Chers amis Nawaatiens,

Si je devais décrire l’Iran en peu de mots je dirais que tout le pays souffre, autant les hommes que les femmes que les enfants, d’une dépression collective. De tout le temps que j’y ai passé, plusieurs semaines en traversant le pays du sud au nord et d’est en ouest, je n’ai pas vu une seule fois des enfants jouer au football, des hommes jouer aux dominos ou aux échecs, pourtant une vieille pratique, des femmes rire de bon cœur.

 


 

Au pays des mollahs et des Ayatollah, je me suis trouvée face à des contradictions qui dépassent l’entendement. En tant que musulmane de tradition sunnite, j’ai pu mesurer à quel point certains peuvent dévier de la substance de la religion pour canaliser leur ardeur vers l’accaparement d’un pouvoir que Bani Umayya auraient usurpé aux héritiers légitimes de la maison du prophète, soit les descendants de Ali et Fatima, et établir ainsi une succession au trône par les liens du sang.

Je n’aborderai pas ici une question qui nécessite une plus profonde connaissance de l’Islam et de son histoire, du premier schisme, ni de la vision si ouverte et tolérante des Ismaélites, pourtant chiites eux aussi et dont je me sens proche dans leur approche spirituelle, mais les aberrations qui font fi du bon sens, et celles qui sont les conséquences d’une rigidité extrême qui a appelé un autre extrême.

 
La vengeance de Hussein


 

Meshhed, la ville sainte par excellence, car elle abiite le tombeau du dernier des Imams et descendant de Hussein (il y en a eu 12 chez les shiites iraniens) Mussa ibn Ali Al Reza. Ici on l’appelle Haram Mutahhar et on s’y rend en pèlerinage comme à La Mecque. Le tchador y est de rigueur et si vous avez un cheveu qui dépasse votre coiffe, des “policiers et policieres” zélés et armés d’un plumeau vous rappellent à l’ordre. Ici ce n’est pas “cachez moi donc ce sein” mais ce poil que je ne saurais voir. Partout dans les cours intérieures on trouve des réceptacles contenant la “turbet el Hussein” des morceaux de terre que j’avais pris pour des savonnettes! et que les shiites placent devant eux pendant la prière sur un petit napperon portant l’inscription “thaar al Hussein” -la vengeance de Hussein- et sur lequel on pose le front pendant le Sujud pour se rappeler la souffrance du martyr de Kerbala. Dans toutes les rues, des banderoles portent les messages de haine et de malédiction sur les assassins et leur descendance. Depuis sa naissance un enfant shiite est nourri par ce sentiment de haine et de désir de vengeance et de martyre. Leur slogan favori dit: “vis comme Ali et meurs comme Hussein”, et très souvent, le “ibriq” des ablutions quand on va aux toilettes porte le nom de Umar.

 
Jamais sans mes enfants

Dans le parc de Nobonyad à Tehran je fais la rencontre de Parvin qui prend des photos de sa fille. Je comprends tout de suite qu’elle vit à travers elle ses rêves refoulés. La petite Shirin est une vraie star, pas seulement par la beauté ou les habits derniers cri que sa mère va chercher à Dubaï, mais elle adopte toutes les pauses avec un naturel et une grâce déroutante. Parvin m’apprend qu’elle lutte depuis 6 ans pour divorcer sans succès. Auparavant elle vivait heureuse avec son mari et ses enfants tous nés à San Diego aux USA mais lorsque sa mère est diagnostiquée d’un cancer en stade avancé, la famille décide de revenir en Iran pour la voir avant sa mort. Après les obsèques elle aborde avec son mari la question de leur retour aux USA, mais depuis leur arrivée a Téhéran il a énormément changé, devenu pratiquant (il n’y a aucun mal à cela), mais veut que ses enfants grandissent dans un pays musulman. Il a pris possession des passeports des enfants et lui a dit qu’elle est libre de retourner toute seule aux USA. Il savait bien qu’elle ne partirait jamais sans ses enfants!

Parvin veut m’inviter chez elle, je lui demande d’obtenir la permission de son mari, nous échangeons nos numéros de téléphone et convenons de nous revoir dans l’après-midi. Elle vient me chercher et je fais la connaissance de sa famille. Je suis la bienvenue, parce que musulmane. Je reste plusieurs jours où nous passons notre temps entre shopping et “party” entre femmes, il n’y a pas d’autres distractions. Dans le salon de beauté où nous nous préparons pour fêter le divorce de Mehri, je fais la rencontre de plusieurs femmes dont les histoires sont aussi dramatiques: Mehwesh essaie de divorcer d’un mari polygame, mais sans succès, le juge lui avait dit que si son mari allait voir ailleurs c’est parce qu’elle n’était pas une bonne épouse! Sahar qui est fréquemment battue par son mari qui rentre ivre a aussi fait une demande de divorce, mais en vain, le juge lui a répondu que son mari était malade et que c’était son devoir de l’aider et non de l’abandonner, mais le juge avait pris contact avec elle en dehors de la cour et lui avait offert de faciliter son divorce si elle acceptait de lui accorder ses faveurs et coucher avec lui. Le malheur de la justice iranienne c’est que la fonction de magistrat est interdite aux femmes, elles ne peuvent être qu’avocates, mais pas juges. Alors comment Mehri avait-elle pu divorcer? Son mari se droguait et elle a dû prouver qu’il en devenait impuissant! Tout est affaire de sexe ici!

