Parlant de l’importance des médias, autrefois on disait « Donnez-nous un journal, nous vous donnerons un parti ». Pendant longtemps les médias ont joué un rôle essentiel dans la vie des partis, souvent porte-paroles de leurs direction, parfois détracteurs de leurs actions.

Avec l’évolution des moyens de communication et la célérité des flux de l’information, les spécialistes de la communication politique ont pris conscience que créer un parti ne suffisait plus. Avant tout bouleversement de situation ou de données socio ou géopolitiques, il faut d’abord donner l’illusion aux masses que le processus répond à leurs aspirations et qu’elles en sont les acteurs principaux. Aujourd’hui, le principe est devenu « donnez-nous un média capable de toucher le public, nous vous donnerons une opinion publique capable de se mouvoir à droite ou à gauche ».

Malheureusement dans notre monde arabe, beaucoup de politiciens n’ont pas encore saisi l’importance de cette nouvelle donne. Les dictateurs tunisien et égyptien déchus en sont le meilleur exemple.

Dans leur méprise du rôle joué par les moyens de l’information, Ben Ali autant que Moubarak ont cru que se contenter de les museler suffirait à contrecarrer l’évolution des opinions.

Figés dans un mode de pensée révolu, ils pensaient que surfer sur internet à travers les réseaux sociaux ou les sites était un simple jeu d’enfants ou un loisir comme un autre. En ce qui concerne les télévisions, à côté de leurs chaînes nationales, simples instruments de propagande de leurs politiques, ils se sont contentés d’accorder des autorisations à des chaînes privées sous conditions de ne pas faire de politique. Ils n’ont pas réalisé que quiconque en possède les moyens, peut créer une chaîne et diffuser à partir d’un autre pays. Nombreuses sont aujourd’hui ces chaînes qui ont pris leur quartiers dans les pays européens ou au Moyen-Orient. Cantonnées au seul rôle d’observateurs et de forum ouvert aux opposants, avec parfois des pics de crise ouverte avec les régimes des pays concernés par leur couverture, ces chaînes n’ont pas trop dérangé les régimes en place.

Quand ils se sont enfin aperçus que certaines de ces chaînes étaient investies d’une mission précise, celle d’aider les peuples à les faire tomber, le glas de leur chute avait déjà sonné.

Dans le cas de la Tunisie comme de l’Egypte, fermer les bureaux d’Aljazeera, sujet de cet article, arrêter ses représentants et journalistes, confisquer leur matériel n’aura pas suffi.

La mission de la chaîne avait été menée jusqu’au bout et avec succès. Les peuples y étaient devenus addicted.

Selon le Directeur du centre d’Etudes stratégiques Amen, M. Anis Naccache, aujourd’hui nous vivons l’époque des médias pavloviens, c’est-à dire des médias capables d’aliéner leur public au point où seules les idées véhiculées par ces journaux ou ces chaînes sont faites siennes.

Loin d’être le fruit d’une aspiration nationaliste, Aljazeera a été dès sa création l’un des moyens mis à la disposition de l’axe américano-sioniste dans son projet de redécoupage de la région communément appelée Mena (Middle-East and North Africa).

Au départ, le choix du média approprié s’est porté sur la BBC qui devait porter la bonne parole en langue arabe. L’expérience a été de courte durée, les peuples y ont vu un média occidental dans lequel ils ne se reconnaissaient pas. Il fallait donc une chaîne pur sang arabe pour inspirer confiance. L’Emir de Qatar, Hamad Ibn Khalifa al Thani qui venait de prendre le pouvoir en renversant son père, a trouvé là une occasion de sortir son pays de son nanisme politique et de rompre la mainmise des Saoudiens sur le paysage médiatique arabe. Il a donc offert à ses maîtres occidentaux de créer une chaîne basée à Doha et qui porterait le nom de Aljazeera.

Dès sa mise sur satellite, le travail de sape va commencer. Selon une stratégie bien étudiée et basée sur le long terme, la chaîne va insidieusement pénétrer les foyers arabes pour voler la vedette à toutes les autres chaînes tant publiques que privées.

Dans un environnement muselé, où la moindre entorse aux règles établies par les dictatures en place, l’avènement d’Aljazeera annonce l’ouverture d’un espace public pour un public sans voix. En un temps record, la Chaîne est devenue le ballon d’oxygène pour des millions de personnes dans l’agonie politique.

