Photo Bill Hocker
 

Bonjour. Je m’appelle Aïcha. J’ai 12 ans, je viens d’El Griaat, délégation Medjez El bab, gouvernorat de Béja. Mais depuis 6 mois je vis dans une immense villa aux berges du lac…

Un an plutôt, j’étais encore chez moi, avec mes deux sœurs et mon frère unique. Mon père travaillait à la ferme, la grande ferme du coin. Il s’occupait des vaches à l’étable, de grosses vaches hollandaises, de vraies machines à lait. On dit qu’une seule de ces vaches peut valoir jusqu’à 1500 dinars. Ouwaw !!! Mon père a toujours rêvé d’en posséder. Il disait souvent “une seule hollandaise et je quitterais ce boulot merdique, on aura plus besoin de rien.” Ma mère quand à elle rêvait d’une machine à coudre. Elle faisait déjà pas mal de trucs à la main ; mais avec une machine elle était sure qu’elle allait gagner plus d’argent que pourrait donner une vache hollandaise. Loin des vaches et des machines à coudre, mes rêves étaient plutôt à long terme, je voulais devenir médecin, un médecin ça gagne beaucoup d’argent. A part que ça prend beaucoup de temps, je trouvais mon rêve plus simple qu’une vache ou une machine, toutes les deux sont trop chères, le mien ne coûte rien, il suffit d’aller à l’école tous les jours et de faire ce que dit la maîtresse.

Je suis l’aînée de mes frères, Fatma, dix ans, Salma, huit ans et Mohamed, six ans. Mon père aime beaucoup Mohamed, il disait que c’est l’homme de la maison. Il le prenait tous les soirs avec lui à l’épicier du coin là où il jouait aux cartes avec ses potes.

Ma mère, elle, ne jouait jamais. Elle passait toute la journée à faire le ménage, nous préparer à manger, s’occuper des poules, coudre, préparer du piment, coucous, hlalem, qu’elle vendait aux femmes de Medjez El bab et quand elle trouvait un peu de temps libre, elle partais avec ses voisines à la recherche de bois (htab) pour la tabouna (pain fin et rond fait à la maison et préparé dans les fours de terre). Elle est forte maman, je vous assure, elle est même plus forte que papa.

Un matin, je me suis réveillée sur la voix de Fatma : “Aïcha, Aïcha, réveille toi, Mohamed va mourir…” je me suis éjectée de mon lit comme une folle, Mohamed n’était pas là, mon père non plus, seule ma mère était debout devant la maison les larmes aux yeux, des larmes qu’elle a essuyé dès qu’elle m’a vue.

–  Mohamed va mourir ?

–  Non, qui c’est qui t’as dit ça ? Il a juste mal au ventre, ton père l’a ramené au mostaousef ( dispensaire) pour voir le toubib. Je suis sure que c’est de ta faute, je t’ai dis il faut pas le laisser manger n’importe quoi, tu surveille pas autant ton frère…

Depuis ce matin là, mon père ramenait Mohamed trois fois par semaine à Tunis pour voir le toubib. Mohamed m’a dit qu’ils vont à un immense mostaousef ( dispensaire), qu’à chaque fois qu’ils y vont, on le déshabille, on l’allonge sur un lit et on le branche à une machine. Ma mère m’a dit que cette machine là change le sang de Mohamed. Je l’envie, ce petit Mohamed, il va trois fois par semaine à Tunis et en plus il a du sang neuf tout le temps. Mais Papa n’était pas heureux. Ils ne sont plus contents de lui à la ferme, ils disent que papa doit aller tous les jours à la ferme sinon on va le renvoyer. Papa gueulait tout le temps et les traitait de monstres, il disait que quand la vache tombe, ses couteaux se multiplient, je n’ai pas compris de quelle vache il parlait. Mais les monstres ont fini par le renvoyer. Alors 3 jours par semaine il partait à Tunis avec Mohamed et les 4 jours qui restaient il cherchait du boulot. Il ne jouait plus aux cartes. Il dit qu’il a emprunté de l’argent à tous ses potes et qu’il ne recommencerait à jouer que quand il aura assez d’argent pour les payer. Ma mère partait de temps en temps à Medjez El bab pour chercher « talya
saboun
 » (faire la lessive chez les gens) mais avec les machines à laver personne ne veut plus de femmes pour laver son linge.

Je suis rentrée un jour de l’école pour trouver un homme bizarre chez nous. Dès que je suis rentrée, il m’a fixée du regard :

–  sbya tbarka Allah 3aliha, elle donne plus que son âge.

