Traduit de l’arabe par Luiza Toscane

Deuxième partie

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Au nom de Dieu le tout puissant le très miséricordieux

Au terme de dix huit ans, quelle évaluation faites-vous de la situation scientifique en Tunisie avant et après 1987 ?

J’ai été membre de l’Union des Physiciens et mathématiciens arabes. Il s’agit la plus grande institution scientifique du monde arabe. En même temps, j’étais membre du comité des amis des arabes au centre international de physique théorique, dépendant de l’agence internationale pour l’énergie atomique de l’UNESCO. Nous devions évaluer la recherche scientifique dans le monde arabe. A la fin des années 70 et au début des années 80, les pays en tête du classement était le Liban, la Jordanie. Tunis figurait à la dixième place du monde arabe en ce qui concerne la production scientifique. Et pour un nombre d’habitants faible, c’était très honorable, d’autant que les recherches étaient excellentes et sont passées, sans avoir à s’en vanter, du point de vue scientifique, à la première place. Le ministre de la Défense syrien, Monsieur Moustapha Tlass, m’a dit une fois « je parle toujours de vous à mes étudiants et je voudrais me procurer vos recherches pour leur présenter » et de fait il était fier de la production scientifique des Tunisiens. Une fois, j’étais en présence d’un académicien italien, je lui ai sorti de mon cartable le sujet de l’examen que je préparais pour nos étudiants. Il m’a demandé à le lire pour le comparer avec ce qu’on présentait à leurs étudiants en Italie. Et il lui a semblé que le niveau de l’examen pour les étudiants en Tunisie était plus élevé que celui des examens en Italie cette année-là. Il n’y a pas seulement eu destruction de ce niveau, mais il y a eu des détachements opérés via des interventions personnelles et politiques et une subornation matérielle dont l’objectif était de détruire ce niveau scientifique. La plupart de ceux qui ont été nommés ne méritaient pas d’enseigner à l’université. Je le dis en toute franchise. Lorsque nous étions à la commission de détachement de l’enseignement supérieur, il y avait plus de cinquante postes vides et le nombre des candidats ne dépassait pas les vingt, en fonction de l’offre et de la demande, supposons que tous réussissent. Mais nous n’autorisions que cinq ou sept candidats, car nous n’autorisions pour enseigner à l’Université que ceux qui présentaient la compétence scientifique requise, au point qu’alors que je poussais à engager l’un des candidats car il y avait quantité de postes vacants, un collègue m’a dit, je m’en souviens encore, c’était Mohammed Amara : « Mieux vaut un local désaffecté que mal loué ». A l’époque, comment étions-nous affectés à l’université ? Personnellement, je travaillais dix fois plus qu’on me le demandait ainsi qu’à mes collègues. Où est passé ce niveau maintenant ? Lorsque je lis les cours de mon fils ou ses cahiers de travaux pratiques ou encore les exposés, je suis consterné, car l’enseignement est la colonne vertébrale de toute nation, qui produit ses médecins, ses professeurs, ses politiciens, etc…

En règle générale, il n’y a pas d’enseignement sans politique éducative. Et si le niveau en Tunisie est arrivé à un tel point en comparaison avec le passé, cela veut dire que derrière cette réalité il y a une politique, ce qui voudrait dire que cet état de fait est voulu ou non ?

En effet, l’intervention politique est claire et évidente, particulièrement en ce qui concerne les matières littéraires. Il existe un texte d’Ali Douagi, qui enseigne en cinquième année primaire et en huitième année préparatoire et en troisième année secondaire. Pourquoi ce texte pour trois niveaux ? En fait, la religion y est tournée en dérision. Ce texte se moque de celui qui enseigne le Coran et touche de la part de ses élèves une contribution financière. Qui est ce Ali Douagi ? Il fait partie du groupe de « Taht Essour » qui se saoulent, égorgent des chats pour les manger et ramassent les mégots et disent « le malheur des uns fait le bonheur des autres ». Ils donnaient de noms aux petits et aux grands mégots. Ali Douagi a reçu la décoration de la réalisation culturelle à l’ère du 7 novembre au plus haut niveau du pouvoir. Honte à la Tunisie qui décore les clochards et les idiots et ignore les scientifiques. Moi, je n’ai bénéficié d’aucun honneur à côté de ce Ali Douagi !!

