Trois nouveaux blogs viennent d’être bloqués en Tunisie, en cette semaine d’août 2008. Ces blogs, Mochagheb (Pertubateur), Ennaqed (Le critique) [en arabe ] et Place Mohamed Ali ont tous attentivement suivi la mobilisation du syndicat de l’Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT), et surtout, les récents troubles dans les mines de phosphates de la région de Gafsa (sud-ouest de la Tunisie), où deux personnes ont trouvé la mort. L’une a été abattue par les forces de sécurité  [en anglais] , l’autre a été électrocutée dans le local technique d’un générateur.

J’ai demandé au blogueur tunisien Ennaqed sa réaction après la censure de son blog en Tunisie. Sa réponse :

Je pense que la raison principale de la censure de mon blog est que j’ai traversé les “lignes jaunes” qui encadrent tous les médias en Tunisie, en écrivant sur des sujets totalement ignorés par les médias traditionnels locaux. L’an dernier, je me suis vraiment impliqué dans la couverture de la grève de la faim de trois professeurs de lycées tunisiens, licenciés pour raisons politiques, et mon blog a été temporairement bloqué. Commes les autres blogueurs tunisiens, j’ai blogué sur les émeutes dans la région minière et, plus récemment, sur l’échange de prisonniers entre Israël et le Hezbollah au Liban (et sur le rapatriement des restes de huit Tunisiens, rendus par Israël à la Tunisie.) Mais, honnêtement, je pense que la véritable raison derrière la censure de mon blog est mon tout dernier billet, consacré à la participation d’une délégation israélienne au 31e congrès de l’Union géographique internationale (IGU), qui se déroule en Tunisie. J’ai juste copié-collé et mis en ligne  un communiqué de presse  [en arabe ]sur un groupe de géographes palestiniens qui boycottent la conférence, du fait de la participation d’Israël.

Le 21 juin 2008, la censure en Tunisie a franchi un nouveau pas en censurant le premier et unique blog tunisien de podcasts, Radyoun (Radio)[en arabe ], créé par des blogueurs tunisiens et dédié aux questions sociales et culturelles. Apparemment, le débat en podcast sur les troubles sporadiques dans la région déshéritée des mines de Gasfa, et sur la liberté d’expression a conduit à l’interdiction du blog.

Voici une liste non-exhaustive des blogs censurés en Tunisie. Merci de garder à l’esprit que cette liste ne comprends pas les sites simplement “bloqués”.

  1.  Citizen Zouari‬, blog d’un journaliste tunisien, ancien prisonnier politique, Abdallah Zouari.
  2. The Free Pen, blog d’un journaliste tunisien, ancien prisonnier politique, Slim Boukhdhir. En juillet 2007, ce blog a aussi été piraté et détruit .
  3. ‫Mokhtar Yahyaoui‬, blog d’un ancien juge tunisien, démis de ses fonctions après avoir publié une lettre ouverte au Président Ben Ali critiquant le manque d’indépendance de la magistrature.
  4. Tunisia Watch, ce blog, comme celui ci-dessus, est également publié par Mokhtar Yahyaoui‬.
  5. Astrubal
  6. [fikra] blog de l’activitiste tunisien et réfugié politique Sami Ben Gharbia, auteur de ce billet.
  7. Nawaat, un blog populaire d’informations sur la politique, le cyber-activisme et la réforme islamique.
  8. Radyoun,  blog tunisien sur le podcasting
  9. Moaz Jmai. (ce blog a été bloqué en Tunisie à l’heure où j’écris ces lignes)
  10. Place Mohamed Ali (ce blog a été bloqué en Tunisie à l’heure où j’écris ces lignes)
  11. Sofiane Chourabi
  12. Nader
  13. Free Race
  14. Samsoum
  15. Tunisian Citizen
  16. For Gafsa
  17. Mochagheb
  18. Annaqued
  19. Zabbaleh
  20. Adam
  21. Moumni
  22. Free Word

