De Mossadegh à Evo Morales

Hier c’était Mossadegh en Iran, Nasser en Égypte, Lumumba au Congo et beaucoup d’autres dans le monde musulman, arabe ou dans le tiers monde en général. Tous étaient résolument décidés à récupérer les richesses de leur pays des mains des grandes entreprises occidentales. Qu’importe de quelle manière et avec quels moyens ils ont essayé de le faire. Tous ont subi le siège jusqu’à l’étouffement suivi de la mort physique et politique et ont, par conséquent échoué, dans leurs tentatives. Est-ce que cela veut dire qu’ils ont eu tort ? – Pas du tout. Les uns vont être accusés de putchistes et dictateurs, les autres de conspirations contre leur peuple au profit d’une puissance étrangère en l’occurrence la défunte Union Soviétique. Un demi siècle s’est écoulé déjà et on se retrouve au même point. D’un côté un Occident – on ne peut plus – prospère et au zénith du progrès et avancements scientifiques comme technologiques, dorénavant sans aucune limite et un reste du monde, pas moins des trois quarts de la population mondiale, plus arriérés et plus pauvre en termes réels qu’ils ne l’étaient à l’époque. Toutes les tragédies, les catastrophes et les misères qui agitent les peuples situés hors de l’hémisphère occidental s’expliquent, selon les experts occidentaux, par des facteurs d’inaptitudes et facteurs historiques, le tout un mal de diagnostic plus que difficile. Le sous-développement des uns est dû à une « sous- culture », celui d’autres aux conditions climatiques ou religieux etc. Depuis la chute de l’Union Soviétique, le gros problème de ces peuples qui est à l’origine de toute leurs détresses, toujours selon les mêmes experts et eux seulement, s’est avéré n’être que le manque de liberté. Autrement dit pour résoudre la question, il faut instaurer la démocratie. Le dernier remède magique conçu et élaboré dans les laboratoires occidentaux.

C’est bien en appliquant cette recette qu’aujourd’hui sont arrivés au pouvoir Evo Morales en Bolivie, Hugo Chavez au Venezuela, Ismail Hania en « Palestine », Mahmoud Ahmedi Nezad en Iran et bientôt Ollanto Humala au Pérou et Daniel Ortega au Nicaragua. Tous, sans exception aucune, sont rejetés par Bush d’abord, et, par l’ensemble des gouvernements occidentaux ensuite qu’ils soient des gouvernements de gauche – comme en Espagne – ou de droite comme en France sans parler des condisciples de Bush qu’on considère des néo-conservateurs, ce qui équivaut en réalité à l’extrême droite pure de dure.

Dans tous ces pays ou régions du monde, il y a des enjeux immenses et toute action de l’un ou de l’autre qui – forcément – doit changer le statu quo, remet toute la prospérité arrogante de l’Occident en jeu. Et ce n’est pas parce que Evo Morales aujourd’hui, comme Mossadegh ou Nasser hier, tente de changer la situation dans la société bolivienne où la majorité du peuple vit avec un ou deux dollars par jour, chose qui est légitime et en même temps possible, vu non seulement les richesses d’hydrocarbures multiples du pays, mais aussi les capacités certaines du peuple et ses aptitudes délibérément escamotées ou neutralisées. Non ce n’est pas exactement pour cette raison que les chancelleries occidentales – beaucoup plus chez celles de gauche que celles de droite – sont actuellement en émoi ; l’esprit entrepreneur occidental prédateur par nature, n’est pas prêt à accepter la moindre concession significative et encore moins à changer dans son essence. Il est allé tellement loin dans sa domination totale de la planète et dans l’ascension verticale de sa ligne d’accumulation de richesses, sa démocratie élitaire, au détriment des autres peuples où la distribution de ses richesses ne peut se faire qu’en ligne horizontale, c’est à dire en démocratie égalitaire, la base fondamentale et sine qua non d’une véritable croissance. Une croissance non seulement valable pour les peuples du tiers monde, mais une croissance – par la force de sa nature – durable et beaucoup moins pernicieuse que celle verticale ou élitaire de l’Occident égoïste et résolument dévastateur. Une démocratie élitaire inévitablement génératrice de corruption, de conflits permanents, de destructions des autres, de morts en masses et d’invasions continuelles.

Le modus operandi de la déstabilisation.

