Le président d’Ennahdha et de l’ARP, Rached Ghannouchi. Crédit photo : Ahmed Zarrouki.

Depuis le Virage 80 acté par le président de la République, de nombreux appels à prévenir la violence ont été lancés par des organisations nationales et des chancelleries. Dans son allocution du 25 juillet, Kais Saied a lui-même tiré la sonnette d’alarme :

Je demande aux Tunisiens d’éviter les affrontements dans les rues car il y a des personnes qui pêchent dans des eaux troubles.

Et d’avertir contre « ceux qui sèment l’anarchie et le sang ». Cette crainte d’un éventuel embrasement provoqué par le parti islamiste Ennahdha et ses alliés puise sa source dans les évènements récents mais aussi dans un passé jalonné par la violence. Autre constance : cette violence est souvent drapée sous le voile de la religion.

Violence et légitimité religieuse

«Chaque fois que les islamistes seront sous pression, ils vont recourir à la violence», prédisait feu Chokri Belaid. Avec le gel par Saied des activités de l’assemblée et le limogeage du chef du gouvernement, la pression pesant sur les islamistes est sans précédent. Et les actes de violences n’ont pas tardé. Des heurts ont ainsi éclaté devant le Parlement entre les partisans des décisions du président de la République et ceux des islamistes, le 26 juillet. Des insultes et des jets de pierres ont été échangés entre les deux camps. Les militants islamistes ont également tenté de forcer l’entrée du parlement, fermé sous ordre du président de la République. Afin de donner une légitimité religieuse à la position politique d’Ennahdha, l’Union des Oulémas musulmans, proche des islamistes tunisiens, a émis une fatwa, le 26 juillet, qualifiant les décisions de Saied d’«acte criminel impardonnable» qui «porte atteinte aux institutions». Elle a appelé par ailleurs à soutenir le gouvernement tunisien limogé.

Chantage : Aides Covid contre Ennahdha au pouvoir

Pour se maintenir au pouvoir, les Nahdhaouis s’appuient sur la religion mais aussi sur le lobbying. Le 27 juillet, le membre du bureau politique d’Ennahdha et fondateur du Centre d’études sur l’islam et la démocratie (CSID), Radhouan Masmoudi a plaidé pour la suspension des aides américaines prévues pour la Tunisie dans la cadre de la lutte contre le Covid-19 étant donné que le pays est secoué par un «coup d’Etat», d’après lui. Le lobbyiste islamiste, proche d’Ennahdha, est ainsi prêt à sacrifier la vie de citoyens tunisiens, ravagés par la crise sanitaire, sur l’autel des intérêts du parti.

De telles escalades expliquent ainsi les inquiétudes quant au recours des militants islamistes à la violence comme réaction aux décisions du président de la République.

Historique des violences nahdhaouies

Lancée dans les années 70, la mouvance islamiste tunisienne, agissant sous l’obéissance de Jamâa al-Islamiya, s’est fortement implantée dans les universités. Des accrochages entre les islamistes et les militants de gauche y étaient récurrents. Les objets de discorde tournaient, entre autres, autour de la volonté des islamistes d’exiger des suspensions des cours lors des heures des prières ou encore des tenues vestimentaires dites islamiques aux femmes.

Pour imposer leur dessein, les islamistes n’hésitaient pas à recourir à la violence. En septembre 1977, ils ont fermé de force et détruit les cafés et restaurants à Sfax afin de faire respecter le jeûne du ramadan.

En 1987, le pouvoir accuse la mouvance islamiste, sous le nom du Mouvement de la Tendance Islamique (MTI) depuis 1979, d’avoir perpétré les expositions dans quatre hôtels à Sousse et Monastir ayant causé des blessures à 13 touristes. Faits reconnus par l’ex-secrétaire général d’Ennahdha Hammadi Jebali, à l’époque encore en poste, au lendemain de la révolution début 2011. Toujours en 1987, un coup d’Etat contre le régime en place a été commandé par les islamistes. L’un de figures du mouvement islamiste, Salah Karkar, a reconnu la responsabilité de son organisation dans cette tentative de coup d’Etat. A l’époque, la ligne putschiste du parti était un des alibis ayant servi à Ben Ali pour faire son coup d’Etat le 7 novembre 1987.