–  Elle n’a même pas encore ses 12 ans, murmure ma mère.

–  Tant mieux, plus on est jeune plus ça marche. Disait il en s’éclatant d’un rire vulgaire. Et puis d’un air plus sérieux : bech irabouha 3ala idihom (il vont l’élever).

Papa, assis à côté de l’homme bizarre, se lève brusquement et demande à ma mère de préparer mes affaires.

–   non ma fille n’ira nulle part.

–   esma3 elklem ya m’ra (femme, écoute ce qu’on te dit ! ).

–   Non, ma na3tich binti (je ne donnerai pas ma fille)…et elle fond en larmes…

La chambre sombre dans un long silence brisé de temps en temps par les sanglots de ma mère.

–   Aïcha bikrti (mon ainée), tu ne l’aimeras pas plus que moi, mais Mohamed est aussi mon fils unique, sa vie est en danger. Aicha est la seule qui pourrait ramener assez d’argent pour le soigner, elle est notre dernier espoir, qu’est ce que tu veux que je fasse ? Personne ne veut m’embaucher, je dois de l’argent à la moitié du village, je n’ai plus de quoi payer le transport pour tunis. Toutes les portes sont fermées devant moi….. si Belgacem m’a dit que c’est une bonne famille, qu’ils vont la traiter comme leur fille…

Si Belgacem n’a pas tardé à confirmer :

–  t’as raison toi (s’adressant à ma mère) tu sais pas où est ce que ta fille va vivre, c’est un palais, un grand château, même dans tes rêves tu vivras pas dedans. el3izz…mais si tu veux pas, tu veux pas…j’en trouverais une autre…si j’ai pensé à vous c’est parce que je veux vous aider, je veux votre bien.

Aujourd’hui, j’ai eu mes 12 ans, ici dans le palais loin de Fatma, Salma et Mohamed. Loin de ma mère…depuis six mois, depuis que je suis ici, je l’ai pas vu…mon père qui vient tous les mois prendre l’argent de lella m’a dit qu’il vont tous bien. Depuis six mois je ne vais plus à l’école, mes copines me manquent, ma classe, les petits dessins qu’on fait…je ne serais pas médecin ; tant pis. L’essentiel c’est que mon petit frère survive. Mes mains sont devenues dures comme celle de ma mère, lella ne veut pas que j’utilise la lave vaisselle, elle veut que je fasse tout à la main. Ma journée commence dès 6h du matin pour finir à dix heures du soir parfois plus tard surtout quand sidi invite des gens chez lui. Je n’oublierai jamais cette nuit où l’un de ses invités, pouvant à peine marcher, s’est jeté sur moi dans la cuisine. J’ai eu peur et j’ai couru vers sidi. J’ai fini par me faire engueuler mais j’ai quand même entendu sidi chuchoter derrière : “ce n’est qu’une gamine, t’es devenu fou ou quoi ?

Je faisais l’impossible pour finir mon boulot un peu plu tôt, je rêvais d’une journée sans vaisselles, sans ménages, sans linge à laver. Un soir, j’ai veillé tard le soir pour faire les taches du lendemain espérant que le lendemain serait le jour de congé rêvé mais je me suis trouvée dans la maison de la mère de Lella pour faire le grand ménage. La maison était très grande, je devais nettoyer toutes les fenêtres et les portes, le soir j’ai pleuré dans mon lit, j’avais trop mal au dos et aux mains. Ce soir là maman est venue me voir avec son grand sourire. Elle savait qu’elle me manquait. Je lui ai montré mes mains, elle les a pris entre les siens et elle les a embrassés tendrement.

Ici j’ai appris beaucoup de choses. J’ai appris que la vie est beaucoup plus dure que ce que je croyais il y a 6 mois. Ici j’ai compris que pour vivre il faut travailler. Mon rêve n’était pas le plus simple finalement, pour être médecin il faut pas uniquement allez à l’école tous les jours mais il faut aussi de l’argent pour ne pas travailler et peut être finalement beaucoup plus d’argent que ce que coûte une vache hollandaise ou la machine à coudre. Reste juste une seule question dans ma tête. La maîtresse à l’école nous a parlé un jour des droits de l’enfant en Tunisie. Je ne sais pas exactement ce que cela veut dire mais j’ai cru comprendre que pour nous les enfants en Tunisie, il y a des gens qui s’occupent de nous. Moi, Mohamed, Fatma et Salma, ne nous sommes pas des enfants ? Pourtant personne ne s’occupe de nous ! Où sont ils alors ces gens là ?

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