Le même scénario utilisé avec Hugo Chavez au Venezuela il y a quelques années pour l’empêcher d’arriver au pouvoir démocratiquement, l’a été aussi avec Evo Morales. D’ailleurs le même scénario a été utilisé pour empêcher Hamas d’arriver au pouvoir en Palestine. Dans les trois cas, l’injection des millions de dollars dans les campagnes électorales dans le but de les manipuler en faveur du candidat « Préféré » et l’utilisation des moyens de pressions et de propagande les plus divers n’ont servi a rien.

Pour ce qui est de ce candidat de préférence qui a « gagné » les élections en Afghanistan ou en Irak, en l’occurrence Hamid Karzai ou Allayoui, ou El Jaafari ou El Nuri (Ce monsieur de son « nom de guerre » Jawad el Malki s’est avéré bel et bien un joker entre les mains américaines) en Irak, l’exploit démocratique n’a été possible qu’à travers la destruction totale du pays et son renvoi cinquante ans ou même plus en arrière. Dans la mesure où la démocratie souhaitée est synonyme de l’extension du champ d’action des entreprises occidentales et son renforcement au détriment des peuples dans ces pays, on ne peut qu’être d’accord avec Bush, quand il dit que la démocratie a triomphé déjà en Afghanistan et en Irak.

Et comme il n’a pas été question de laisser Hugo Chavez gouverner, le sort réservé à Evo Morales ne semble pas être différent. La première tentative d’éliminer Chavez ayant mal tourné, le coup d’état du 11 avril 2002 qui l’écarta du pouvoir a duré moins de soixante douze heures et l’installation de Pedro Carmona Estanca, le patron des patrons au Venezuela, comme président a mis au découvert les véritables motifs et intentions des conspirateurs. Derrière eux se trouvaient, aussi bien l’ambassade américaine à Caracas, que les hommes de l’ambassade à Caracas de l’ancien chef du gouvernement espagnol, le sinistre José Maria Aznar. D’ailleurs certains milieux de la presse, justement de la gauche espagnole ne voyaient pas non plus de mauvais œil l’élimination de Chavez et continuent depuis lors leurs campagnes de dénigrement, de lynchage et de harcèlement avec virulence. Par contre, tout le monde est satisfait du « règne » de Alejandro Toledo au Pérou. Il a été démocratiquement élu et a continué l’œuvre de son prédécesseur Alberto Fujimori. Il s’est distingué principalement dans le secteur de la corruption et celui de la consolidation des intérêts des entreprises occidentales. Parallèlement ses deux mandats ont largement consolidé la misère au sein de la société péruvienne au point que l’ancien mandataire au Pérou Alain Garcia, qui avait été expulsé en 1990 du pouvoir pour – précisément – corruption et ses corollaires entre autres, s’est vu, 16 ans plus tard, plus propre qu’il ne l’avait cru et le voilà qu’il se trouve en ballottage au deuxième tour du 04 juin prochain des présidentielles, et, paradoxalement contre un Ollanto Humala, le candidat que ni Bush, ni les autres de ses condisciples occidentaux ne semblent porter dans le cœur.

Pourquoi la Norvège oui et le Venezuela ou la Bolivie non ?