 
Le Mariage du plaisir

Une pratique moins courante que l’on croirait, car aucune famille normale ne consentirait à donner sa fille en mariage pour quelques semaines, quelques mois. La jeune fille elle-même ne rêve que d’un prince charmant qui serait a elle pour toujours. A l’origine, le but du mariage du plaisir était de prévenir que les veuves et divorcées souffrant de manque ne s’adonnent à la prostitution en attendant de retrouver un époux durable. J’ai même eu la chance de tomber sur un livre de loi ancien qui détaillait les devoirs de ce “père” temporaire qui épouserait une veuve avec enfants, puisque ceux d’une femme divorcée restent avec leur père. Dans l’Iran d’aujourd’hui, il n’y a que des veuves joyeuses : avec ce puritanisme forcé et ma foi d’apparence, elles sont tellement sollicitées que leur prix est exorbitant et seuls des hommes assez fortunés peuvent se les garantir. Sauf qu’aucune de ces femmes rencontrées ne souhaite convoler pour un mariage durable: pensez donc! elles peuvent accueillir tous les jeunes frustrés qui s’ils sont impécunieux ne manquent pas d’ardeur et sont plus généreux et plus gentils.

 
Tehran Underground

 


 

Je sors un soir avec Rostam l’ainé des fils de Parvin, il me parle de son désir de retourner aux States et me dit: papa ne comprend rien à l’Islam. Si c’est juste une barbe et un tchador, accompagné d’une répression alors je ne veux pas être musulman! Nous attendions le bus avec d’autres jeunes dont un avait les cheveux longs. Un des pasdarans (gardiens de la révolution qui sillonnent les rues) lui avait demandé pourquoi il laissait pousser ses cheveux, ce dernier avait répondu que ça lui plaisait et qu’en tout cas ses cheveux étaient plus propres que la barbe de certains! Il a été frappé sauvagement avec une batte de baseball et embarqué au poste de police. Le malheur c’est que de tous ceux qui regardaient, surtout les adultes, personne n’était venu à son secours. Rostam est dégoûté par cette lâcheté aussi et me dit: “ceux qui pendant la Achura pleurent Hussein en se flagellant et se donnant des coups de sabre sur la tête sont tous des malades mentaux. Que peuvent-ils pour Hussein? Rien, il est mort depuis 1400 ans! mais ils peuvent faire quelque chose pour les nouveaux Hussein, nous, leurs propres enfants, et personne ne bouge! Tu veux savoir comment vit la jeunesse iranienne aujourd’hui? À Téhéran au moins? Comment on décompresse? les “X party” où on s’enferme pendant 2 jours et se défonce à l’ecstasy! Sinon on pète un câble ! Je lui demande s’il y a participé, il me dit oui, mais n’a pas touché à la drogue parce qu’il ne veut pas faire de la peine à sa mère. Nous buvons notre jus d’Anar (pommegrenade) puis il sort son portable et me dit: “tu peux voir quelque chose de vraiment hard? C’est pris pendant une X party” il me tend son portable, la vidéo montre des jeunes filles et garçons nus… Il me dit “ça se passe dans les sous-sols, on doit faire très attention à qui participe, on s’envoie les invitations via SMS avec des mots codés, mais le lieu est connu au dernier moment. On a peur de la délation, il y a eu beaucoup de descente de ces pasdarans, et on se retrouve en prison, quelqu’un vend la mèche alors on est plus prudent et ceux qui s’annoncent pour la fête sont orientés vers les gares puis on prend divers autobus et on va directement avec les guides et une fois sur place, on est tous enfermés, ainsi pas de mauvaises surprises. De toute façon, on n’est jamais trop nombreux dans un lieu, les parties se font dans différents endroits simultanément.

 
L’île de la tentation

 


 

Ici comme beaucoup ailleurs la virginité des filles est recherchée, mais l’explosion démographique que connaît le pays, le chômage et les effets de l’embargo aggravent la crise économique et les mariages sont coûteux. Ici comme ailleurs on veut bien être musulman mais on ne récite pas “mariez-vous pauvres, Dieu vous enrichira”. La frustration couplée à la répression ont jeté les jeunes dans les bras les uns des autres, et ceux qui ne succombent pas à l’homosexualité et qui sont légion d’ailleurs, filles comme garçons, donc ceux qui restent malgré tout hétérosexuels ne peuvent aller contre l’attraction des corps et se retrouvent secrètement sous les ponts, dans les parkings, dans les arrière-boutiques, et surtout sur l’île de Kish au large de Bandar-e-Magam dans le golfe persique ou l’autorité des mollahs ne les atteint pas. En dehors de son statut de zone franche où l’on fait du business, on y va aussi bien pour des “parties” qui n’ont rien à envier à Ibiza, pour s’approvisionner en contraceptifs, interdits sur le continent par les Mollahs qui prônent que la pilule est anti islamiques et sa prise est assimilée à un crime (ne tuez pas vos enfants par peur de la pauvreté, Dieu pourvoit a vos besoins et les leurs), on peut aussi s’y refaire une virginité ou se faire avorter. Mais dans l’île de Kish ne viennent pas que les Iraniens, on y trouve aussi beaucoup de jeunes des pays arabes environnants…