Pendant plus d’une décennie, en parfaite symbiose avec le public, la chaîne a diffusé des programmes répondant à ses aspirations de démocratie et de liberté d’expression. Après les couvertures des attentats du 11 septembre, des guerres en Afghanistan et en Irak, c’est surtout lors de la guerre au Liban que la chaîne se démarque par son parti pris pour le Hezbollah. Sa crédibilité atteint son plus haut point lors des bombardements de Gaza.

Des points de vue les plus extrémistes aux questions les plus épineuses, il n’est pas un problème dans le monde arabe qui n’ait pas été soulevée. Heureux les opposants qui avaient l’occasion de paraître lors des talk shows où, dans les échanges de « l’opinion et l’opinion contraire », toutes les sensibilités arabes pouvaient s’exprimer mais où le point de vue le plus près du peuple était toujours celui retenu.

Une fois les opinions formatées et prêtes à basculer dans la ligne que la chaîne leur a tracée, le temps était maintenant venu pour Aljazeera de répondre de manière plus précise à ses obligations envers les grandes puissances. L’année 2011 qui débute avec la révolution tunisienne lui en donnera l’occasion. Elle sera l’année du grand virage. Mais c’était sans calculer avec la situation au Bahreïn, une matière principale qui lui fera rater son examen d’entrée dans le monde des médias objectifs et crédibles De nombreuses fois auparavant soulevée, la question de son manque de liberté par rapport au Qatar, devient centrale lorsque la chaîne adopte un double langage. A coté d’une couverture des évènements qui tourne à l’acharnement contre la Libye, la Syrie et le Yémen, on assiste un quasi black out par rapport à ce qui se passe au Bahreïn.

Se calquant sur la voie de ses maîtres, Aljazeera adopte la philosophie de la démocratie à double vitesse. Là où des expressions libres, des élections démocratiques, des régimes basés sur le droit et les institutions sont une question de survie pour la Syrie, la Libye ou le Yémen, aux yeux d’Aljazeera, ces conditions ne sont pas nécessaires aux peuples du Golfe.

Se discréditant encore plus, la chaîne adopte un double langage selon qu’elle s’adresse au public occidental auquel elle ne peut mentir, à travers Aljazeera English ou à un public arabe à travers Aljazeera Arabe.

Aujourd’hui, beaucoup se posent la question, que reste-t-il à Aljazeera ? Nombreux sont ceux qui regrettent que leur chaîne préférée soit si rapidement devenue une chaîne banale, qui prend ses sources d’informations auprès de témoins virtuels, de mini vidéos d’amateurs diffusées sur les réseaux sociaux et dont l’origine est difficilement vérifiable, une chaîne prise souvent en flagrant délit de diffusion de fausses informations, allant jusqu’à les anticiper comme pour les manifestations des vendredis qui normalement se préparent la veille sur les réseaux.

Il n’est pas étonnant que suite à une telle débâcle, la chaîne commence à perdre ses plus éminents présentateurs. La démission de Ghassen Ben Jeddou n’est que la face immergée de l’iceberg de la faillite de la chaîne.

Quel profit tire le Qatar de ce parti pris, seul l’avenir le dira. Pour le moment, on pourrait répondre RIEN.

Le Qatar est un pays très faible, pas seulement par sa superficie mais c’est également un nain politique avec une structure royale, un régime autoritaire, des citoyens traités comme des sujets, un mauvais partage des richesses qui vont dans les caisses de la famille gouvernante.

Son seul moyen d’exister est de se mettre au service de l’Occident. Quant à ces attitudes positives par rapport aux résistances libanaises et palestiniennes, elles n’auront été qu’un os lancé aux chiens de Pavlov.

Mais l’opinion ne s’y est pas trompé qui demeurait perplexe quant à ses excellentes relations avec les Etats-Unis auxquels il a accordé le droit d’établir une grande base ainsi qu’avec l’entité sioniste avec laquelle il vient de signer un contrat pour assurer la sécurité de la Coupe du monde de football en 2020. Ces « relations amicales » ont de fortes chances de lui coûter très cher et qui sait, peut-être même dans un avenir très proche.

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