Hichem Mechichi, le ministre de l’Intérieur, n’affichait aucune expression le 26 juillet, en recevant des mains du président de la République, Kais Saied, le document le chargeant de former le nouveau gouvernement. Les visages des deux hommes présentaient pour l’occasion la même impassibilité énigmatique. Il semblerait que le président ait choisi quelqu’un qui lui ressemble : un juriste sans passé politique ni syndical. Mais si la voix métallique de Saied et son maintien rigide lui donnent des allures d’un robot expert dans les arguties juridiques, Mechichi, tout en discrétion, passe pour un véritable bourreau de travail dans les arcanes de l’administration.

Un des membres de la famille du chef du gouvernement désigné a indiqué à Nawaat que c’est son amitié avec le professeur de droit constitutionnel Naoufel Saied, le frère du président, qui lui a ouvert les portes du palais de Carthage. Des relations qui lui auraient valu une ascension fulgurante en à peine sept mois : conseiller auprès du Président de la République en charge des affaires juridiques, puis ministre de l’Intérieur, avant d’être propulsé à la Kasbah.

Nawaat a contacté certains de ceux qui ont côtoyé Mechichi à l’université ou dans sa vie professionnelle, au ministère de la Femme, où il occupait le poste de chef de cabinet et à la Commission nationale d’investigation sur la corruption. Les uns et les autres n’ont fait état d’aucune expérience politique ni même d’activité syndicale du temps où le chef de gouvernement désigné était étudiant. Des témoignages qui font de Mechichi « un Tunisien ordinaire, qui étudiait sérieusement et travaillait dur ».

A cet égard, le témoignage de l’avocat Koutheir Bouallegue, qui a étudié à la Faculté de droit et des sciences politiques d’Al-Manar, celle-là même où Mechichi a fait ses classes, entre 1993 et 1998, semble révélateur. L’avocat déclare ainsi n’avoir jamais entendu parler de Mechichi, soulignant qu’il est peu probable qu’il ait eu une activité politique ou syndicale en cette période. Même si à l’époque, l’université tunisienne bouillonnait d’activités intellectuelles et politiques de toutes obédiences, en dépit de la chape de plomb que les autorités entendaient imposer.

Dans un pays où Facebook fait figure de sport national, la présence du nouveau chef du gouvernement sur les réseaux sociaux se limite à deux comptes sur le site de relations professionnelles LinkedIn : encore un trait de ressemblance avec le président Kais Saied.

De 1993 à 2007, Mechichi est passé par trois universités. Il a décroché une maîtrise de la Faculté de droit et des sciences politiques de Tunis, avant de se spécialiser dans l’administration publique à l’École Nationale d’Administration de Tunis. Puis il décrochera en 2007 un master dans la même spécialité à l’École Nationale d’Administration de Strasbourg, en France.

En 2002, il a entamé sa carrière professionnelle en tant que contrôleur général au sein de la Haute instance de contrôle administratif et financier, relevant de la présidence du gouvernement. A partir de février 2011, il a œuvré en tant qu’auditeur auprès de la Commission nationale d’investigation sur la corruption dirigée par le professeur Abdelfattah Amor. Il était notamment chargé de vérifier les dossiers concernant les faits de corruption avant de les renvoyer aux autorités judiciaires concernées. Le professeur Neji Baccouche, qui était membre de la même commission, dira de Mechichi :

C’est quelqu’un de pondéré dans le traitement des dossiers de corruption sur lesquels il enquête. Il les traite avec impartialité sans pencher en faveur d’une partie au détriment d’une autre. C’était un jeune homme enthousiaste de moins de 36 ans, à l’époque.

Pour sa part, Neila Chaâbane, ex-secrétaire d’État au ministère de la Femme (gouvernement Mehdi Jemâa), sera plus réservée dans son jugement. La responsable a travaillé avec Mechichi lors de son expérience à la Commission nationale d’investigation sur la corruption, et durant son mandat de secrétaire d’État au ministère de la Femme. Elle qualifiera cependant le nouveau chef de gouvernement de « convenable et de sérieux dans son travail ».

Sans passé politique, Hichem Mechichi parait maîtriser l’art de nouer des relations professionnelles fructueuses. Il a pu ainsi évoluer dans plusieurs ministères et travailler avec des ministres indépendants ou issus de partis politiques aussi différents qu’Afak Tounes, Ennahda et Nidaa Tounes. De 2014 à 2015, il a assumé la fonction de chef de cabinet au ministère des Transports, dirigé à l’époque par Mahmoud Ben Romdhane, ex-responsable et membre fondateur de Nidaa Tounes. Puis Mechichi occupera le même poste au ministère de la Femme, quand Nadia Chaabane y assurait la charge de secrétaire d’État. En tant que chef de cabinet, Mechichi officiera également au ministère des Affaires sociales jusqu’en 2016, durant les mandats des deux ministres Ammar Younbaii et Mahmoud Ben Romdhane. Notre homme sera chargé des mêmes responsabilités au ministère de la Santé pendant un an et demi, sous les mandats successifs de trois ministres, à savoir feu Salim Chaker de Nida Tounes, Mohamed Trabelsi, un proche de l’Union général des travailleurs tunisiens (UGTT) et Imed Hammami d’Ennahdha.

Toutefois, le nouveau chef du gouvernement a fait l’objet d’accusations selon lesquelles il aurait appartenu au Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), ce qui lui aurait permis d’entrer à l’ENA. Mais ces accusations n’ont pu écorner l’image de Mechichi, bénéficiant de l’aura grandissante de Kais Saied érigé en héros, après avoir défié Ennahdha et déjoué les attentes des partis parlementaires.

En somme, il apparait désormais qu’au vu des ressemblances entre les profils des deux hommes, l’entrée de Mechichi au palais de Carthage en tant que conseiller aux affaires juridiques ne devait pas grand-chose au hasard. Tous deux juristes de formation et sans background politique, l’un a tracé sa voie à l’université tandis que son alter ego a préféré les couloirs de l’administration tunisienne. Avec des deux côtés une part d’ombre à même de susciter des préoccupations auprès d’une frange des électeurs. Celle-là même qui a paru inquiète après les présidentielles remportées par Saied. Quant au parcours de Mechichi avant et après la révolution, il reste nimbé de mystères, malgré les hautes fonctions que le chef du gouvernement désigné a successivement assumées. Et par son choix, Kais Saied continue quant à lui de semer l’ambiguïté.

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