Nombreux sont les enfants dans mon pays auxquels on a volé leur enfance, malgré le 26-26, malgré la bienveillance de notre cher président, malgré toutes les associations d’enfance, malgré tous les décrets, toutes les décisions, toutes les lois, malgré tout le baratin qu’ils nous bouchent les oreilles avec tous les soirs sur canal 7.

« Florida…Florida », qui est-ce qui n’a jamais entendu ce cri à Tunis, dans les stations de métro, surtout la République et Barcelone. Agés entre 6 et 14 ans, généralement mal habillés, leurs petits corps craquant sous le poids d’un tas de responsabilités et de misère. Ce sont les vendeurs de chewing-gum dans les stations de métros. On les rencontre tous les jours, en allant au boulot, en rentrant du boulot, en attendant des métros qui ne viennent pas parfois. On les rencontre mais on ne les voit pas. On voit le vendeur de Florida mais on ne voit pas l’enfant qui vent les Florida, pourtant c’est un enfant, ce n’est qu’un enfant.

« Des petits voyous, faut pas trop s’en approcher, ils peuvent être dangereux, ils peuvent te piquer ton fric quand tu sors ton porte-feuilles pour les payer. Il faut se méfier, ils viennent tous de Djebel… et de …waldihom msallmin fihom, futurs criminels. ». Ah les préjugés ! Le monde serait certainement meilleur si ce mot disparaissait un jour du dictionnaire.

J’ai eu un jour l’occasion de les contempler de mon banc à la station de métro Barcelone, j’attendais un métro abordable dans lequel je pourrais mettre le pied. Y avait un groupe de 3 enfants, le plus âgé devait avoir une dizaine d’années. Ils étaient en train de jouer, c’était la première fois que je les voyais ainsi. Ils se bousculaient, se bagarraient, s’éclataient de rire pour n’importe quoi oubliant leurs marchandises, leurs clients et les métros, ignorant les cris d’un vieillard à côté : «  barra el3ab b3id, el3ab b3id ya oulad » j’ai suivi leur jeu avec curiosité, en se rapprochant de moi, j’ai découvert que l’un d’eux, le plus jeune avait une malformation au niveau de la main gauche, pratiquement pas de doigts, et au niveau de la joue gauche aussi, je ne sais pas si c’est une malformation natale ou une brûlure ancienne vu la couleur de la peau dans les zones atteintes. Il était très petit de taille, très fin, maigre plutôt, il ne devait pas avoir plus de 7 ans. Pourtant c’était celui qui s’éclatait le plus d’entre eux, il se défendait bien avec une seule main et souriait tout le temps. Malgré sa bouche déformée, son sourire était très beau ou moi je le trouvais beau : il était plein de vie, d’innocence et de force : oui Mme la vie, je suis né dans la merde, je vis dans la merde mais je souris et je sourirai toujours.

J’ai vu les enfants soudain s’acharner sur un truc qu’un jeune homme a jeté avant de prendre son métro. Le plus fort a fini par l’avoir, c’était un bout de cigarette encore allumé, vraiment un tout petit bout de cigarette mais c’était suffisant pour que le vainqueur frime avec pendant un moment en faisant le va et vient devant ses copains.
Ce n’était sûrement pas sa première cigarette ou bout de cigarette, il fumait comme un homme à la trentaine. Ma curiosité a fini par atteindre un degré qui m’a fait sortir de mon statut d’observatrice pour discuter un peu avec ces gamins. Je voulais tout savoir et il fallait commencer par devenir une fan de Florida. J’achète et je pose mes questions. Les enfants étaient assez rusés pour ne pas dire toujours la vérité et c’est évident du moment où je suis classée dans l’autre rive. Tout ce qu’ils espéraient de moi c’est le prix d’un paquet de chewing-gum : une centaine de millièmes et ils étaient prêts à tout dire pour l’avoir. Une chose dont je suis sûre, les 3 gamins vont tous à l’école, l’aîné est en 5ème année de base.

Ils viennent du même quartier, leur situation familiale est pratiquement la même, le père est chômeur, la mère bosse de temps en temps chez des particuliers, la famille est nombreuse, si tu veux manger, tu dois bosser. Ils bossent l’été toute la journée, l’hiver après l’école.
Ils traînent d’un métro à un autre, d’une station à une autre, tous les « florideurs » se connaissent entre eux et se partagent les stations, chacun son territoire et le plus fort gagne, il y a de plus en plus d’adultes qui les concurrencent, ce métier est de plus en plus répandu. En lui demandant enfin s’il aime les chewing-gum qu’il vend, le petit m’a fait un grand sourire et j’ai senti qu’une barrière venait de se casser entre nous deux. Si tu offres un morceau de chocolat à n’importe quel enfant au monde, il le dévorera…sauf celui là… il le vendra. Un enfant pour qui l’argent devient plus cher que le chocolat n’est plus enfant, quelqu’un lui a volé son enfance.

