Les rapports incestueux entre l’argent et la politique pendant l’ère Ben Ali

Par Fathi Kemicha

Le spectacle auquel il nous a été donné d’assister, ébahis devant nos écrans de télévision, de l’ouverture des coffres-forts de la résidence personnelle ! de l’ancien dictateur ne doit en aucune manière occulter la délicate et importante question des rapports entre certains milieux d’affaires d’une part et l’ancien président et sa famille élargie d’autre part.

Il a toujours été de notoriété publique, comme il vient d’être rappelé sur les plateaux de télévision, que les membres de la famille présidentielle ne brillaient guère par leur leur niveau d’instruction ou par leur intelligence et que l’appropriation qu’ils se font faite de l’économie du pays et la mainmise sur tout ce qui a pu être de près ou de loin une source de revenu n’a pu se faire sans le conseil, l’appui et l’apprentissage de ce qu’il est convenu d’appeler pudiquement certains milieux d’affaires .

On a ainsi assisté au cours de la triste période écoulée à un subtil et pernicieux jeu de fascination faisant que les uns cherchaient l’amitié des autres et les rapports ont alors évolué passant de la fréquentation vers des liens d’amitié, de connivence, d’association, jusqu’aux alliances familiales.

La suspicion légitime qui pèse sur ces milieux conduit en toute logique le peuple tunisien à chercher à comprendre ce qui lui est arrivé, à appeler à ce que justice lui soit rendue et à en tirer enfin les leçons pour faire en sorte qu’une telle situation ne lui soit plus jamais imposée à nouveau.

Pour qu’un tel exercice puisse être mis en œuvre, il convient que chacun assume ses responsabilités et qu’il remplisse le rôle qui lui est assigné par le Peuple tunisien, artisan de la noble Révolution que nous vivons avec une immense fierté aujourd’hui.

Trois acteurs principaux ont, me semble-t-il, la lourde tâche d’assumer cette responsabilité historique :

Le pouvoir judiciaire :

La magistrature, grande malade et victime de l’ère Ben Ali est en voie de retrouver, outre sa dignité, sa crédibilité et son indispensable indépendance. Elle doit, par conséquent, instruire et juger de l’implication des hommes d’affaires mis en cause dans les malversations et spoliations commises pendant l’ère Ben Ali. Elle a la capacité juridique et la volonté de remplir avec compétence cette mission urgente.

Aucune Commission ne peut se substituer aux tribunaux pour instruire des dossiers qui sont de la compétence exclusive de l’appareil judiciaire. Pour traiter des dossiers en question, dont la complexité technique est des plus ardues, les magistrats peuvent, les cas échéant, se faire assister par des experts qualifiés, requérir et obtenir tout le concours nécessaire de la part des administrations compétentes concernées.

La saisine par des juges qualifiés des dossiers impliquant tel ou tel homme d’affaires, quelle que soit la nature de ses liens, familiaux ou amicaux avec le président déchu lèvera toute suspicion de complaisance ou de favoritisme. Elle constituerait, par ailleurs pour les intéressés, la garantie qu’ils ne seront pas livrés à la vindicte populaire et à la chasse aux sorcières tant redoutée.

Prétendre instaurer aujourd’hui, hors du cadre de la justice étatique, une pseudo justice transactionnelle de « première classe » pour connaître des délits ou infractions reprochés à tel ou tel homme d’affaires ,au motif qu’il serait puissant ou à la tête d’un conglomérat employant des milliers de tunisiens, est non seulement inacceptable, insultant pour les martyrs de cette Révolution, mais également criminel, car perpétuant un système pernicieux instituant une caste au-dessus de la loi.

Les milieux d’affaires :

Il est évident que la Tunisie a plus que jamais besoin de ses entrepreneurs économiques afin de mettre en valeur les richesses du pays et d’offrir de l’emploi à nos jeunes qu’ils soient diplômés ou non, les mettant ainsi à l’abri de la triste et macabre alternative entre le suicide ou l’émigration clandestine.

