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Aymen Rezgui, vous êtes collaborateur à la chaîne El hiwar et vous vous heurtez à un harcèlement policier constant. Quand a eu lieu votre dernière arrestation ? Avez-vous subi un interrogatoire, des menaces,des violences ? S’agissait-il d’une garde à vue et avez-vous dû signer un PV ? Comment savez-vous que cette arrestation est en rapport avec votre activité de journaliste ?

Ma dernière arrestation remonte à environ trois mois. Des agents de la Direction de la Sûreté de l’Etat m’ont embarqué dans une voiture banalisée entre seize et dix-sept heures en plein centre ville de Tunis. En Tunisie, les arrestations sont toujours accompagnées d’agressions de toutes sortes surtout quand il s’agit de journalistes, d’activistes des droits de l’homme ou d’opposition. C’était les mêmes agents qui m’ont menacé quand je suis parti couvrir les obsèques de Georges Adda. Ils faisaient allusion au fait que mon activité représente “un danger” pour le contexte politique actuel et aux prochaines élections présidentielles de 2009, un danger pour le pouvoir. Ce sont les mêmes qui m’ont empêché de couvrir “Hommage à Georges Adda” en m’interdisant d’accès à El Teatro, lieu hôte de la manifestation. Il n’y avait pas d’interrogatoire. Il s’agissait plutôt de menaces et de questions d’intimidation. Il ne s’agissait pas d’une garde à vue et je n’ai pas signé de procès verbal. Aucune poursuite d’ordre légal n’a été annoncée mais ils m’ont menacé en me signifiant que si je n’arrêtais pas de pratiquer mon activité journalistique et d’être présent dans des lieux “chauds”, ce genre d’acte allait évoluer pour donner suite à d’autres actes plus répressifs, dangereux et violents. On m’a souvent agressé, confisqué la caméra et défendu d’accéder aux sièges des partis d’opposition et aux lieux des meetings politiques.

S’agit-il d’une activité professionnelle rémunérée ou d’une collaboration militante ?

C’est un travail rémunéré mais c’est également un travail qui demande beaucoup d’engagement et de militantisme. Figurez-vous que rien que les sacrifices que nous faisons et les dangers que nous encourons ne sont pas couverts matériellement ou de quelque manière que ce soit. Après tout, le combat pour les droits de l’homme et pour les libertés est un devoir pour moi, journaliste porteur d’idées de gauche. Même si je n’étais pas un journaliste, la situation de la liberté d’expression en Tunisie m’aurait révolté et je serais intervenu autrement. J’ai fait des études de journalisme à l’Institut de Presse et des Sciences de l’Information (IPSI) à Tunis mais c’est surtout sur le terrain que j’ai appris. Ce que j’ai appris durant deux mois de travail de terrain valaient les quatre ans que j’ai passé sur les bancs de la Fac. En plus, j’éprouve une énorme envie d’apprendre quand je regarde les médias étrangers comme les reportages de Canal+ par exemple.

Avez-vous une activité professionnelle ou estudiantine en plus de votre activité de journaliste ?

J’ai suivi quatre ans à l’IPSI, il ne me reste que mon mémoire de fin d’études à faire et ensuite j’aurai ma maîtrise. Je songe à faire des études de sciences politiques par la suite.

Avez-vous subi d’autres actes de harcèlements ?

C’est tellement fréquent que je ne me rappelle plus des dates. C’est rentré dans ma vie quotidienne. Depuis que je travaille pour El Hiwar, en octobre 2006, les harcèlements ne cessent pas. A chaque fois qu’on sort pour un travail en dehors de notre studio, on est harcelé et agressé. Rien que moi, on m’a agressé physiquement environs une dizaine de fois et on m’a confisqué trois caméras.

Aymen et Fahem

Récemment, plusieurs de vos confrères d’El Hiwar ont été interpellés, notamment Amina Jabloune et Mouldi Zouabi. Toutes ces interpellations sont à mettre en rapport avec quoi ?

Non seulement Amina Jabloun et Mouldi Zouabi, mais aussi Badr Essalem Trabelsi, Fahem Boukadous et tous le staff d’El Hiwar. Le point commun entre toutes ces interpellations est la nature des émissions et des reportages d’El Hiwar qui dévoile une face de la Tunisie que le pouvoir a toujours tenté de cacher, des réalités que le pouvoir a toujours camouflées.

Avez-vous le sentiment qu’il y ait une relation avec la disparition de Fahem Boukkadous, dont le procès doit s’ouvrir prochainement à Gafsa ?

La disparition de Fahem Boukadous est en rapport direct avec son activité en tant que correspondant d’El Hiwar lors des manifestations qui ont eu lieu dans le bassin minier au sud-ouest de la Tunisie. Suite à cela, le pouvoir l’a inculpé d’être “la branche médiatique” des syndicalistes et militants qui ont contribué au mouvement de protestation du Bassin Minier. Depuis cette accusation, Fahem Boukadous a disparu.

Cette répression est-elle en rapport avec les événements du bassin minier ?

El Hiwar a représenté un danger pour le pouvoir dans l’affaire du bassin minier. Le pouvoir a tout fait pour que le mouvement protestataire du Bassin Minier reste dans l’ombre. Il a fait usage de ses médias pour faire cesser le bouche à oreille en montrant des images de bien être de la population du bassin minier comme si c’était l’El Dorado. Grâce à El Hiwar, notamment, Fahem Boukadous, les citoyens tunisiens ont pu voir, à travers des reportages de terrains, des images qui reflétaient la réalité des événements du bassin minier. Le pouvoir ne pouvait plus jouer le même jeu. Il ne pouvait plus poursuivre le blackout total. Ses médias ont laissé part à quelques informations brèves pour apaiser la colère et l’inquiétude du peuple doutant fort de la crédibilité de ses médias. Il a remplacé le blackout médiatique par la répression des journalistes indépendants et ceux des organes de presse des partis d’opposition. D’ailleurs, la résidence de Fahem Boukadous a été encerclée par les forces policières durant deux mois avant sa disparition. Ensuite, les tribunaux ont pris part à l’affaire pour balancer à tort et à travers des accusations clairement données à l’arrache à des professeurs, des activistes des Droits de l’Homme, des militants et des journalistes, notamment, Fahem Boukadous.

Quel soutien apportez-vous en tant que journaliste ou militant aux emprisonnés du bassin minier ?

Contrairement aux médias gouvernementaux, on rappelle leurs conditions derrière les barreaux et la cause réelle de leur emprisonnement à travers des spots audiovisuels. On invite également les avocats des militants du mouvement protestataire du Bassin Minier à dévoiler les tortures que ces derniers subissent en prison et les conditions non conformes aux droits de l’Homme. On a même produit un film documentaire récapitulant les événements du mouvement protestataire du Bassin Minier depuis son commencement et l’évolution de ce dossier jusqu’à l’heure qu’il est.

Je le considère le minimum qu’on puisse faire comme journaliste, et avant tout…comme citoyen tunisien.

Propos recueillis par Luiza Toscane le 26 novembre 2008

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