Main basse sur les sites de partage de vidéos en ligne 

En dépit du fait que les autorités tunisiennes aient bloqué de façon permanente l’accès aux sites Dailymotion et YouTube, le 3 septembre 2007 et le 2 novembre 2007 respectivement, les internautes tunisiens réussissent malgré tout à accèder à ces sites pour regarder ou télécharger des vidéos. Tandis que le gouvernement tunisien travaille dur pour maintenir l’image lisse d’un état “laïque, moderne et démocratique” , qui ne peut être souillé par des informations “négatives” disséminées sur le Web par des opposants, des activistes tunisiens continuent à attirer l’attention sur les émeutes de Redevef et sur la repression très dure . Les deux sites bannis, Youtube et Dailymotion, diffusent toujours des vidéos des manifestations contre le chômage et le népotisme. Quand les médias officiels locaux ont gardé le silence sur la mort de deux manifestants, des vidéos des victimes, des blessés et des tirs à balles réelles contre des civils ont été passées clandestinement hors de Tunise pour être mises en ligne sur les sites de vidéos.

Les campagnes contre la censure

L’intérêt sur la censure d’Internet en Tunisie n’a jamais été aussi élevé depuis le Sommet Mondial Sur la Société de l’Information qui avait eu lieu à Tunis en novembre 2005. A cette occasion, un noyau dur de blogueurs et d’activistes tunisiens, soutenus par des sympathisants, avaient organisé une campagne remarquée de mobilisation en ligne, “Yezzi Fock Ben Ali” (ça suffit, Ben Ali),  une des campagnes de “La liberté d’expression en deuil !”. Depuis, le paysage de la résistance en ligne pour la liberté d’expression a totalement changé.  Ceci est à imputer au nombre croissant de blogueurs, d’activistes sur les sites de vidéos et le réseau social Facebook. Ils empruntent maintenant le chemin patiemment tracé par les pionniers tunisiens du mouvement de défense de la liberté d’expression qui ont profité des outils du  Web 2.0  (vidéos, mash-ups, photos, etc.) pour protester contre la censure sur Internet.

 

 

Badges de campagnes contre la censure d’Internet en Tunisie 

Un nombre croissant de billets et de commentaires publiés sur les blogs abordent le sujet de la censure et protestent contre cette censure. En utilisant la fonction ”recherche avancée”, sur le moteur de recherche du tout récent agrégateur des blogs d’Afrique du Nord Berberus (Beta), on peut voir que sur les 274 billets publiés sur des blogs et contenant le mot “censure”, 165 sont tunisiens.

Sur les 256 commentaires contenant ce même mot, 98 ont été publiés sur des blogs tunisiens.

Comparés aux internautes d’Afrique du Nord, les Tunisiens semblent plus en recherche d’informations sur la censure que les Algériens ou les Marocains. Cette tendance est confirmé par le graphique ci-dessous, généré par l’outil Google Insights for Search:

 

 

 

 

 

Revenons au mois d’avril 2007. Après la censure  de Dailymotion, les blogueurs et activistes tunisiens de  Nawaat.org ont organisé une campagne virtuelle “Unblock Dailymotion ” pour attirer l’attention des internautes sur la politique de censure très agressive adoptée par le régime tunisien. Le blog Cybversion.org a été créé pour protester contre la censure de Dailymotion et est depuis devenu un blog documentant la censure, les mouvements anti-censure et l’activisme en ligne en Tunisie.

Cinquante-et-un blogueurs tunisiens sont à l’origine aujourd’hui d’une nouvelle campagne en ligne contre la censure des blogs, lancée depuis le 20 juin 2008, qui encourage la blogosphère locale à republier les billets des blogs censurés pour sensibiliser les lecteurs à la liberté d’expresssion sur Internet. Cette campagne a attiré l’attention des médias du monde arabe et a été présentée en page d’accueil du site officiel de la chaîne TV Al Jazeera, ainsi que dans le quotidien qatari “Al-Arab”.

Des badges, et une bannière-widget , qui utilisent le service gratuit d’affichage des bannières en ligne Feed2JS  ont été créés pour former une communauté autour des blogs et aider les blogueurs tunisiens à rester informés des nouveaux contenus publiés en ligne.
Le  1er juillet est maintenant le jour du  “Je blogue pour la liberté d’expression”  que les Tunisiens célèbrent en bloguant sur la liberté de parole ou en affichant le badge. Les blogueurs tunisiens organisent aussi de loin en loin des campagnes ad-hoc pour protester contre la censure de tel ou tel blog, ou site, comme par exemple le “Jour du blog vide”, qui a été organisé à deux reprises : la première fois, le  25 décembre 2006 et ensuite le 25 décembre 2007.

