A Pier-Paolo Pasolini, sans qui ce texte n’aurait pas été possible

Pier Paolo Pasolini - 18.9 ko

Pier Paolo Pasolini

L’extrémisme religieux est prohibé. Le progressisme religieux est prohibé.
L’occidentalisme à outrance est mal vu. L’orientalisme a outrance est mal vu.
Il ne faut pas entrer en transe en écoutant de la musique soufi. Il ne faut pas poguer en écoutant du heavy-metal.
Il est interdit de penser. Il est interdit de se suicider.
Il est interdit de porter le voile et la barbe. Il est interdit d’être homosexuel.
Une prostituée libre est à mettre dans une prison de l’état. Une prostituée avec un papier du ministère de l’intérieur est à mettre dans un bordel de l’état.
Consommer. Obéir. Dormir. Obéir. Obéir.
Surtout, ne pas penser, c’est ben ali qui le fait à la place de tout le monde.
Ne faire qu’obéir et répéter, et répéter et répéter.
Comme des charlots devant une chaîne.
Ne jamais s’arrêter de répéter car la chaîne est sans fin.
Comme des charlots devant une chaîne.
Dans une scène qui se répète ad libitum.
Et aussi perpétuer : l’ordre, la race et la hiérarchie.
Surtout ne pas penser, c’est ben ali qui le fait à la place de tout le monde. Car il le fait mieux que tout le monde. Et si dans ce monde, quelqu’un ne pense pas comme ben ali, il a tord ; s’il persiste à ne pas penser comme ben ali, il est dangereux.
Il est interdit que la poésie prenne racine dans les veines du pays. Il est interdit que les montagnes ou les arbres parlent des poissons dialectiques dans la mer. La seule voix proférée est celle qui assourdit les pierres païennes. Ne jamais détruire les barreaux invisibles qui nous cachent le soleil. Ne jamais construire avec les barreaux invisibles qui nous cachent le soleil une échelle pour éplucher le soleil. Ne jamais détruire. Ne jamais construire.
Il est interdit de faire ce que l’on croit être bien. Il est interdit de faire ce que l’on croit être mal. La seule voie possible est celle déjà mise en place pour nous. Ne jamais descendre du train pour cueillir une fleur au bord de la route. Ne jamais descendre du train pour aider un homme à se relever. Ne jamais descendre du train même si on sait lire la langue des étoiles.
Ne jamais descendre du train. Ne jamais descendre.
Et puis finir.
Brusquement, on arrête d’être morts pour ne plus être rien.
Mise à mort de la mort.

La dernière fois où j’ai marché entre les chats des rues de mon quartier remonte déjà à un an. Il est une liberté que mon pays cultive au contraire de ce qu’on appelle communément démocraties occidentales : celle des chats. Les chats en Tunisie ont plus de libertés qu’en France. Je n’aime que les chats de mon pays et j’aime mon quartier car humains et chats vivent en toute quiétude les uns parmi les autres.
On dit que « L’homme est un loup pour l’homme », cela n’aurait pas été un problème à signaler si le loup était aussi un loup pour le loup. Mais ce n’est pas le cas. Le chat non plus, n’est pas un loup pour le chat. Il n’y a que l’homme qui soit un loup pour l’homme.
J’avais les cheveux longs et en deux semaines, je me suis fait traiter de tous les noms à cause de mes cheveux longs : « bannouta » (« fillette »), « miboune » (« pédé »)… Un gamin d’une quinzaine d’années m’a fait un doigt alors que j’attendais le métro. J’avais le tort d’avoir les cheveux longs en cette fin de 2004 dans mon pays, que je n’avais pas vu alors depuis plus de deux années. Cà me rappelait ce passage d’une chanson fleuve de Léo Ferré : « J’ai les cheveux trop longs… comme des voiles de thonier, mes beaux cheveux qu’on m’a toujours taillés, mes beaux cheveux longs dans ma tête. Dans la rue, on se retourne… Moi, je leur tire la langue ! » Sauf que je ne tirais pas langue, je me contentais de noter ces incidents avec un certain désespoir : on en était donc arrivé à un tel degrés d’intolérance dans ce pays que des cheveux longs attiraient les brimades des jeunes gens ?! Qu’est-il arrivé à la société, à la jeunesse ?