Et comme dans tous les autres cas le scénario mis en marche dans ces derniers jours contre la Bolivie est le même. D’abord, il s’agirait – selon les plumes occidentales, que ce soit à gauche comme à droite, les plus malintentionnées, les plus venimeuses et – elles ne peuvent être autrement – les plus destructrices, Evo Morales aurait mal choisi ses amis entre Fidel Castro et Hugo Chavez. Et partant de là il a mal fait en nationalisant les compagnies occidentales opérant sur le sol et dans le sous-sol boliviens. Et comme d’habitude que va-t-il faire à présent sans le cadre technique ni la technologie nécessaires pour exploiter ces richesses ? – C’est bien la malicieuse question que se pose sous les multiples formes depuis plusieurs jours par, exemple, le quotidien espagnol El Pais. Dans sa plus récente analyse du 8 mai 2006, l’éditorial de ce journal écrit : « Par conséquent à partir du moment où il s’est avéré que Evo Morales ayant été soutenu d’une part, par Chavez et Castro, et, d’autre part devant la stupéfaction résignée de Kirchner (Argentine, comme destinataire du gaz bolivien) et Lula (Brésil comme destinataire et exploitant, à travers la compagnie brésilienne Pétrobras du gaz et du pétrole boliviens) les clefs de la nationalisation bolivienne dépendent de la négociation des facteurs économiques. » Selon le journal l’offre de la Bolivie des 18% aux compagnies étrangères, la Repsol espagnole, la BP anglaise, la Total française ou autres, d’exploitation des ressources d’hydrocarbures contre 82% à l’État bolivien en vertu de la nationalisation et de la pensée politique de Morales qui se résume en ce que l’État bolivien nécessite « des associés et non des patrons », ne sont pas suffisants pour ces compagnies. Dans le passé c’était l’inverse, 82% aux compagnies et 18% à l’État bolivien. Les 18% ne sont pas, selon la logique de la pensée occidentale, à la hauteur des « considérables » investissements de ces compagnies ni ne représentent un motif sérieux pour les inciter à opérer dans le pays hôte. Hors toutes les compagnies qui opèrent dans le pays depuis plusieurs années ont depuis très longtemps amorti leurs capitaux et les bénéfices résultants des 18% en question restent largement substantiels même après les déductions des frais de maintien ou autres. La mauvaise foi est bien patente. Les compagnies occidentales soutenues par leurs gouvernements respectifs ne peuvent accepter d’échanger leurs considérables dividendes contre de « minables » bénéfices qui ressembleraient – à leurs yeux – à une espèce de pourboire « humiliant » pour elles. Pourtant elles ne se sentent nullement humiliées quand il s’agit d’un pays qui s’appelle la Norvège, le troisième ou quatrième producteur mondial de pétrole, où elles opèrent soumises au contrôle direct et total de l’État norvégien tout en lui versant 80% d’impôts sur leurs énormes bénéfices. Et les norvégiens ne sont ni idiots ni généreux comme les « saoudiens » ou leurs confrères arabes de tout bord pour brader leur pétrole et leur gaz par baril brut. Les comptes avec les compagnies occidentales opérant en Norvège se font en vertu de tout ce que ces compagnies ont tiré de bénéfices sur tout le processus, du puits au sous-sol jusqu’au dernier consommateur du dernier produit qui dérive de toute la chaîne. La différence entre les norvégiens et ces vendeurs arabes par exemple est énorme. En résumé, le Norvège ne vend pas du pétrole brut, comme matière première, il exploite tout le processus de transformation et de dérivés pour multiplier sa valeur au maximum, jusqu’à au dernier usage du moindre élément dérivé du pétrole. Ainsi exerce la Norvège sa souveraineté sur les richesses de son sous-sol ou de ses mers et aucune voix en Occident démocratique ne se lève pour crier au « populisme » à la Chavez ou à la Evo Morales. Pourtant l’un et l’autre n’a rien fait d’autre de ce qui se fait en Norvège tel comme l’explique le ministre des affaires étrangères norvégien, Jonas Gahr Stoere : (voir El Pais du 09/05/2006) « Il est évident que les ressources sont propriété du peuple et le gouvernement ne fait que gérer ces ressources pour le bien de tout le monde… Aujourd’hui il n’y a personne en Norvège qui s’est fait millionnaire grâce au pétrole. »

Dans son exercice de 2006 la compagnie espagnole Repsol avec un capital opératif de l’ordre 6, 161 milliards de euros, dans les différentes zones du monde – entre autres en Algérie, en Libye et en Bolivie, aurait fait des bénéfices de l’ordre de 3,120 milliards. (Voir El Pais du 3 mai 2006). Si on se tient au même article du même jour, de ces considérables bénéfices de Repsol, seulement 1% viendrait de son exercice en Bolivie. Les autres 99% viendraient des exploitations plus que « satisfaisantes » de la compagnie en Algérie et en Libye en particulier…

Conclusion.

En conclusion, la démocratie élitaire qui ressemble bien à tous les autres produits que l’Occident veuille bien exporter et imposer – avec le concours de toutes ces organisations complices et dites internationales – aujourd’hui au reste du monde, est un produit attractif, bien rafistolé mais avec un contenu qui est loin de faire changer la situation épouvantable dans laquelle vivent les peuples du tiers monde. Elle consiste tout simplement à faire que les gardiens de la tarte occidentale, qu’ils soient des dictateurs ou des tyrans installés par leurs propres soins, ne perdurent plus au pouvoir et changent périodiquement. Une nouvelle formule à jour, comme l’exige les circonstances de l’actualité ou de la mode, pour maintenir la ligne de la prospérité exponentielle de l’Occident face à une paupérisation insoutenable, injustifiable, intolérable et inadmissible pour plus des trois quarts de l’humanité.
C’est la seule démocratie qu’ils sont prêts à tolérer et soutenir…

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