Feindre l’amnésie ou invoquer l’irresponsabilité c’est faire injure au peuple tunisien, pratiquer l’ignoble chantage à l’emploi est tout autant inacceptable. Les hommes d’affaires suspectés ont aujourd’hui, à mon sens, le devoir de se soumettre à un examen de conscience, mais ont également le droit, comme tout citoyen tunisien, à un procès équitable qui lavera de tout soupçon toute personne que les apparences ont desservie lui permettant ainsi de contribuer à la prospérité économique du pays et de profiter pleinement du produit de son labeur.

Ceux dont il s’avèrera qu’ils ont pris part, à quelque titre que ce soit, à l’asservissement économique du pays, doivent recevoir la juste peine que la Loi leur réserve et restituer ce qui revient à la communauté nationale.

Il est important d’instaurer enfin la transparence et la bonne gouvernance au sein des entreprises, pour encourager les capitaux nationaux et étrangers à investir dans ce pays riche en hommes et en ressources. Cette Révolution n’est pas l’ennemie de la libre entreprise ; elle est tout au contraire son alliée car celle-ci est génératrice d’emploi et de prospérité. Soigner un corps malade ne conduit pas à sa mort mais contribue à lui rendre sa bonne santé ; C’est dans cette voie que devrait s’engager le patronat en s’imposant la nécessaire moralisation du climat des affaires trop longtemps souillé par les pratiques des « hommes du président ».

L’histoire politique de nombreux pays dits développés a toujours démontré que politiciens et milieux d’affaires ne font pas bon ménage !!!

Le pouvoir exécutif :

En cette période transitoire, les défis que tout gouvernement provisoire a à relever sont immenses et requièrent le plus souvent sagesse et courage en gardant à l’esprit que tout gouvernement est au service du peuple et se doit d’être attentif aux attentes et aux doléances exprimées par ce dernier.

L’une de ces attentes est de voir restituées le plus vite possible, au peuple tunisien, les richesses qui lui ont été volées. Répondre à cette aspiration légitime est loin d’être simple car de nombreux paramètres doivent être pris en compte dans le but de traduire ces doléances en résultats tangibles et ce, dans un délai raisonnable.

Pour le problème qui nous concerne ici et qui est celui du traitement des dossiers impliquant des hommes d’affaires ayant eu une trop grande proximité avec le président déchu et contre lesquels pèsent de fortes présomptions de connivence et de complicité, le gouvernement aura la sagesse de laisser la Justice et la Justice seule, jouer son rôle. Il lui apportera, sans aucun doute tout le concours nécessaire, afin que les instances judiciaires puissent remplir leur mission en toute transparence.

Il sera en outre urgent de rendre aux rouages de l’Etat chargés du contrôle, et en particulier en matière de passation des marchés publics, leur indépendance et leur pleine efficacité.

Il convient enfin d’ouvrir un véritable débat sur les problèmes de corruption, pourquoi pas dans le cadre de la Commission récemment créée dont ce serait la principale tâche, et de préparer, avec le concours des organisations non-gouvernementales, une législation et des mécanismes pouvant prévenir et sanctionner la corruption et instaurer des règles en matière de conflits d’intérêt nous mettant à l’abri des situations inacceptables engendrées par la triste ère Ben Ali et que notre Justice a aujourd’hui la lourde tâche de trancher.

La Révolution que nous célébrons aujourd’hui est censée nous avoir apporté, enfin, l’Etat de droit que nous appelions de nos vœux et qui a été gravement malmené par Ben Ali et ses hommes.

*L’auteur de cet article est Président de la Commission des Sanctions « Sanctions Board » (anti-corruption) de la Banque Mondiale et membre de la Commission du Droit International de l’ONU ; mais les opinions exprimées ici n’obligent que leur auteur et en aucune manière les organisations citées.

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