En professant sa religion d’un Dieu unique à des populations fortement Monothéistes et idolâtres, Mahomet remet surtout en cause le pouvoir des puissants chefs de clans ou de tribus. A commencer par ceux de sa ville natale, La Mecque.

Introduction :

Longtemps rapportés de bouche à oreille, par divers témoins, avec diverses variantes, propos et témoignages d’origine n’ont commencé à être fixés par écrit que plus d’un siècle et demi après la mort du Prophète. Les traditionnistes et les chroniqueurs, travaillant chacun de son côté, ont consacré des décennies à reprendre à rebours les chaînes de transmission remontant jusqu’aux témoins directs. Mais la précision des notations a été nécessairement affectée par le temps écoulé, par les conditions de leur transmission et par les préférences partisanes des transmetteurs successifs. A quoi il faut ajouter que les hadiths et la Sîra ont été composés à une époque tout à fait différente de celle où le Prophète a vécu.

L’islam n’était plus l’apanage d’une petite communauté égalitariste et solidaire, mais désormais le drapeau du puissant empire des Abbassides. Le travail des chroniqueurs ne pouvait s’affranchir des interrogations propres à cette époque. Mais cela ne remet pas en question leur honnêteté intellectuelle. C’est pour quoi lorsque deux ou trois d’entre eux, ayant effectué leurs recherches séparément, rapportent un même témoignage dans des termes proches, il y a de fortes chances pour que celui-ci soit véridique.

Les hadiths et la Sîra constituent à ce titre une archive historique irremplaçable. Mais il faut apprendre à les lire. Plus précisément, à en faire une lecture comparative, en tirant parti de la diversité des informations, en les recoupant Pour Parvenir Sur chaque événement à un faisceau d’indices concordants, en cherchant systématiquement à mettre en cohérence les lignes de pente du récit et les repères de l’Histoire. C’est ainsi que l’on peut reconstituer, par touches légères, un portrait du prophète qui n’est exempt ni de lacunes ni de contradictions, mais d’où finit par sourdre comme une tremblante évidence.

Les premiers temps de l'Islam

Difficile d’être prophète en son pays

Le lecteur occidental qui aborde la vie de Muhammad est appelé à un effort de dépaysement culturel. Il s’aventure dans un espace et un temps inhabituels. Il lui faut, d’emblée, se déprendre de l’habitude de enfer qu’il n’existe qu’une seule figure possible de fondateur de religion, celle de Jésus. Renoncer à juger le premier par référence au second. Accepter la différence qui sépare non seulement leurs deux personnalités mais aussi les circonstances respectives dans lesquelles ils ont prêché. Afin d’accueillir Muhammad ibn Abdallah ibn Abd al Muttalib – de son nom complet – dans sa propre vérité.

Sa prédication s’étant déroulée dans une société de tradition orale, les témoignages écrits dont on dispose pourboire soupirerait sont de deux ordres. Il y a, d’une part, le Coran, qui comporte nombre de versets le concernant. Il nous fournit sur différents événements de sa vie des informations fiables mais éparses et lapidaires. Et, d’autre part, les hadiths- les propos du prophète -, et la Sîra- les témoignages de ses compagnons sur ses faits et gestes. Ces deux corpus sont infiniment plus riches en informations sur sa personne, mais plus problématiques, puisqu’ils n’ont été transcrits que beaucoup plus tard.

Il y a un avant et un après dans la vie de Muhammad. Avant et après la Révélation. Avant, Muhammad est un homme sans histoire. Sur le plan social, il vit en accord avec le monde tribal qui l’entoure. Né à La Mecque, en l’an 570, il appartient au clan des Banû Abd al- Muttalib, gardiens du sanctuaire païen de la Ka’ba, vénéré dans une grande partie de l’Arabie. Mais la fortune de ce clan est déclinante. A 25 ans, il épouse une riche veuve, Khadîja, de quinze ans plus âgée que lui, qui le mettra à l’abri du besoin et. Surtout, le soutiendra dans les épreuves qui l’attendent. Sur le plan personnel, il se distingue par des dispositions spirituelles qui l’inclinent en certaines saisons à des retraites solitaires. Et aussi par une curiosité intellectuelle qui le conduit à rechercher la compagnie des ” porteurs de savoir ” qu’il croise, notamment, lors de périples caravaniers.