Cette intervention politique dans la littérature est sûrement justifiée… mais quelle est sa justification dès lors qu’il s’agit de mathématiques ou de chimie ? Je demande à la commission responsable des programmes : si vous aviez confiance dans ces programmes, pourquoi alors envoyez-vous vos enfants au lycée de Mutuelleville et non dans les écoles tunisiennes ?
Les programmes de réforme de l’enseignement ont été l’œuvre de Mohammed Charfi. Lui-même a raconté comment il est entré au ministère : le président de la République l’a reçu, lui et ses camarades, au palais, en tant que secrétaire général de la Ligue Tunisienne de Défense des Droits de l’Homme. Le président a parlé du terrorisme et des terroristes. Puis Charfi a dit, -il le reconnaît-, qu’il proposait une réforme de l’enseignement pour que l’enseignement prenne ses distances avec le terrorisme. Le président lui a dit qu’il le chargeait de cela, ce que Charfi a accepté et il a été nommé ministre de l’Education essentiellement pour combattre le dit terrorisme. Ses vieux camarades de la même famille de pensée s’en sont rapprochés. Le pouvoir a eu la partie facile avec les étudiants dans l’enseignement supérieur car l’étudiant a eu le droit de d’être recalé à plusieurs reprises ; dans l’enseignement primaire et secondaire, les programmes scientifiques ont diminué au profit de matière de culture générale, d’accompagnement de la culture du régime. Le lycéen termine sa scolarité dans le secondaire et ne dispose d’aucun bagage scientifique. Cette faiblesse scientifique se répercute au niveau de l’Université, qui est obligée de revoir à la baisse ses prétentions et de réviser ses programmes. Il y a eu un nombre important de nominations de professeurs qui n’avaient pas le niveau pour enseigner à l’Université. Actuellement, on trouve à l’Université quelqu’un qui s’est présenté à notre époque à la commission des affectations et que nous avions refusé à quatre reprises pour incompétence. J’ai appris qu’il est devenu un des éminents professeurs à l’Université. Lorsque Mohammed Mzali était ministre, son gendre s’est présenté à la commission d’affectation. A l’époque il enseignait de façon provisoire à la faculté de sciences de Monastir. La commission était réunie et Mohammed Mzali nous téléphonait pour nous demander de l’aide, mais nous l’avons refusé, et ce à trois reprises. Nous n’en avons pas été punis, nous n’avons pas entendu le moindre reproche de la part de monsieur Mzali. J’ai été chargé par la commission de préparer le rapport, comme c’est le cas pour chaque candidat que nous testons. J’ai rédigé un rapport négatif. Nos jugements étaient purement scientifiques et ne tenaient pas compte des aspects personnels. L’enseignement tout entier, du primaire à l’Université, est corrompu actuellement.

Professeur, autre chose, votre orientation intellectuelle et politique, en général on en dit qu’elle est réactionnaire et obscurantiste, et pourtant cette orientation vous a permis de décrocher un nombre impressionnant de diplômes scientifiques, et des institutions scientifiques de renommée internationale ont reconnu votre compétence scientifique spécialisée. Peut-être votre liberté et votre renommée au niveau mondial ont-ils contribué à faire tomber tous les qualificatifs créés par le régime contre vous qui voudrait ne vous voir reconnu que comme obscurantiste, réactionnaire et terroriste, qu’en dites-vous ?