Le MTI, rebaptisé Ennahdha en 1989, a participé aux élections législatives de la même année et a été annoncée perdant par le pouvoir. Dans sa contestation des résultats du scrutin, un commando attaque une permanence du RCD dans le quartier de Bab Souika. Un des gardiens du local avait été aspergé d’essence et brûlé vif en 1991.

La mouvance islamiste a été le berceau également de leaders de groupes terroristes dont le plus emblématique est Seifallah Ben Hassine, alias Abou Yadh. Ce djihadiste a fait ses premières armes au sein du MTI, devenu Ennahdha, dans les années 80 avant de s’affilier plus tard à ce qui deviendra la mouvance Al-Qaïda.

Ennahdha après la révolution : ses « faits d’armes »

Tout en prétendant avoir adopté une lecture islamique modérée, Ennahdha n’a cessé depuis 2011 d’entretenir des liens avec les branches salafistes djihadistes. En parlant des militants djihadistes d’Ansar al-Charia, le leader d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, disait qu’ils «sont porteurs d’une nouvelle culture et qu’ils ne sont pas une menace pour la sécurité du pays». De 2011 à 2013, année du classement de ce mouvement djihadiste, Ansar al-Charia a pu bénéficier du laisser-faire d’Ennahdha avec son corollaire de violences.

Loin de condamner cette montée de violence, Ghannouchi a invité les salafistes à faire preuve de «patience» et de «sagesse» en attendant que les islamistes s’accaparent les principales institutions de l’Etat, contrôlées par les «laïcs», déclare-t-il dans une vidéo mise en ligne le 9 octobre 2012.

Une connivence qui a servi de légitimation de l’action violente de la tendance salafiste pendant les années de règne d’Ennahdha. Des témoignages de responsables sécuritaires concordent à démontrer que la gestion laxiste du ministre de l’Intérieur Ali Laarayedh a permis l’attaque de l’ambassade des États-Unis en septembre 2012. En octobre 2012, des militants issus d’Ennahdha et des autoproclamés « Ligues de protection de la révolution » alliées du parti ont lynché Lotfi Nagdh, responsable de Nida Tounes à Tataouine. Une agression qui a causé sa mort. Le 4 décembre, des activistes affiliés à ces deux mêmes organisations ont attaqué le siège de l’UGTT, suite à ses positions anti-gouvernementales. Toujours en 2012, exactement en février, les militants d’Ennahdha ont tenu un sit-in devant le siège de la Télévision nationale et ont agressé plusieurs journalistes de cet établissement. Le 9 avril 2012, les militants nahdhaouis se sont joints à la police, à l’époque aux ordres d’Ali Laarayedh, pour réprimer une manifestation anti-gouvernementale.

Un nouveau cap de violence a été franchi avec les liquidations de figures politiques avec l’assassinat, le 6 février 2013, de Chokri Belaïd, suivi par l’exécution de Mohamed Brahmi, le 25 juillet 2013. Dans ces deux affaires, Ennahdha est accusée par le Comité de défense des deux leaders de gauche, avec certaines preuves sérieuses de l’implication de proches d’Ennahdha.

Depuis 2019, Ennahdha délègue à son allié, le parti El Karama, les basses manœuvres. Les actes de violences menées par des députés de ce parti sont devenues monnaie courante au sein du Parlement. Elle s’est appuyée également sur son chef du gouvernement, Hichem Mechichi pour étouffer toute révolte. Le pays n’a jamais connu une vague de répression aussi dangereuse depuis l’ascension de Mechichi, soutenu par Ennahdha et ses alliés, au pouvoir.

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