 
Caviar Connection

En route vers l’Azerbaïdjan, je fais halte dans la ville de Resht sur les bords de la mer Caspienne. Le lendemain je pars visiter les villages alentour et surtout voir la mer qui me manque depuis un long moment. Dans le village de Bandar Anzali se trouve le centre de production du Caviar. Je me renseigne pour en acheter un peu, mais c’est peine perdue. Le caviar est monopole de l’Etat et il n’y a pas un gramme en vente libre dans aucun supermarché. Il est disponible uniquement en duty free dans les aéroports. De toute façon, c’est trop cher pour les Iraniens; je me renseigne sur le prix, le meilleur ocyetr se vent a 320$ les 100 gr! Je décide de rebrousser chemin et m’arrête dans un petit café pour boire un the chaud. Là, un homme m’aborde et me demande si je suis toujours intéressée par la marchandise. Je le scrute puis fais oui de la tête. Il me dit avoir deux qualités: le russe en beluga et l’iranien en ocyetr, mais que ça se vend par boîte de 350 gr au minimum, il n’y a pas de 100 ou 200 gr. Je veux le meilleur. Il me demande de le suivre, nous embarquons dans sa voiture, il donne un coup de fil et nous roulons environ une demi-heure au nord, nous entrons dans une banque montons a l’étage, on ferme la porte. Le banquier m’accueille chaleureusement et me dit: ceci est une transaction privée, personne ne doit être au courant. Je lui dis que je comprends parfaitement. Il sort la calculette et me dit: vous demandez le meilleur, le prix est de 300$ par boîte de 350 gr, soit presque 4x moins que le prix officiel en duty free. Je dis OK mais veux tester. Pendant que l’autre homme va chercher la marchandise, je suis intriguée et demande au banquier pourquoi il fait ça. Il m’apprend qu’en tant que cadre il gagne l’équivalent de 250$ par mois. Comment voulez-vous payer une maison, entretenir une famille, offrir de bonnes études à vos enfants avec si peu? Avec un sourire il me dit: “si le gouvernement nous offre de meilleurs salaires, nous n’aurions pas à faire cela ; mais vu la situation nous sommes tous des trafiquants dans ce pays. Tout ce que vous voyez dans ici date du temps du Shah, alors où part l’argent du pétrole? C’est une mafia qui dirige le pays et les mollahs ne pensent qu’à s’enrichir, alors on fait ce qu’on peut pour survivre”!

Le caviar arrive, excellent, les dollars passent vers le banquier qui me tend sa carte de visite et me dit: “à votre service! quand vous voudrez, nous pouvons aussi vous fournir depuis l’étranger!”
Poignée de main, puis je quitte les lieux avec ma marchandise.

En rejoignant mon hôtel, il est déjà tard. Je me renseigne sur les transports pour Ardebil mais décide finalement d’aller vers Tabriz. Là j’insiste pour avoir un frigo dans ma chambre en expliquant que c’est pour mes médicaments, en fait c’est pour le caviar qui doit rester toujours au frais!
Trois jours après, je pars vers Arzinjan la frontière turque, en me posant la question si on va fouiller mes bagages. Après, le contrôle des frontières, un officier me demande d’avancer vers une table et me fait signe d’ouvrir ma valise. Je prends mon accent le plus british et me retourne vers un autre policier en lui disant : I need to go to the ladies’ room! could you please watch my luggage for a moment? Il m’indique les toilettes et me dit: Yes Madam.

Je reviens des toilettes et reprends mes bagages. Mon sympathique gardien me demande d’où je viens, feuillette mon passeport. L’autre agent, qui attend toujours, me demande d’avancer pour contrôler mes bagages, mais mon gardien le houspille et se tourne vers moi en souriant: It’s OK Madam you may leave. Will you come back to Iran? je reponds: Inch’Allah ! Il m’escorte jusqu’a la sortie pendant qu’un autre agent ouvre le portail juste ce qu’il faut, environ 1 mètre, pour me permettre de passer de l’autre côté. Cela fait drôlement penser à une porte de prison. En face c’est la police turque qui m’accueille avec une main tendue: Welcome to Turkiye! Dans mon cœur je crie YEEEEEES!
Alyssa

 


Iran - Shiraz
Shiraz
 
 
Iran - Tombeau du poête Hafiz
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Iran - Sous le tchador...
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Iran - Téhéran
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Iran - Ispahan - Takht-e-jahan
Ispahan – Takht-e-jahan
 
 
Iran - Persepolis
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Iran - Persepolis
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Iran - Persepolis
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