Jamais comme en ce mois de janvier 2005, ce slogan français de juin 1968 ne m’a paru plus actuel. Pour que élections aient un sens et une valeur reconnus, il faut que certaines conditions soient remplies. Ces conditions ne m’apparaissent être présentes ni en Iraq ni dans le “reste de Palestine”, les 22% de la Palestine historique que représentent les territoires de Cisjordanie, Gaza et Jérusalem-est.

L’Iraq est occupé par 200 000 militaires et mecenaires étrangers en armes, qui s’y livrent à une guerre féroce contre la résistance armée, contre la résistance civile et contre la quasi-totalité de la population. Ce qui sortira des élections du 30 janvier, si elles ont bien lieu – c’est de moins en moins sûr – n’aura donc aucune légitimité, aucune légalité. Libre aux plaisantins, de droite, du centre ou de gauche, laïcs ou religieux, sunnnites, chiites ou chrétiens, arabes, turkmènes ou kurdes, soutenus par tel ou tel pays étranger, tel ou tel chef de clan, de tribu ou de confrérie, telle fondation européenne ou américaine, de se prêter à ce jeu macabre. Non seulement ils y risquent leur tête, car la Résistance est résolue à empêcher ces élections – et elle a raison -, mais en plus, s’ils y survivent, ils compromettront toute future participation de leur part à un processus électoral authentique, qui finira bien par avoir lieu dans l’Iraq libéré, dans un an, dans cinq ans ou dans dix ans. Bref, on peut déjà déclarer le futur résultat de ces élections comme nul et non avenu. Il n’y a rien d’autre à ajouter.

La Palestine, maintenant. Le 9 janvier, les habitants en âge de voter sont appelés à élire un “Président” d’une fantomatique “Autorité national palestinienne” qui a tout d’un Judenrat. Pour les ignorants, rappelons ce qu’était un Judenrat. C’était le Conseil des juifs mis en place par les occupants allemands dans les ghettos juifs de Pologne pendant la deuxième Guerre mondiale. Ce Conseil de notables, assisté par une “Judenpolizei” (une police des juifs, portant brassard avec l’étoile bleue de David), était chargé de l’administration de la population parquée dans le ghetto et c’était lui qui était chargé de sélectionner les juifs à transférer dans les camps d’extermination comme Auschwitz. Le “pouvoir” de ce Judenrat était pour le moins limité. Un système pervers similaire à celui des camps de concentration où la discipline et l’administration internes étaient assurées en grande partie par les “kapos”, équivalent nazi des contremaîtres dans les plantations coloniales à esclaves.

L’Autorité palestinienne peut aussi être comparée à d’autres structures mises en place par des pouvoirs coloniaux, par exemple dans les bantoustans où l’Afrique du Sud de l’apartheid enfermait une partie de la population autochtone noire. L’Autorité palestinienne n’a de pouvoir que ce que veut bien lui concéder la puissance occupante. Elle est privée des attributs primaires de la souveraineté. Quant à la population, elle est privée des droits élémentaires : liberté d’établissement et de circulation, liberté d’expression et d’association, liberté de retour à son lieu d’origine, droit de propriété, droit de travailler, droit d’étudier, droit de se soigner etc. etc.

Que pourra faire le nouveau président élu de l’Autorité palestinienne ? Tenter de négocier une nouvelle solution bâtarde de compromis avec la puissance occupante et s’aménager des niches, qui profiteront uniquement – et encore, même cela n’est pas sûr – à une petite partie de l’élite palestinienne et permettront à une petite centaine de milliers de fonctionnaires de faire subsister leurs familles ? Guère plus. Car il n’y aura même pas un “Oslo 2”.

Le peuple palestinien ne se résume pas aux habitants du “reste de Palestine”, qui n’en constituent environ qu’un tiers. Les deux autres tiers sont soit en territoire israélien, soit aux quatre coins du monde. Alors que le gouvenrment israélien est en train de réfléchir à la manière d’associer tous les juifs de la planète aux consultations “démocratiques” – il est question de créer une deuxième Knesset, celle de la diaspora -, on aurait pu imaginer que l’Autorité palestinienne instaure le droit de vote pour les palestiniens de la diaspora, ce qui aurait doublé le nombre d’électeurs potentiels et permis à la diaspora palestinienne d’exercer des tâches de lobbying partout où elle est installée. Mais cela n’est même pas venu à l’esprit des hommes de Ramallah, bien trop occuper à franchir les check-points pour tenir leurs meetings électoraux. Et enfin, la démocratie ne se résume pas aux élections. Pour qu’il y ait démocratie, voici les trois conditions minimales requises : 1° – Un État souverain reconnu sur un territoire aux frontières rconnues ; 2° – Un État de droit où règne un équilibre des pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire) ; 3° – Un peuple souverain jouissant de tous les droits fondamentaux usuels et donc en mesure d’exercer des contre-pouvoirs reconnus.