Les internautes tunisiens disent adieu à Facebook

Du côté des réseaux sociaux en ligne, sur Facebook, plusieurs groupes protestent contre la censure d’Internet en Tunisie. Le plus important  compte actuellement plus de 620 membres. D’autres groupes se sont créés, pour demander à l’ATI (l’Agence Tunisienne d’Internet, qui régule la distribution de l’accès à Internet dans le pays) de ne pas bloquer le réseau Facebook . Malheureusement, Facebook semble effectivement inaccessible depuis hier mercredi 20 août 2008 sur au moins deux des plus importants fournisseurs d’accès à Internet en Tunisie (Globalnet et PlaNet), selon les témoignages des blogueurs tunisiens et des membres des groupes Facebook , qui se sont retrouvés hier face à la célèbre   page d’erreur 404, indiquant que le site demandé ne pouvait être trouvé.

Beaucoup plus que de la simple censure

Bloquer des sites web 2.0 tels que Youtube, Dailymotion, Facebook, barrer l’accès à des sites et blogs locaux est la forme la plus courante de censure d’Internet en Tunisie. Il doit être souligné, cependant, que ce n’est pas le seul outil dans les mains du régime. La Tunisie s’est adaptée à la révolution du web 2.0 en concevant une stratégie plus large, qui s’appuie sur une large panoplie d’outils, incluant répression et persécution contre les éditeurs, blogueurs et dissidents en ligne.
Entre 2001 et 2008, 12 personnes ont été arrêtées et/ou condamnées pour leurs activités sur Internet. Voici la liste des sept cyber-dissidents connus sous le nom des  Internautes de Zarzis;

  1. Le cyber-dissident Zouhair Yahyaoui;
  2. L’administrateur de forum Ramzi Bettibi, connu comme le “prisonnier du Net“ tunisien.
  3. L’écrivain en ligne et défenseur des droits de l’Homme Mohamed Abbou;
  4. Le journaliste et blogueur Slim Boukhdhir;
  5. Le journaliste et blogueur  Mohamed Fourati;
  6. Et bien que le dernier prisonnier d’opinion, le blogueur et journaliste en ligne Slim Boukhdhir, ait été libéré de prison le 21 Juillet dernier, l’ONG tunisienne Freedom and Equity rapporte qu’une étudiante de l’ICT de 22 ans, Mariam Zouaghi,[en arabe] a été arrêtée le 26 juillet 2008 pour avoir consulté des sites interdits.

Créer une atmosphère de peur

Comme en Chine, créer un climat de peur et d’intimidation a conduit les citoyens tunisiens à faire profil bas sur la question de la liberté d’expression. Au cours des sept dernières années, la plupart des internautes et blogueurs se sont auto-censurés, en évitant d’aborder des sujets politiques et en s’interdisant d’écrire librement en contournant la censure stricte du pays. Seule une poignée d’activistes, de cyber-dissidents et de blogueurs, toujours les mêmes, conduisent le mouvement pour la liberté d’expression sur Internet, en allant bien au-delà de ces interdictions et en organisant même une “anti-propagande” en ligne  pour contrer la propagande officielle.

Piratage des sites et blogs de dissidents

Presque chaque site et blog d’opposition, en Tunisie, a été victime d’un ou plusieurs piratages. Il n’y a pas de preuves formelles que le régime tunisien soit derrière ces attaques sur les sites d’opposants, mais l’opposition tunisienne voit dans ces cyber-attaques  la main du government, étant donné leur fréquence et le type de sites et blogs attaqués .

Moncef Marzouki, l’un des leaders de la défense des droits de l’homme en Tunisie (ancien président de la Ligue Tunisienne pour les Droits de l’Homme, leader du parti d’opposition interdit  Congrès Pour la République) accuse ouvertement  le régime tunisien d’orchestrer et rémunérer ces hostilités contre les sites de l’opposition : “En une semaine, mon site a été piraté quatre fois (…) Tout ceci, naturellement, est arrivé en même temps que le piratage des messageries e-mail en ligne, que la police tunisienne a entrepris contre des militants des droits de l’Homme et des opposants politiques” .

