le même crime que Kareem Amer – n’a pas eu cette chance et a écopé de trois ans de prison pour un commentaire posté sur Facebook en Octobre.

Bahreïn

La blogosphère de ce petit pays du Golfe a toujours été très animée, avec un esprit d’ouverture et de fierté nationale. Mais au début de 2011, lorsque la répression sévère du gouvernement a laissé les manifestants livrés à eux-mêmes et tandis que les monuments nationaux s’écroulaient, les blogueurs ont été parmi les cibles du gouvernement. Le 30 mars et le 5 avril, les autorités ont placé en détention deux parmi les blogueurs les plus connus, respectivement, Mahmood Al-Yousif et Mohamed El-Maskati. Tragiquement, le blogueur Zakariya Rashid Hassan Al-Ashiri est devenu le deuxième cas de blogueur mort en prison, quelques semaines seulement après son arrestation. Les autorités ont prétendu que sa mort était due à des complications d’une condition médicale préexistante, mais les photos publiées par sa famille ont fourni des preuves de mauvais traitements récents.

Au cours de l’année, le paysage des réseaux sociaux dans le pays est devenu de plus en plus polarisé, et certains blogueurs ont rapporté la pratique de l’autocensure pour éviter le risque d’arrestation. En Juillet, les craintes des blogueurs se sont confirmées suite à la condamnation à 15 ans de prison des éminents blogueurs Ali Abduleman (déjà mis en prison en 2005 pour avoir insulté le régime sur son site BahrainOnline.org) et Abduljalil Alsingace. Abduleman, qui a été condamné par contumace, reste à ce jour caché.

Plus récemment, la blogueuse Zainab Al-Khawaja, tweetant sous le pseudonyme @angryarabiya, a été battue et arrêtée lors d’une manifestation. Le père d’Al-Khawaja, Abdulhadi Al-Khawaja, grande figure de l’opposition, a été condamné en juin à la réclusion à perpétuité.

Vietnam

Ce pays d’Asie de sud-est est parmi les rares où le gouvernement bloque l’accès à Facebook. Le Vietnam compte au moins une douzaine de blogueurs en prison pour leurs écrits, la plupart du temps sous couvert d’autres crimes, comme la fraude fiscale. Le 2 Août, une peine de sept ans de prison a été confirmée en appel au procès du blogueur Cu Huy Ha Vu, accusé d’avoir diffusé de la propagande anti-gouvernementale.

Seulement huit jours plus tard, le blogueur et conférencier universitaire Pham Minh Hoang a été condamné à trois ans de prison ferme, avec trois ans d’assignation à résidence pour “ des activités visant à renverser le gouvernement du peuple”; à savoir ses critiques envers l’industrie minière de bauxite et le gouvernement.

Syrie

Du fait du déchaînement des mouvements de protestation à travers tout le pays depuis presque un an, la Syrie – où au moins une douzaine de blogueurs croupissent en prison, certains depuis plus de cinq ans – a renforcé les restrictions à la liberté d’expression, inondant internet d’un torrent de pirates pro-gouvernementaux et de faux comptes sur les réseaux sociaux, menaçant et arrêtant les blogueurs les plus téméraires.

Tandis que certains blogueurs ont pu fuir le pays, d’autres n’ont pas eu cette chance. Au mois de Février, le régime a démarré l’année 2011 en condamnant la blogueuse adolescente Tal Al-Mallouhi à cinq ans de prison. En Juillet, Anas Maarawi, un blogueur connu spécialisé dans la technologie qui a assisté au forum des blogueurs de Al Jazeera en 2011, a été arrêté et a passé 59 jours en prison.

La plupart des blogueurs arrêtés en Syrie ont bénéficié de vastes campagnes internationales de soutien qui leur ont permis d’être mieux traités en prison. Cependant, ces campagnes conduisent rarement à libérer les détenus. Hussein Ghrer et Razan Ghazzawi, emprisonnés en Octobre et Décembre, respectivement, et libérés sous caution, attendent de comparaître en justice. Ghazzawi, qui travaille pour le Centre Syrien pour les Médias et la Liberté d’Expression, risque une peine de 15 ans de prison.

Iran

L’Iran reste parmi les pays imposant le plus de restrictions à la liberté d’expression dans le monde. En plus de sa proposition cette année d’instaurer un “internet halal” (à l’instar de l’intranet cubain, qui ne permet aucun accès aux sites extérieurs), l’Iran – pays qui octroie des peines de 15 ans pour des “crimes” tels qu’agir contre l’intérêt de l’Etat – a emprisonné plusieurs blogueurs cette année.

Parmi eux, Rojin Mohammedi, étudiante en médecine aux Philippines et blogueuse, qui a été arrêtée à l’aéroport en retournant dans son pays natal et qui est toujours détenue sans aucune charge pesant contre elle.

Plus de silence

Même si les cinq pays susmentionnés sont en tête en terme de persécution des blogueurs cette année, vingt pays – dont l’ Azerbaïdjan, la Chine, le Pakistan, la Turquie et la Thaïlande – ont arrêté ou condamné des blogueurs au cours de l’année. Les motifs d’arrestations de blogueurs sont différents selon les pays. Cependant, le but de ces arrestations reste toujours le même : réduire au silence les voix “menaçantes”. Ce n’est pas une coïncidence si en Chine, en Syrie ou dans d’autres pays, l’accusation la plus fréquente est une variation autour du “trouble du sentiment national.”

En cette année du manifestant, le monde est devenu conscient de la valeur du citoyen reporter. De la Place Tahrir à Wall Street, l’accès à l’information a été fortement soutenu par des Tweets et des vidéos amateurs, sous le regard des producteurs et des consommateurs de médias généralistes. La question posée il y a cinq ans “Qui est journaliste?” semble un peu démodée aujourd’hui à la lumière des témoignages courageux venant de Syrie et d’Égypte.

Cependant, les gouvernements se sont rendus compte également de cette nouvelle donne et ont réagi en réprimant brutalement les blogueurs. Ce qui était exceptionnel il y a cinq ans est devenu banal aujourd’hui avec des arrestations de blogueurs qui font de temps à autre les gros titres et effraient souvent d’autres blogueurs les réduisant au silence ou à l’autocensure.

Même si certains pays, tels que le Vietnam, ont pu faire porter des fausses accusations à des net-citoyens, il deviendra de plus en plus difficile de le faire alors que la limite entre journaliste et blogueur ne cesse de s’amincir. Les autorités dévoileront alors leur vrai visage : la peur.

Jillian C. York est directrice de International Freedom of Expression à Electronic Fontier Foundation à San Francisco. Elle écrit régulièrement pour Al Jazeera, focalisant sur le liberté d’expression et de l’internet. Elle écrit aussi pour Global Voices Online, dont elle est membre du conseil d’administration.

Titre original : A year of blogging, threats and silence
Article original publié sur Al Jazeera English

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