Aux environs de l’an 610, il reçoit la Révélation. Dieu lui annonce qu’il l’a choisi comme son dernier messager. Sa vie bascule alors dans une phase radicalement nouvelle, où il lance un défi frontal à certains des fondamentale la société tribale dont il est issu et où il déploie des qualités personnelles jusque-là insoupçonnées, comme pour se hisser à la hauteur de la mission qui lui échoit. La Révélation se manifeste maintes fois par la suite, pour le guider en lui révélant la Parole de Dieu, sous forme de versets réunis après sa mort en un livre, le Coran.

Un croyant, quelle que soit sa religion, n’a pas de peine à voir dans la Révélation un appel de la transcendance, une expression de l’Absolu. Un agnostique, en revanche se pose des questions, les mêmes que pour Abraham, Moïse ou Jésus. Il se demande comment expliquer le phénomène en termes rationnels. Il n’est pas question de débattre ici de ce sujet. Mais ce qu’il importe de souligner, pour qui veut saisir la vérité intérieure de Muhammad, c’est qu’il vit, lui, la Révélation comme une manifestation extérieure à sa conscience et qui s’impose à elle avec la force d’une évidence irrépressible.

La révélation

Cela est si vrai que la Révélation lui inspire tout d’abord une peur panique. Il craint d’être devenu fou et pense à se suicider en se jetant du haut d’une colline. Une fois qu’il a admis la véracité de sa mission prophétique, les versets qui lui sont révélés sont si dérangeants pour les siens qu’il se refuse à les répéter tout haut et se contente de les réciter à un tout petit cercle d’intimes, sous le sceau du secret. Au bout d’un long moment, qui aurait duré jusqu’à trois ans, c’est la Révélation qui le force à proclamer publiquement la religion nouvelle – en le menaçant, s’il tergiverse plus longtemps, du châtiment de Dieu. Il le fera à son corps défendant.

Car cette religion va à l’encontre des croyances et des traditions les mieux ancrées dans la société de son temps. Les Arabes sont alors pour la plupart païens. Ils vouent un culte sommaire à une multitude d’idoles. La solidarité clanique l’emporte chez eux sur l’autonomie individuelle et leur mémoire collective s’arrête à l’arbre généalogique de leur tribu. Le message que Muhammad est chargé de leur transmettre vient les arracher à ces certitudes étriquées, pour leur apprendre que le monde est la création d’un Dieu unique, tout-puissant et miséricordieux, maître de la Terre et du Ciel. Les humains sont appelés à n’adorer que Lui, à suivre Ses commandements et à se détournerez Ses interdits. Ils auront à Lui rendre individuellement compte de leurs actes, au cours d’un Jugement dernier, annoncé pour imminent, où chacun sera sanctionné par une place, au paradis ou en enfer, pour l’éternité.

L’islam – qui signifie soumission à Dieu l’Unique – ouvre ainsi aux Arabes un espace de conscience nouveau qui les situe dans le prolongement spirituel du judaïsme et du christianisme et élargit leur horizon mental aux dimensions de l’histoire universelle. Dans le même temps il appelle chacun (homme et femme à égalité) à se forger un jugement propre, une subjectivité autonome, pour pouvoir assumer les responsabilités qui, devant Dieu, lui incombent à titre individuel.

Premiers prêches du prophète

Cet appel sera ignoré, puis moqué et enfin combattu par les principales tribus mecquoises. En effet, non seulement il insulte au culte de leurs idoles et au respect de leurs ancêtres, mais de plus, en plaçant le devoir de piété personnelle au-dessus des allégeances cliniques, il dépossède les grands seigneurs traditionnels des privilèges que leur confèrent, à la fois leur appartenance à des tribus prestigieuses et leur autorité au sein de ces tribus.

Muhammad passe environ une décennie dans sa ville natale à tenter de convertir les siens. Il ne réussit à toucher qu’une centaine d’individus, qui seront soumis à de multiples vexations de la part de leurs clans. Il fait le douloureux apprentissage de la marginalité, de l’adversité, de l’insulte à sa personne, autant de défis nouveaux pour lui, face auxquels il s’aguerrit et trempe son caractère. Il connaît cependant quelques moments de découragement et incite même plusieurs dizaines de musulmans à émigrer en Abyssinie (Ethiopie), dans l’attente de jours meilleurs. Finalement le salut vient pour lui d’une autre ville, Yathrib, à une dizaine rebours de marche au nord-ouest de La Mecque.

