Par Aymen Lahmar

Il y aura finalement élections en Tunisie…enfin si tout va bien. Tout le monde a fini par rejoindre le train. Beaucoup n’auraient pas aimé monter à bord. Mais quand on est obligé, on n’a pas vraiment le choix.

Le récalcitrants avaient en tête deux hantises : un aller simple direction ennahdha et un train nommé “rendre des comptes”…. Les islamistes eux même rechignaient à monter les premiers dans les wagons. Ils ne cessaient de rassurer leur monde: les deuxièmes classes auront beau être les plus remplies mais c’est toujours les premières classes qui sont en avant du train.

Trêve de métaphore…Après les péripéties du referendum (je comptais en parler en détails.Mais les coulisses de cette tentative désespérée de déstabilisation sont désormais un secret de polichinelle), les acteurs de la proto-scène politique en Tunisie auraient-ils décidé d’affronter leur destin?

Pas si sûr, pas tous en tous cas…La palme de l’indiscipline revient sans conteste au PDP. Beaucoup sont ceux qui ne comprennent plus la fuite en avant du parti de Chebbi. “Suicidaires”, glissement même avec malice des adversaires du parti le plus “publicitairiste” de Tunisie. “Détrompez vous, les dirigeants du PDP savent bien ce qu’ils font!” Ce sont les paroles de l’une des stars montantes de la scène politique tunisienne. Ce quarantenaire, aussi brillant que pragmatique a tout compris. “tout le monde raisonne selon les codes du microcosme tunisois. “Vous oubliez qu’ailleurs, loin des grandes villes, on n’a pas trop le gout des débats politiques. La moitié des stations de radios ne couvrent pas ces régions. Seule comptera la tête d’affiche. beaucoup voteront pour des gens rien que parce qu’ils les ont déjà vu quelque part.”. Déprimant pour le microcosme tuniois…

Mais à supposer que cela soit vrai comment s’explique alors la nervosité des leader du PDP. Ils enchainent ces derniers temps altercation avec l’animateur vedette de la chaine nationale, passages radios irrités et tirs croisés avec leurs alliés potentiels . On ne les voit décontractés que dans les spots publicitaires..et encore.

L’hypothèse la plus crédible est qu’à force de jouer à quitte ou double, les “progressistes” ont fini par se sentir sur la corde raide. Ils doivent désormais composer avec les défections au sein de leur parti, gérer les rumeurs d’infiltrations auxquelles on impute ces défections, rattraper une campagne de communication ratée et la liste est encore longue. Ils ont probablement réussi la prouesse de mettre tout le monde contre eux: Ceux qui pensaient réunir toutes les forces politiques contre ennahdha se retrouvent désormais à batailler sur tous les fronts. Par mauvais calcul, ils se sont crus leaders naturels de l’ancienne opposition, un sorte de “casa della liberta” à la tunisienne. Ils ne cesseront de parler d’ingratitude en pointant du doigt les dirigeants d’ennahdha pour expliquer leur situation actuelle.

Ennahdha justement, ils n’ont pas fini de ne pas nous étonner. Sur le fond leur programme est aussi plat que celui du FDTL, du PDP, du CPR….Bref, rien n’émerge. Même, le projet de société est flou, défensif, vague…Sinon, la tactique de la forme continue à primer. Sur fond bleu présidentiel, derrière un pupitre en plexiglas ultra moderne, les dirigeants d’ennahdha n’ont ni rassuré les sceptiques, ni acquis les hésitants. Le parti de Ghannouchi donne l’impression de marquer un coup d’arrêt. La visite d’Erdogan a sonné le glas du fantasme turc. Entre Erdogan et les islamistes arabes, la lune de miel n’aura que trop duré. Le frères musulmans en Égypte et les responsable d’ennahdha en Tunisie ont oublié qu’avant d’être islamsite, Erdogan est le représentant d’un nationalisme turc fier, volontaire et en ascension. Erdogan a choisi de vendre la laïcité à la turque plutôt que de promouvoir l’islamisme à l’AKP : belle leçon pour nos politiciens.

Mais sont-ils capables d’apprendre? Jusque là rien ne semble l’indiquer. Les avants campagnes attestent du peu de lucidité dont souffre plusieurs partis tunisiens. Quatre partis au moins revendiquent la pôle position: Ennahdha évidemment, qui en fait même une évidence ; le PDP qui a bâti toute sa tactique de communication sur l’image de l’autre ténor face à Ennahdha ; le CPR dont le chef a indiqué cette direction de parti-leader aux participants de l’université d’été du parti ; le FDTL, de moins en moins discret, croit dur comme fer à la morale d’une fable qui parle de course, de lapin et de tortue.

Tout cela frise le ridicule. Alors qu’aucune ligne de démarcation politique ne semble tracée, les élections du 23 octobre risquent de ressembler à une grande tombola. A moins d’un mois des élections, les débats sur les projets constitutionnels peinent à démarrer. Tout le monde ne fait que se positionner aux starting-block et guetter les faux départs des autres. Jusqu’à l’instant, les grands gagnants de cette non-politique sont sans vraisemblablement le FDTL et ses dirigeants. Ils ont attendu que le CPR fasse sauter la mine d’un front commun avec Ennahdha pour laisser entendre qu’il pourraient former un gouvernement d’unité nationale avec Ennahdha le cas échéant. Les islamistes le leur auraient bien rendu : ils ne verraient pas d’un mauvais œil l’ascension de Mustafa Ben jaafar à la tache suprême pour l’après 23 Octobre. Il y aurait comme un début de consensus autour du politicien radiologue. L’establishment de l’après 14 Janvier aurait, très tôt, reconnu en Ben Jaafar un choix “raisonnable”. Les puissances internationales impliquées dans la scène tunisienne se satisferaient de l’option MBJ. Certains y verraient une preuve que la France a su garder son influence en Tunisie au détriment des américains. Mais ce raisonnement souffre de beaucoup d’interrogations sans réponses : qui a dit que la politique Ben Jaafar était en harmonie avec la vision hexagonale pour son ex-colonie? qui connait exactement les projets américains plus stratégiques, plus globaux que ceux de la France? On parle certes d’une aile francophone forte au sein du FDTL, quelques membres d’ettakattol s’en sont plaint mais il n’y a pas de dissension autour de cette question.

Si cette hypothèse se vérifie, les deux perdants seront Chebbi et Marzouki. Le premier ne sera pas le président des tunisiens non islamistes qu’il suppose majoritaires. Le second aura raté le coche, faute de bon timing. Au fond, Marzouki et Ben Jaafar c’est la même chanson jouée “Vivace” par le leader du CPR et “Andante Moderato” par celui du FDTL. C’est ce dernier qui tient jusque là le bon tempo.

Marzouki, lui, aura fort à faire pour homogénéiser son parti. Les élections et ce qui en suivra auront peut être le don de tirer les choses au clair du coté du Mottamar.

Un des rares vrais journalistes politiques tunisiens interrogé sur ces scénarios eut comme commentaire “ce ne sont que des spéculations”..avant de rajouter “ça dépendra du score d’Ennahdha aux élections”..Mais ça aussi, c’est une autre spéculation!

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