Nombreux sont les enfants dans mon pays auxquels on a volé leur enfance, malgré le 26-26, malgré la bienveillance de notre cher président, malgré toutes les associations d’enfance, malgré tous les décrets, toutes les décisions, toutes les lois, malgré tout le baratin qu’ils nous bouchent les oreilles avec tous les soirs sur canal 7. Les enfants qui mendient traînant derrière eux des vieillards ou des femmes qui se prétendent malvoyants ou handicapés.
Les bébés qui ouvrent les yeux dans la rue, tètent dans la rue, qui pleurent dans la rue et dorment dans la rue, le visage couvert de mouches dans les bras de leurs mères réfugiées sous les murs des mosquées, des mères qu’on traite de salopes, c’est comme si tout enfant né dans la rue était un bâtard, c’est comme si les bâtards n’avaient pas le droit de vivre. Les bébés qu’on loue de leurs parents pour mendier avec, plus il est beau et surtout s’il a les yeux clairs et les cheveux blancs plus il rapporte. Ils sont nombreux, tellement nombreux que je me demande ce que font les associations d’enfance en Tunisie, que faites vous ? Quels enfants protégez-vous si ces enfants là ne sont pas protégés ?

Selon le MAFFE, il existe actuellement un délégué dans chaque gouvernorat, soit 24 délégués en fonction. Le Délégué à la Protection de l’Enfance est chargé :

  • D’une mission d’intervention dans tous les cas où il s’avère que la santé de l’enfant ou son intégrité physique ou moral est menacée ou exposée à un danger.
  • De recevoir les signalements de toute personne y compris celle qui est tenue au secret professionnel,
  • De prendre en charge la situation des enfants en danger en coopération avec les autres intervenants,
  • D’encourager et assurer le suivi des cas de ” médiation ” entre les enfants infracteurs et les victimes.

L’article 20 du C.P.E dispose :

” Sont considérées, en particulier, comme des situations difficiles menaçant la santé de l’enfant ou son intégrité physique ou morale :

  1. La perte des parents de l’enfant qui demeure sans soutien familial ;
  2. L’exposition de l’enfant à la négligence et au vagabondage ;
  3. Le manquement notoire et continu à l’éducation et à la protection ;
  4. Le mauvais traitement habituel de l’enfant ;
  5. L’exploitation sexuelle de l’enfant qu’il s’agisse de garçon ou de fille ;
  6. L’exploitation de l’enfant dans les crimes organisés au sens de l’article 19 du présent code ;
  7. L’exposition de l’enfant à la mendicité et son exploitation économique ;
  8. L’incapacité des parents, ou de ceux qui ont la charge de l’enfant, d’assurer sa protection et son éducation. “

Mais loin des articles et des codes et machins, ces enfants là, pourquoi on n’en parle jamais dans la presse, pourquoi ? Et parler d’émissions qui touchent la société et parler d’une presse qui s’occupe des problèmes des Tunisiens, d’espaces de discussion libres, 9adhaya fillmojtama3, almindhar, etc. ou la chaîne de radio privée qui se prétend libre et indépendante, pourquoi aucune de ses émissions n’a jamais parlé un jour du calvaire des enfants travailleurs, des SDF de Tunis, des mendiant des métros, pourtant ce sont des tunisiens, ces gens là. On ne leur demande pas de parler de la dictature du régime ni de l’état des droits de l’homme dans les prisons tunisiennes, on leur demande beaucoup moins que ça, au moins pour le moment, on leur demande de parler de tous ces tunisiens oubliés, on leur demande de descendre dans les rues, rentrer dans les quartiers chauds, voir pourquoi y a de plus en plus de criminels dans mon pays, pourquoi on ne peut plus monter dans le métro avec une chaîne autour du cou sans vérifier chaque 2 minutes qu’elle est bien cachée sous ses fringues, voir pourquoi toute cette haine qu’on voit dans les yeux des jeunes, pourquoi on ne peut plus rentrer chez soi après 9 h du soir sans être accompagnée, pourquoi on ne peut plus répondre à ses appels dans une station de métro ou de bus par peur de se faire arracher le portable, voir pourquoi on a perdu le minimum de sécurité qu’on avait avant ( et dire que le nombre de crimes a diminué de je ne sais pas combien cette année, 20 ou 30 % , ils parlent certainement des criminels que la police a réussi à arrêter).

Vous savez ? La mémoire d’un enfant c’est fort, ce qu’on retient enfant, généralement on ne l’oublie jamais. Je me rappelle un jour depuis 24 ans, mes parents m’ont déposé à l’école et sont partis.
L’institutrice n’est pas venue. En gros, on nous a mis à la porte : vous n’avez pas école aujourd’hui, rentrez chez vous. C’était ma première année à l’école, je savais en gros le chemin de retour mais sous la pluie torrentielle qu’il y avait ce jour là, le bruit du tonnerre, je n’osais pas bouger, je suis restée clouée devant l’école sous la pluie en sanglotant. J’avais trop peur…En courant pour rattraper leurs cours, deux jeunes garçons m’ont aperçu. Ils se sont arrêtés, ils ont abandonné leur cours et ils m’ont ramenée jusqu’à chez moi sous la pluie qui n’a pas arrêté. Ils se sont même pommés dans mon quartier et n’ont pas trouvé leur chemin de retour. Depuis, je ne les ai jamais revus mais je ne les ai jamais oubliés et j’espère toujours les retrouver un jour, juste pour leur dire :
MERCI…

Pourquoi je vous raconte tout ça ? C’est juste pour vous dire : si un jour vous rencontrez ces petits vendeurs et même si vous n’avez aucune envie d’acheter leurs trucs, ne tournez pas la tête avec mépris, ne leur gueulez pas dessus même s’ils insistent, juste faites leur un grand sourire, un sourire d’un être humain à un être humain et souhaitez leur avec respect bonne chance pour le reste de la journée et ils ne l’oublieront jamais.

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