Médine

Deux grandes tribus, les Aws et les Khazraj, s’y livrent depuis des lustres une guerre qui les ruine toutes deux. Leurs chefs décident de faire appel à Muhammad et acceptent son autorité, dans la mesure où elle n’implique pas la victoire d’une tribu sur l’autre, mais celle d’une religion qui a pour vocation de transcender le principe tribal. Le périple au bout duquel Muhammad fait son entrée à Yathrib, en l’an 622, est désormais connu sous le nom d’Hégire (de hijra, émigration), qui marque le début du calendrier musulman. C’est à Yathrib, plus tard rebaptisée Médine (de Madinat al Nabî, la ville du Prophète), que la première cité musulmane voit le jour, où la Loi de Dieu prend le pas sur les valeurs de l’ancestralité tribale. Cependant Médine ne devient pas pour Muhammad un havre sûr dès son arrivé. Les musulmans y restent, un certain temps encore, en minorité. Leurs rangs grossissent à mesure que se convertissent de nouveaux Médinois et, surtout, que se multiplient les croyants affluant peu à peu des tribus d’Arabie.

Muhammad y affronte deux foyers d’opposition. D’une part, ceux qu’on appelle les hypocrites, convertis à l’islam en apparence seulement et prêts à saisir toutes les occasions de se dresser contre lui – ils seront progressivement submergés. D’autre part, les trois tribus juives installées dans la ville et qui, refusant de reconnaître Muhammad comme Messager de Dieu, finiront chacune à son tour, par le défier. Il les attaquera et les vaincra séparément. Mais les principaux ennemis de la communauté musulmane se trouvent à l’extérieur de Médine. Ce sont les grandes tribus monothéistes qui rejettent la religion de Dieu l’Unique et que La Mecque s’efforcera de mobiliser contre le pouvoir de Muhammad.

A ceux qui s’étonnent, aujourd’hui, de l’image d’un Prophète qui s’est battu les armes à la main il faut rappeler le contexte de l’Arabie préislamique : les conflits entre communautés y étaient continus n’étaient résolus que par le compromis ou la guerre. Le conflit entre le monothéisme et le polythéisme ne pouvant faire l’objet de compromis, la guerre était inévitable. En 624, multipliant les actes de bravoure, les musulmans remportent à Badr une première victoire sur des Mecquois. En 625, ces derniers prennent leur revanche à Uhud, lorsque les musulmans, croyant la victoire acquise, se débandent et prêtent le flanc à une manœuvre de contournement. En 627, à la tête d’un rassemblement tribal sans précédent, La Mecque croit pouvoir donner le coup de grâce à Médine en l’encerclant. Mais les musulmans ont eu le temps de creuser des tranchées, à l’abri des quelles ils repoussent les assauts de leurs ennemis. Ces derniers finissent par lever le siège, donnant au Prophète une grande victoire morale. A A1Hudaybiyya, il en profite, usant cette fois de diplomatie, pour arracher à ses adversaires une trêve, à la faveur de laquelle, un an plus tard, il peut entrer sans armes dans La Mecque et y séjourner trois jours pour un court pèlerinage.

La bataille de Uhud

La manœuvre, haute en symboles, frappe les esprits. Elle préfigure le but stratégique que poursuit Muhammad dès le départ : non pas se venger de La Mecque, mais la gagner à l’islam. Ce sera chose faite en 630. Il marche sur la ville à la tête de plus de dix mille hommes venus de toutes les grandes tribus d’Arabie. Et La Mecque lui ouvre ses portes sans combattre. Il y entre, détruit de sa main les idoles qui entourent la Ka’ba, instaure à leur place le culte exclusif de Dieu et repart pour Médine. Il n’impose à personne de se convertir, mais les grands seigneurs viennent, les uns après les autres faire acte d’allégeance et embrasser l’islam entre ses mains. Muhammad ou ses lieutenants, doit encore mener quelques batailles contre des irréductibles, mais la victoire de l’islam dans le reste de la péninsule est dès lors inscrite dans les faits.