Aucune de ces conditions n’est acquise dans le bantoustan morcelé que constituent les territoires occupés en 1967. Les organisations qui appellent au boycott des élections du 9 janvier ont donc parfaitement raison. La seul utilité éventuelle de ces élections, c’est qu’elles tiendront lieu de grand sondage sur l’état de l’opinion de cette partie du peuple palestinien. Mais elles ne règleront rien, strictement rien. Et leur résultat est connu d’avance : une participation relativement élevée malgré toutes chicanes mises en palce par les occupants, une victoire à 55% de Mahmoud Abbas, suivi de Mustapha Barghouti à peut-être 20%, les 25% restants se répartissant entre les autres candidats.

Bref, il y a là de quoi de quoi démoraliser le plus optimiste des amis des Palestiniens et du droit des peuples. Quelle est l’alternative, demanderez-vous ?

La voie “française” : un seul État
L’alternative, qui n’est pas pour demain ni peut-être même pour après-demain, est celle de la raison. Elle est présente dans l’histoire de la Palestine depuis les années 1920 : c’est celle d’un seul État démocratique pour tous les habitants de Palestine, où chacun aurait les mêmes droits et les mêmes devoirs. Un État fondé sur le principe simple : “Une personne, une voix”. Un État avec une seule armée, une seule police, une seule justice, une même école, une même assistance publique, une même fiscalité, un même droit pénal et civil, des mêmes cimetières, des mêmes plaques d’immatriculation,une même sécurité sociale pour tous.

Comment y arriver ? Par étapes. En créant entre Palestiniens anciens et Palestiniens récents des alliances politiques et des projets communs dans tous les secteurs : économique, social, culturel, artistique, médiatique et reproductif (logement, santé, enseignement).

Il ne s’agit pas là de ce que certains appellent un État “binational”, car il n’y a pas deux nations en Palestine historique, dont l’une serait “juive”. Tous les Israéliens ne sont pas juifs, et si on considérait d’une part qu’il y a une nation juive, alors il faudrait traiter en étrangers tous les non-juifs [ce qui est la pratique, de fait] et il faudrait d’autre part appliquer la même grille aux Palestiniens, en excluant soit les chrétiens, soit les druzes, soit les bédouins, soit les Samaritains, soit même les juifs. Il y a, du côté israélien, des individus et des groupes d’origine, de culture, de langue et de mentalité différentes, qui sont traités comme du bétail par leurs chefs et qui sont loin d’être des citoyens à part entière.

Une fois reconnu l’échec historique du sionisme à faire de ce ramassis planétaire un peuple, il faudra tirer les conclusions : un nouveau peuple doit naître. Et cela ne peut pas venir des “liens naturels” que représenteraient la langue, la religion, ou la “race”. Une nation se constitue par un acte collectif de volonté, qui est éminemment politique. Une nation, a dit Ernest Renan, est un “plébiscite quotidien”, ce n’est pas une donnée “naturelle” acquise une fois pour toutes par le sang (Blut, en allemand) ou le sol (Boden, en allemand).

C’est cette conception, issue de la révolution française, qui est la seule viable et raisonnable, pour les Palestiniens comme pour les Israéliens. Toute autre solution s’appuyant sur le Blut und Boden, est condamnée à l’échec. Les sionistes, disciples tardifs des romantiques allemands du début du XIXème siècle (Fichte, Schelling et Herder), nous l’ont déjà amplement démontré. Tout comme les nationalistes arabes, nourris aux mêmes sources romantiques allemandes et donc l’échec spectaculaire n’a fait qu’anticiper celui, qui sera encore plus fracassant et spectaculaire, du sionisme réel, de droite comme de gauche, religieux comme laïc, juif comme chrétien.

Certes, il faudra, pour arriver à la réalisation de ce rêve, déployer une énergie titanesque. Les humains qui peuplent la terre de la Palestine historique sont à mon sens parfaitement capables de relever ce défi. Et ils trouveront l’appui de l’aile marchante de l’humanité. Nous attendons donc que ce chantier se mette en branle. On a assez attendu !

Pour en savoir plus sur le projet d’un seul État démocratique pour tous en Palestine/Israël, consulter les pages :
http://quibla.net/palestine2/etatde…
http://quibla.net/palestine2/etatde…

l’article de Fausto Giudice, Faisons un rêve : Fatima Karamazov Première ministre d’un nouveau pays : la République de Canaan. ou sur ce site.

Consulter aussi le site de l’Association pour un seul État démocratique en Palestine/Israël.

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