Je me souviens des propos de l’ambassadeur d’Allemagne en Tunisie, Wolfgang Tenite, qui m’a soutenu et m’a dit un jour : « honte à l’Allemagne qui vous abandonne à votre misère, l’ambassade est à votre entier et plein service ». Et il m’a dit aussi : « Nous, en occident, nous combattons la pensée islamique, mais lorsque nous entendons que dans le mouvement islamique en Tunisie, il y a quelqu’un comme vous, nous sommes apaisés, et encouragés à dialoguer avec ce mouvement et à combattre les rapports qui nous parviennent ». L’ambassadeur du Canada m’a dit également : « J’étais directeur au ministère des Affaires Etrangères du Canada, et j’ai lu à votre propos dans les rapports scientifiques canadiens. J’aurais voulu vous rencontrer. Dès que j’ai été nommé ambassadeur en Tunisie, je suis venu vous voir sans plus attendre, je n’ai pas encore présenté mes lettres d’accréditation et je n’ai pas encore rencontré le président de la République ». Il m’a montré un cahier et m’a dit : « J’ai l’honneur de vous présenter en premier mes lettres d’accréditation ». J’étais en prison quand m’a l a rendu visite à un prisonnier canadien qui était avec moi en cellule. Il a insisté auprès du directeur de la prison pour qu’il l’autorise à me faire passer des pâtisseries par le prisonnier canadien. L’introduction de pâtisseries était interdite en prison en Tunisie et l’ambassadeur a forcé le Canadien à dire que les pâtisseries étaient pour Moncef Ben Salem et non pour lui.

Au ministère de l’Intérieur, le responsable de services spéciaux m’a dit : « vous voulez faire revenir la Tunisie quatorze siècles en arrière ». Je lui ai répondu : « Je ne pense pas que mes diplômes fassent revenir la Tunisie en arrière ». Il m’a dit que le peuple tunisien me haïssait. Je lui ai rétorqué que si le peuple tunisien me haïssait, et bien qu’il me remette entre les mains du peuple, qui me tuera. Je lui ai proposé une confrontation simple s’il le voulait : « déposez-moi avenue Bourguiba à une heure d’affluence et écrivez mon nom, Moncef Ben Salem, et choisissez votre meilleur orateur, mettez-le en face de moi, près de la statue d’Ibn Khaldoun et qu’il s’adresse aux gens comme il l’entendra, vous verrez que les gens choisiront Moncef Ben Salem, car les gens propres sont avec Dieu et ne le remplaceront par aucune alternative ». Quant aux propos qui veulent que si je n’étais pas islamiste, les solutions seraient simples et rapides, c’est vrai, j’ai été convoqué en prison pour rencontrer le ministre de la Défense : « Il est arrivé pour vous des revues scientifiques, de quoi remplir deux camions. Je veux savoir ce que vous en faites » Je lui ai répondu : « Pour le moment, elles sont chez vous, c’est vous qui pouvez en faire des fusées et des chars !!! Il m’a dit « Vous auriez pu être doyen » Je lui ai répondu : « le doyen n’a pas de niveau, tous ceux qui sont présentés par le parti peuvent devenir doyens, moi je ne désire que faire de la recherche ».

Mais comment ce régime a-t-il pu domestiquer les cadres et l’élite scientifique en Tunisie, qui n’a contribué en rien à la science et qui a joué le rôle de la brosse à reluire du régime dans les assemblées scientifiques et politiques ?