Reste à tenter d’expliquer un si éclatant succès, en si peu de temps. A des tribus aux horizons étroitement limités, ayant chacune son dialecte, ses idoles et ses intérêts propres, aussi promptes à s’allier entre elles qu’à se retourner les unes contre les autres, les musulmans opposent l’unité de la vision spirituelle et intellectuelle que le Coran leur offre, la vigueur et la fraîcheur de la foi qu’il leur insuffle, l’assurance que confère à chacun d’eux la promesse de gagner un paradis éternel. De plus, les musulmans offrent à leurs ennemis de partager ce paradis. Ils les invitent à tout instant, y compris avant toute bataille ou après une défaite, à prononcer les mots qui délivrent : « il n’y a de dieu que Dieu et Muhammad est Son Prophète ». Même prisonnier ou condamné à mort, un homme sauve sa vie, sa liberté et surtout, son âme. Il devient un homme neuf, que la communauté accueille fraternellement en son sein.

Destruction des faux dieux de la Kaaba

Mais pour transformer les avantages historiques potentiels que recèle l’islam en atouts politiques et militaires décisifs face à ses ennemis, il faut un homme de génie qui incarne l’esprit nouveau prôné par son message et qui, dans le même temps, possède les qualités d’homme, de visionnaire et de chef nécessaires pour conduire les siens jusqu’à la victoire finale. Muhammad, tel que nous le révèlent les chroniqueurs, combine une maîtrise intuitive des ressorts de la société tribale dont il est issu et une maturité psychologique, une cohérence intérieure, d’où il surplombe de très haut ses contemporains. Il peut se mettre à leur place, devancer leurs réactions, les amener à évoluer, à se dépasser. il exerce dès lors sur les siens un pouvoir unique en son genre. Il est à la fois le porteur d’une Parole à lui seul révélée, le guide spirituel des croyants et le chef politique et militaire de la communauté temporelle des musulmans. Il dispose par là d’une autorité que personne ne lui conteste.

Mais il en use avec modération. Il ne confond jamais la parole de Dieu, qui a valeur absolue, et sa parole à lui, qui est faillible. A la veille de plusieurs batailles, il change ses plans pour suivre les conseils d’un compagnon plus doué que lui. Il a un respect naturel de la dignité intrinsèque de chaque personne, quel que soit son statut, homme ou femme, libre ou esclave, riche ou pauvre, voyant en chacune d’elles une créature de Dieu, qui garde jusqu’au bout une chance d’être élue par Lui. Il sait faire la part des faiblesses humaines, et encourage les musulmans à montrer de l’indulgence à l’égard de ceux qui ont fauté. Contrairement aux usages d’alors, il n’a jamais frappé une femme ou humilié un esclave. Dans le cadre d’une société patriarcale, où ni l’infériorité de statut des femmes ni la traite des esclaves ne peuvent être abolies, il améliore néanmoins le sort des uns et des autres.

Ce profil psychologique rend d’autant plus difficiles à expliquer certaines décisions, prises dans le feu de son combat. Telle, par exemple, la mise à mort de tous les hommes adultes de la tribu juive des Banû Quraydha, qui ont pactisé avec ses ennemis lors de la guerre dite de la Tranchée. (Les deux autres tribus juives de Médine, elles aussi coupables de l’avoir trahi, n’ont été condamnées qu’au bannissement.) Tel, aussi, l’ordre de poursuivre et de mettre à mort le poète juif Ka’bibn al-Ashraf, qui a tenté de soulever les Mecquois contre Médine. Ces gestes cadrent si mal avec l’ensemble des comportements de Muhammad, qu’on serait tenté de mettre en doute leur véracité, s’ils n’étaient cités par tous les chroniqueurs.

Le Prophète, qui a vécu en dialogue constant avec l’au-delà, a dans le même temps profondément aimé la vie d’ici-bas. A l’heure de combattre, il affronte sans crainte la mort, mais dès qu’il le peut, il prend le temps d’honorer ses épouses, il sait apprécier un bon repas, un repos bien gagné. Et il exige de ses compagnons de se détourner de tout excès de zèle religieux et d’ascétisme intempestif. Il a traversé la vie au présent, comme si chaque instant devait être le dernier. Sa mort, le 8 juin 632, ne sera que le dernier de ces instants. Il l’accueille avec une limpide sérénité.

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