 

Captures d’écran de sites tunisiens piratés

Plus récemment, on vient d’assister à une attaque du blog collectif Nawaat.org (destruction de la base de données et desfichiers ftp), qui s’est déroulée parallèlement au piratage des blogs personnels et des messageries e-mails des activistes qui publient le blog Nawaat. Dans son communiqué de presse du 16 juin 2008 , Reporters sans frontières :

Le site et le blog tunisiens d’information Nawaat (http://www.nawaat.org/) a subi hier son plus grave piratage depuis sa création. Sa base de données a été détruite et sa page d’accueil modifiée. Les blogs du militant des droits de l’Homme  Sami Ben Gharbia (http://www.kitab.nl/ ) et de  Astrubal (http://astrubal.nawaat.org/) ont également été attaqués. Ces blogs sont toujours inaccessibles et leurs bases de données ont été gravement endommagée. Les sites ont été restaurés mais des dysfonctionnements ont toujours lieu.

Voici une liste non-exhaustive des sites et blogs piratés :

Filtrage d’e-mails

Comme le signalent Reporters sans Frontières et des ONG tunisiennes, des militants tunisiens des droits de l’Homme rencontrent des problèmes pour lire leurs e-mails sur les trois messageries en ligne les plus importantes:  Yahoo, Gmail et Hotmail.

Reporters sans Frontières [en anglais]  s’étonne également des problèmes que rencontrent les internautes tunisiens avec leurs e-mails. Les e-mails envoyés par des associations de défense des droits de l’Homme comme AISPP (Association for Supporting Political Prisoners), Tunis Web ou Reporters sans Frontières ne peuvent être lus une fois réceptionnés. 

Plusieurs sources confirment que les messages peuvent être vus dans la boite mail, peuvent être ouverts, mais qu’ils sont vides. Une fois ouverts, ils disparaissent de la boite mail. Selon un spécialiste : “ça ressemble à du filtrage mal camouflé”

Il est intéressant de remarquer que ce problème n’affecte pas les “nouveaux” comptes e-mail, récemment créés, et qu’il surgit uniquement quand vous vous connectez à votre messagerie en ligne depuis la Tunisie. J’ai personnellement effectué un test depuis les Pays-Bas, avec l’avocat tunisien Abdel Wahab Maatar et l’activiste et ancien détenu politique Abdallah Zouari en Tunisie. Je me suis connectés à leurs comptes mail et il m’a été possible de lire leurs e-mails normalement.  Mais… le contenu que je voyais n’était pas celui qu’ils voyaient. Voici deux captures d’écrans de ce test. La première capture d’écran a été effectuée en Hollande, où je réside. La seconde capture d’écran a été effectuée en Tunisie. 

  •    
     Il semble donc que le compte de messagerie en ligne de certains internautes tunisiens soit contrôlé clandestinement par Deep Packet Inspection (DPI). DPI est une technologie qui permet de contrôler l’activité en ligne et de filtrer le trafic sur le réseau  en subtilisant au passage des contenus “indésirables” du corps des e-mails reçus.
  • J’ai récemment interrogé Robert Guerra, un technologue basé à Toronto qui conseille les ONG sur les questions de confidentialité des données, de sécurité des communication et de l’information. Voici ses commentaires :

    “A première vue, il semble qu’il y ait une interception en temps réel des e-mails et peut-être d’autres échanges.  En un sens, c’est un problème de neutralité du réseau… Il se peut que Deep Packet Inspection (DPI) soit utilisé.  Si c’est le cas, il serait utile de le signaler au cours d’une des multiples discussions en ligne sur les DPI qui ont lieu. Le  débat sur DPI au Canada  est assez actif, les activistes pourraient utiliser l’exemple tunisien pour illustrer leur position (…). Il se peut que des comptes existants aient été compromis. Il serait utile de savoir si les comptes de messageries e-mail concernés ont été consultés depuis un ordinateur public (par exemple, dans un café internet). Dans ce cas, les mots de passe ont pu être interceptés.

    Traduit de l’anglais par Claire Ulrich· Voir le billet d’origine.

    Source : Globa Voices en Français.

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