J'aurais voulu être égyptien de Alaa El Aswany. Actes Sud (4 février 2009)Les Egyptiens ? “Des insectes venimeux.” Ce qui les caractérise ? “La lâcheté, l’hypocrisie, la méchanceté, la servilité, la paresse, la malveillance.” L’histoire du pays, elle, “n’est qu’une succession ininterrompue de défaites“. Et, pour que les choses soient tout à fait claires : “Je déteste les Egyptiens et je déteste l’Egypte de tout mon coeur. Je leur souhaite toute la déchéance et tout le malheur possible.

Voilà le manuscrit qu’Alaa El Aswany souhaitait faire publier par l’Office du livre, au Caire, au début des années 1990. L’employé de la commission de lecture, qui n’avait peut-être jamais lu un roman de sa vie, tomba de sa chaise : “Nous ne pouvons pas publier un ouvrage qui insulte l’Egypte.” Aswany dut alors lui expliquer que, dans une œuvre de fiction, les propos d’un narrateur ne traduisent pas forcément les opinions de l’auteur. Son personnage principal, Issam Abd El Ati, était un jeune homme cultivé et désespéré, qui souffrait de la corruption, de l’hypocrisie et de l’arbitraire, et l’exprimait à sa manière.

“RÉDIGEZ UN DÉSAVEU”

Le fonctionnaire finit par dire : “Nous pouvons publier ce livre si vous rédigez un désaveu dans lequel vous condamnez les opinions de votre héros au sujet de l’Egypte et des Egyptiens.” Quelques semaines plus tard, ayant consulté ses supérieurs, il rectifia : “Nous pouvons publier ce livre à condition que vous supprimiez les deux premiers chapitres.” Dégoûté, Alaa El Aswany fit lui-même imprimer Les Feuillets d’Abd El Ati à quelques centaines d’exemplaires.

Des années plus tard, après l’immense succès obtenu par L’Immeuble Yacoubian (Actes Sud, 2006), de nombreuses maisons d’édition étaient prêtes à publier n’importe quel texte portant sa signature. Aswany leur proposa Les Feuillets d’Abd El Ati. Un grand éditeur lui avoua avec gêne : “Le roman m’a plu, mais franchement je ne peux pas assumer les conséquences de sa publication. Les idées qui s’y trouvent pourraient me mener en prison.” Finalement, l’Université américaine du Caire le publia en 2004, avec une préface explicative. Et le voici chez Actes Sud, après être passé entre les mains de Gilles Gauthier, traducteur habituel d’Aswany, qui occupe par ailleurs le poste d’ambassadeur de France au Yémen…

Au roman refusé par l’Office du livre – en réalité, une longue nouvelle – s’ajoutent neuf autres histoires plus courtes. On y trouve, ébauchés, des situations et des personnages qu’Alaa El Aswany allait développer par la suite dans L’Immeuble Yacoubian et Chicago (Actes Sud, 2007 et “Babel” n°941).

Jusqu’à ces dernières années, les lecteurs égyptiens n’avaient guère l’habitude de voir leur société critiquée de la sorte : leurs maux étaient attribués à l’étranger ou formulés de manière beaucoup plus contournée. Dans la nouvelle principale, les propos excessifs du narrateur et son comportement bizarre le rendent très antipathique. Et quand on commence à le trouver plus humain, ce sont les autres personnages qui deviennent détestables. Issam découvre qu’il est fasciné par l’Occident. Plus rien d’autre ne trouve grâce à ses yeux. Comment ne tomberait-il pas amoureux d’une Allemande blonde comme les blés, qui semble s’offrir à lui ?

Le docteur Alaa El Aswany, dentiste de son état, a visiblement gardé quelques mauvais souvenirs de ses études de médecine. Les deux grands pontes qu’il caricature dans une autre nouvelle sont de parfaites crapules. Si le professeur Bassiouni piétine ses assistants et les traite de porcs, le professeur Mansour, lui, s’ingénie à décourager tous les étudiants dont il dirige la thèse.

Mêlant le dialecte à l’arabe littéraire, Alaa El Aswany n’est pas un styliste. C’est direct, rapide, efficace. Une précision de… dentiste.

Ici, l’intégrisme n’est pas abordé de front, mais à travers des formules pieuses qui parsèment certaines nouvelles, où de faux dévots se ridiculisent allègrement. Comme cet expatrié en Arabie saoudite, qui adresse à sa sœur une lettre dégoulinante de bondieuseries pour lui signifier qu’il n’a aucune intention de financer le séjour de leur mère dans une clinique privée, puisque les hôpitaux publics, grâce à Dieu, sont d’une excellente tenue.

Si elles n’ont pas la force de ses romans, ces nouvelles d’Aswany nous plongent dans une Egypte tourmentée et cocasse, inconnue des touristes. On traverse des salles de classe et des cours de récréation, on pénètre dans les maisons. Celle du hadj Ahmed, par exemple, un soir de ramadan. Ce gourmet attendait avec impatience que le canon tonne, annonçant la rupture quotidienne du jeûne. “Il releva les manches de sa galabieh, invoqua Dieu puis commença par boire un verre de jus de citron chaud pour se nettoyer le système digestif et s’ouvrir l’estomac, de façon à ce que cet organe ne soit pas surpris sans préparatif.

Mais voilà que son père meurt subitement. Remue-ménage dans la maison, premières visites de condoléances. Tout le programme culinaire du hadj est bouleversé. Réussira-t-il à se sustenter avant la reprise du jeûne ? L’heure tourne dangereusement. Plus que cinq minutes…

Source : LeMonde.fr

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