Depuis une vingtaine d’années, une atmosphère délétère au départ à peine perceptible, s’aiguise au fil des ans devenant de plus en plus pesante et malsaine. Mon dernier séjour en Tunisie m’a fait réalisé que cette atmosphère s’était concrétisée au quotidien. Agressivité, insécurité, mépris, incompréhension, repli, sont le pain quotidien en Tunisie.
Ce gouvernement depuis 18 années interdit tout et son contraire ayant pour volonté d’assujettir les gens et d’en faire un ensemble docile. Pour ce faire, il se dote de structures qui écrasent dans l’œuf tout esprit velléitaire, toute manifestation libertaire, toute revendication, toute contestation. Mais encore plus grave, pour son salut et sa pérennité absolus, il va jusqu’à annihiler et tarir toute source susceptible par un effet « pervers » à exacerber chez les individus une pensée libérée, une création décomplexée, un comportement original, une vision neuve… bref, une quelconque liberté personnelle (et non individuelle) au sein de sa prison.
Ainsi, le persécuté, résigné à son impuissance contre la machine répressive qui le broie jusqu’au plus profond de son âme quoique animé d’une colère, d’une haine, d’une violence accumulées durant des années d’humiliations, de frustrations et de persécutions, retourne toute cette colère, cette haine et cette violence… vers lui-même. Effectivement, ce qui est le plus désespérant et malheureux c’est de voir que le peuple se détruit lui-même et ne s’insurge pas contre l’état mafia qui l’opprime.
« Pourquoi le peuple tunisien adopte-t-il cette attitude ? » est une question épineuse qu’il n’est pas nécessaire de traiter ici. Le fait est que même si cette attitude est adoptée pour de bonnes raisons au départ, elle s’avère désastreuse à l’usure car les tunisiens pourrissent de l’intérieur, ils pourrissent d’eux-mêmes sans s’en rendre compte et avec toute la bonne foi et les bonnes intentions possibles. Le régime de ben ali sème les mauvaises graines au sein du peuple et le peuple au lieu de les brûler, les arrosent de sa sueur.
Les tunisiens dépossédés de leur capacité de création, de pensée et de choix aux dépends d’un modèle de vie bâtard, préfabriqué et imposé de force, se retrouvent noyés dans un conformisme, une homogénéisation sociale, une acculturation qui a pour conséquence la haine et la violence vis-à-vis de l’Autre et de l’autre. Le constat est peut-être sévère (en tout cas les prémices sont bel et bien là), mais les tunisiens, surtout les jeunes soufrent d’une forme de déshumanisation, une forme d’aphasie atroce, une brutale absence de capacité critique, une passivité générale. Pasolini disait que ces caractéristiques lui rappelaient celles des S.S. Loin de moi l’idée de traité les tunisiens de S.S. bien sûr, cependant l’état d’aliénation auquel veut les réduire la dictature les poussent à se protéger en se réfugiant sous l’étendard du plus petit dénominateur commun sur l’autel duquel est sacrifié la Différence.

Ces brimades contre les cheveux longs m’ont fait aussi penser ultérieurement à un article de Pasolini de ceux qu’il avait écrit pour le « Corriere della sera » au milieu des années 70 et dans lequel il parlait de la haine des cheveux longs dans son Italie d’alors. J’avais alors relut le recueil de ces articles à la recherche du texte en question. Recueil qui m’a aidé à trouver des réponses à mes questions, dont le titre est « Ecrits corsaires » et dont voici des extraits à la lumière desquels on pourrait regardé la société tunisienne d’aujourd’hui :
« Aujourd’hui, en revanche, l’adhésion aux modèles imposés par le Centre est totale et sans conditions. Les modèles culturels réels sont reniés. L’abjuration est accomplie… Mais la révolution du système des informations a été plus radicale encore et décisive. Via la télévision, le Centre a assimilé, sur son modèle, le pays entier, ce pays qui était si contrasté et riche de cultures originales. Une œuvre d’homologation, destructrice de toute authenticité, a commencé. Le Centre a imposé – comme je disais – ses modèles : ces modèles sont ceux voulus par la nouvelle industrialisation, qui ne se contente plus de « l’homme-consommateur », mais qui prétend que les idéologies différentes de l’idéologie hédoniste de la consommation ne sont plus concevables…
En revanche, le nouveau fascisme, la société de consommation, a profondément transformé les jeunes ; elle les a touchés dans ce qu’ils ont d’intime, elle leur a donné d’autres sentiments, d’autres façons de penser, de vivre, d’autres modèles culturels. Il ne s’agit plus, comme à l’époque mussolinienne, d’un enrégimentement superficiel, scénographique, mais d’un enrégimentement réel, qui a volé et changé leur âme. Ce qui signifie, en définitive, que cette « civilisation de consommation » est une civilisation dictatoriale. En somme, si le mot de « fascisme » signifie violence du pouvoir, la « société de consommation » a bien réalisé le fascisme.
C’est quoi, la culture d’une nation ? D’habitude, on croit, même chez les personnes intelligentes, que la culture d’une nation est la culture des scientifiques, des hommes politiques, des professeurs, des fins lettrés, des cinéastes, etc. Et donc qu’elle est la culture de l’intelligentsia. En fait, ce n’est pas du tout ça. Ce n’est pas non plus la culture de la classe dominante, qui, justement, à travers la lutte des classes, cherche à l’imposer au moins formellement. Ce n’est pas plus la culture de la classe dominée, c’est-à-dire la culture populaire des ouvriers et des paysans. La culture d’une nation est l’ensemble de toutes ces cultures de classes : c’est la moyenne de toutes. Elle serait complètement abstraite si elle n’était pas directement reconnaissable – ou pour le dire mieux, visible – dans le vécu et dans l’existence, et si elle n’avait pas, en conséquence, une dimension pratique. Pendant longtemps, en Italie, ces cultures ont pu être distinguées, même si elles ont été unies par l’Histoire. Aujourd’hui, distinction sociale et unification historique ont laissé la place à une homologation entre toutes les classes. »


orar

24/12/2005 01:10

www.u-blog.net/amarades

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