Une des anciennes prostituées de la rue Abdallah Guech dans la vielle ville de Tunis (photo publiée sur le site harissa.com)

Par : Ons Bouali.

Je m’indigne. Oui, je suis tunisienne et je m’indigne contre la fermeture des maisons closes à Kairouan, Sousse et ailleurs. Je ne défendrai pas la prostitution. Je ne dirai pas non plus que le plus vieux métier du monde est le plus avilissant. Mon avis sur la question importe peu. Vous froncez les sourcils, vous restez perplexe. Prostitution, un mot tabou. Prostitution, un monde lointain. Il ne s’agit pas ici de juger de la chose mais de voir plus loin ou plutôt de plus près : les plus mauvais présages pour les libertés individuelles.

« Allah Akbar » à tort et à travers, jusqu’aux murs des bordels

Retour sur les faits : la semaine du 07 février, plusieurs témoignages circulent sur internet. Des hommes racontent, fièrement, avoir « dégagé » des prostituées de leur lieu de travail. La chasse aux prostituées n’a pas été filmée – ayant vu les lynchages de certains traîtres de la nation, sauvés in extremis par l’armée, j’ose à peine imaginer comment se sont déroulées ces fermetures. En revanche, on y voit les portes d’entrée cimentées et des écrits sur les murs « Allah Akbar », « non à la débauche », « dégage ». Par quelle légitimité ces hommes ferment-ils de force des lieux qui existent depuis plus d’un siècle? Aucune. Absolument aucune. Ni le respect des mœurs, ni la défense d’une quelconque identité arabo-musulmane ne peuvent justifier de tels actes. Rien. Ces hommes frustrés, longtemps confinés devant leurs écrans à se nourrir de discours rétrogrades se réjouissent de découvrir enfin la liberté. Que font-ils alors? Ils profitent d’une situation sécuritaire fragile pour faire leurs propres lois et défier l’État de droit, en d’autres termes du « tbalbiz post révolutionnaire ».

Et que fait le gouvernement entre temps ? Silence. Pensant faire oublier ou pardonner les abus commis par l’ancien dictateur au nom de la lutte contre le terrorisme et l’islamisme, le gouvernement actuel laisse champ libre à tous les ignares anarchistes qui transgressent la loi et scandent des « Allah Akbar » pour légitimer leurs propres abus.

e-prostitution et autres conséquences

A ceux dont la naïveté laisserait croire que la fermeture des maisons closes éradiquera le plus vieux métier du monde, je dis : rien ne disparaît, tout se transforme. Et sous quelle forme? Clandestinité. C’est dans les rues tunisiennes que la prostitution prendra place. Une prostitution clandestine, qui échappe à tout contrôle y compris le contrôle sanitaire et médical, laissant ainsi place à la prolifération des maladies sexuellement transmissibles. Et ne vous étonnez pas de voir une fille de joie voilée dans la rue.

Il n’y aura que ce « cache misère » pour la protéger. Soyons plus imaginatif…étant donné la vitesse à laquelle va la régression de beaucoup d’esprits tunisiens, je ne serai pas surprise de voir ce même comité d’anarchistes obscurantistes mettre le mariage du plaisir « zawaj al moutaa » au goût du jour. Après tout, c’est une forme de prostitution, sans nom, conforme à la charia…Mais j’aime mieux croire (encore?) à l’exception tunisienne : après une e-révolution, voici la e-prostitution!

L’ironie ne me réussit pas toujours. Je n’ai pas non plus le cœur à sourire. L’heure est grave. Suis-je la seule à voir en ces événements –et bien d’autres, la progression irréversible et à vitesse exponentielle de l’intégrisme totalitaire en Tunisie? Avec la fermeture anarchique, illégitime et hors la loi des maisons closes, s’ouvre l’abîme béant de vos libertés. Aujourd’hui ce sont les maisons closes, demain ce sera les bars, les salles de théâtre, les cafés. Aujourd’hui, ce sont les filles de joie. A qui sera le tour demain?

N’attendez pas 23 ans. Indignez-vous.

Ons Bouali

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