En réalité, le régime l’a domestiquée et l’a chargée de fonctions dans le social, l’économique, et lui a confié la charge de faire reluire son image. Mais en ce qui concerne la science et les scientifiques si nous comparons avec l’époque de Bourguiba, lorsqu’on affectait un professeur assistant, il était convoqué chez Bourguiba avec le ministre et Bourguiba signait l’ordre d’affectation en présence de l’enseignant. La nouvelle de la nomination par Bourguiba d’un professeur assistant était transmise par la radio car une nomination était une décision présidentielle. La première nomination faite par Bourguiba d’un professeur assistant en Tunisie a été la mienne, mais je n’ai pas assisté à la signature, car j’ai su que Bourguiba avait lu un rapport disant que j’étais religieux, prédicateur du vendredi et que j’avais souvent critiqué Bourguiba lors du prêche. Pourtant Bourguiba n’a pas cherché à me nuire, ni à moi, ni à mes recherches, ni à mes émoluments. Il y avait chez lui un reliquat de culture. Il était avocat et peut-être sa part de culture l’a-t-elle empêché de franchir des lignes rouges, mais le régime actuel a franchi toutes les lignes rouges. C’est un régime anti-culture, ignorant. Il aurait pu profiter de ma présence à l’université pour éviter tous ces scandales.
J’enseignais à la faculté des sciences lorsque j’ai été incarcéré, j’ai entendu un bulletin d’informations. J’avais été remplacé par quatorze professeurs. Et lorsque je suis sorti de prison pour assurer ma surveillance, il y avait trois brigades, chacune d’entre elles me surveillant pendant huit heures, et se remplaçant. De six heures à deux heures de l’après midi, puis jusqu’à dix heures du soir. Ils appelaient ce travail une « mission » et moi, j’étais leur « cible ». Un jour, je leur ai demandé : « Mon Dieu, calculez les dépenses affectées à ma surveillance : téléphones, cellulaires, papiers, voitures ». Ils m’ont répondu : « Pas moins de huit mille dinars cinq cent par mois » Cela a duré huit ans et deux mois. Sans parler de la terreur qu’il ont répandu chez les voisins et les scandales devant les étrangers.

Un Américain est venu me rendre visite. Il en a été empêché. C’était un journaliste de la BBC. Ils l’ont renvoyé. Un autre Américain est venu en louage et a tourné autour de la maison assiégée et puis est reparti. Il m’a téléphoné depuis le Maroc pour m’informer qu’il était venu et qu’il n’avait pu approcher de chez moi du fait de la surveillance. Il m’a donné des détails sur l’importance de cette surveillance pour m’assurer de sa sincérité et de sa détermination à tout tenter pour me voir.

Une autre fois, mon frère est venu avec son camion. Un agent de la sûreté l’a fait arrêter pour contrôler le camion. Je lui ai demandé pourquoi. Il m’a répondu que peut-être parce qu’il avait apporté un sac de blé. Je lui ai répondu qu’alors le but de l’encerclement était de m’affamer. Il m’a dit « Docteur, nous n’appliquons pas l’entièreté des directives, et si nous le faisions, ce serait encore plus dur » .Je lui ai dit : « Si vous appliquiez les directives, je vivrais comment ? » Il m’a répondu, désolé : « Vous mangeriez la terre ». Est-ce qu’on attend d’un régime qui a de telles pratiques un dialogue ? Cet encerclement est peut-être plus léger que celui que supportent des milliers de Tunisiens, Et bien que j’affronte un siège décidé au plus haut niveau, les journaux parlent de moi, les articles, les antennes satellitaires, les organisations me défendent comme des personnalités au niveau mondial, des diplomates, des présidents comme Chirac, toutes choses qui m’apportent un peu d’oxygène. Beaucoup de Tunisiens opprimés n’ont pas ces soutiens. Il y a quelqu’un qui a passé en prison dix-neuf ans : Abderrazak Mazgarichou, pourtant personne ne parle de lui ni ne prend sa défense. Je vous assure que quelqu’un qui a ma stature politique est condamné à perpétuité : c’est Sadok Chourou. C’est l’un des meilleurs scientifiques de Tunisie, qui est reconnu au niveau mondial. Actuellement, il est à la prison de Borj Er Roumi. Ahmed Labiadh, de l’élite chirurgicale, a été condamné à vingt ans. Sa femme est décédée, et ses enfants sont dispersés…

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