Plaidée par de nombreux sexologues, l’éducation sexuelle est revendiquée notamment comme un moyen de prévenir les violences sexuelles subies par des enfants. Certaines études appuient cette recommandation dont l’enquête publiée en janvier 2019 par le Groupe Tawhida Ben Cheikh : Recherche et Action pour la Santé de la Femme.

Au total 1062 jeunes de 15 à 24 ans originaires des cités Ettadhamen, Douar Hicher, Radès, cité Ennasser et El Menzah, ont été interrogés dans le cadre de cette étude. Elle a révélé que 63% des garçons et 21% des filles ont affirmé avoir eu des rapports sexuels. 64% d’entre eux ont eu des comportements sexuels à risque. L’étude a mis en évidence une méconnaissance flagrante des droits sexuels et reproductifs incluant les méthodes de contraception ou encore de prévention des maladies sexuellement transmissible (MST) et le VIH. D’après l’Office National de la Famille et de la Population (ONFP), vingt-mille cas atteints de MST ont été enregistrés lors du premiertrimestre de 2019. Le nombre d’avortements est passé de 13 mille en 2013 à 17 mille en 2018, selonFatma Temimi, sous-directrice des services médicaux et des activités de terrain.

Le ministère de l’Education tâte le terrain

Interpellé par des associations et des responsables politiques, le ministère a annoncé l’introduction des cours d’«éducation à la santé sexuelle » dès janvier 2020 dans treize gouvernorats pilotes. « Le choix de ces gouvernorats n’est pas fortuit. Le but étant une meilleure représentation des différentes catégories de la population tunisienne », déclaré à Nawaat une source au ministère de l’Education responsable de ce projet.Une formation au profit des inspecteurs de l’éducation nationale a été déjà entamée. Elle englobera par la suite les enseignants. Prudent, le ministère souhaite tâter le terrain.« On ne veut surtout pas forcer les enseignants à le faire, seuls ceux qui veulent coopérer  seront concernés», précise notre source au ministère de l’Education. Et d’ajouter : « Certains enseignants sont conscients des enjeux autour de cette question et font un travail de prévention des violences sexuelles auprès des élèves ».

Le choix de l’appellation « L’éducation à la santé sexuelle » et nonpas « l’éducation sexuelle » s’intègre également dans la volonté du ministère de mieux faire accepter ces cours face aux contestations conservatrices exprimées via les réseaux au nom de la religion et des traditions sociaux. Le responsable ministériel insiste d’ailleurs sur le fait que « l’enjeu est avant tout la sensibilisation autour des violences sexuelles touchant les enfants » et que « le contenu n’offensera pas notre religion et nos traditions». Les cours seront intégrés dans le cursus scolaire « à travers des matières qui se prêtent à un tel sujet : l’éducation civique, l’éducation islamique, les matières scientifiques ». «Ça sera fait à travers des méthodes ludiques et non pas explicites, en fonction des âges », ajoute notre source au ministère de l’Education. Interrogé sur la possibilité d’intégrer la question LGBT ou la contraception dans les cours prévus, le responsable ministériel rétorque que « toute question susceptible de susciter des ambiguïtés ou des inquiétudes de la part des parents ou enseignants sera écarté ».

Les cours débuteront avec les enfants âgés de 5 à 8 ans avec pour but de les sensibiliser au sujet de leur intimité etde la nécessité de la préserver. Pour les 8 à 12 ans puis les 12 à 15 ans, l’accent sera mis sur la puberté et les bouleversements corporels qu’elle engendre.« Si pour les enfants, la vision est claire, pour les autres tranches d’âges, la conceptualisation est en cours. Une équipe composée de scientifiques et d’acteurs de la société civile à l’instar de l’Institut arabe des Droits de l’Homme, ONU Femmes et l’Association Tunisienne de la Santé et de la Reproduction y participe. On espère que tout sera prêt pour la prochaine rentrée scolaire », affirme notre source.

Un pas en avant malgré tout

Pédopsychiatre à l’hôpital Mongi Slim et ancienne présidente de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates (ATFD), Ahlem Belhaj fait partie de celles qui ont milité pour l’intégration des cours d’éducation sexuelle dans les établissements éducatifs. « Le ministère de l’Education est prudent face à la résistance de certains mais son initiative est à saluer. Qu’on s’attelle au sujet en espérant peaufiner son contenu plus tard avec l’introduction des thématiques LGBT ou les grossesses non désirées, encore taboues dans notre société », estime Dr Belhaj.

Ahlem Belhaj insiste sur les ravages de l’absence de l’éducation sexuelle à court et à long terme : «On estime qu’un enfant âgé de 10 ans a déjà été exposé à la pornographie via internet. S’ajoute à cela, le fait que les adolescents s’informent entre eux à travers des images biaisées de la sexualité. Quant aux parents, ils n’en parlent pas et quand ils le font, c’est en usant de vocabulaires surfant sur la dualité Halel/Haram, ce qui donne une image négative de la sexualité. Cette éducation est la source de certains problèmes comme le vaginisme ou l’éjaculation précoce », déplore-t-elle.

Pour la pédopsychiatre, l’éducation sexuelle doit être adaptée à l’âge de l’enfant. Dès 2 à 3 ans, l’enfant commence à découvrir son corps. « Il faut miser sur les jeux ludiques. La sexualité est avant tout une manière d’être qui englobe le rapport avec soi et avec autrui. Un rapport qui doit être basé sur des notions comme l’égalité, le partage ou encore le consentement. Par exemple, on ne doit pas forcer l’enfant à embrasser des inconnus.Ça risque de faire de lui une victime potentielle incapable d’assimiler les agressions. Maltraiter un enfant va à l’encontre aussi du respect de son intégrité physique », alerte-t-elle.

Pour Ahlem Belhaj, l’introduction de l’éducation sexuelle dans les établissements est « un pas important » mais le changement des mentalités n’est pas uniquement du ressort du ministère de l’Education. Il devrait s’opérer aussi à travers les parents, les médias ainsi que les médecins.

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