Si l’on ne disposait que d’une poignée de mots pour décrire All come from dust, il suffirait de dire que ce premier court-métrage de Younès Ben Slimane nous réserve quelque chose comme une belle sobriété sévère. Peut-être le mot ne dit-il pas grand-chose, mais le geste tient sur des percées de lumière qui recommencent le monde parmi ses ruines. Et c’est à dessein qu’à son seuil, le point de vue du court-métrage nous rend d’entrée de jeu, complices d’une caméra qui touche terre, littéralement, pour retrouver le réel dans sa nudité matérielle. En faisant dialoguer terre et feu, All come from dust construit son territoire sur de l’eau et de l’air, et semble filer une cosmogonie aux quatre vents, extraite de l’architecture vernaculaire et ramenée sur son terrain.

Tout n’est pourtant pas donné dans l’alliage de ténèbres et de grandes fumées qui ouvre All come from dust. On garde dans l’œil une lumière diaphane qui baigne cette terre brune et désolée, et, dans l’oreille, un vent furieux fouettant le silence qui nous tend la perche. Les yeux s’ouvrent quand, forcée au noir d’une nuit qui s’est emparée du monde, la caméra encaisse des variations sensibles de luminosité. Est-ce l’envers d’une puissance qui se renverse vers l’apocalypse ? Que cette apocalypse soit superbement organisée, que chaque bloc vive son autonomie propre, et que le film gère leur économie, est la force du geste. Qu’en même temps ce film soit guetté par des puissances qui pourraient le dépasser ne fait que redoubler sa force. Lente et douce, cadrant avec la rigueur nécessaire à l’inscription des impressions ténues sur la rétine, la mise en scène est à l’image de ce premier plan, porteur d’une tension presque immédiate dont bénéficie tout le film, lui permettant de serrer d’aussi près son espace et son sujet.

Côté espace, c’est à la briqueterie de Dguech, à Tozeur, que Younès Ben Slimen a posé sa caméra. Le lieu, quelconque, s’apparente à un site étrange à première vue. Entre ciel et terre, on dirait un désert de cendres entouré de tours qui seraient d’anciens fours désaffectés. La caméra nous met le nez sur des restes de poussières, avant de s’arrêter sur cette précieuse alliée pour la construction de la brique qu’est l’argile. Avec la générosité de laisser sa genèse se mettre en ordre, le réalisateur s’applique à décrire cette matière indifférente du réel par des notations qu’il s’agit de combiner tout en dépouillant le spectacle, l’épurant, jusqu’à n’en garder que les grandes lignes, et en évitant de les dessécher par une construction trop logique. Et sans autre commentaire qu’une musique dont l’obsession répond à l’obsessionnelle du geste. S’il fait signe vers un savoir-faire, le film construit sa dramaturgie en remontant vers une genèse du monde et des choses.

Certes, s’il trouve son rythme dans une économie de plans, All come from Dust ne s’attarde pas pour autant sur les différentes phases de la construction de la brique. Ce qui l’intéresse davantage, dans ce processus, c’est la rencontre entre deux grandeurs ou deux infinis. À mi-course du film, en plan serré, une main refoulant toutes les violences de la main nue prend part à la fabulation, comme pour atteindre l’intériorité des choses. Le cinéaste l’anime avec la sensibilité minérale qui lui est propre : toute en éblouissements prompts, révélations aussitôt évanouies qu’aperçues, que le montage rend vives sans sceller leurs ondes de choc. Cette proximité lui permet de catalyser forces et métamorphoses de la matière. Mais à voir aussi ce reflet d’une silhouette réverbérée dans une flaque d’eau, ou ces bouts d’argile flamboyant ou détrempé, on croirait lire par l’image la manière dont le film se pare lui-même, avec une touche d’entropie, d’une aura cosmogonique.

Car réduire All come from dust à un film sur les quatre éléments serait l’amputer d’une dimension qu’il s’emploie lui-même à dégager dans sa reconsidération de la construction  vernaculaire de la brique comme élément de base et chiffre poétique de notre rapport au monde. En effet, avec sa caméra nyctalope, All come from dust attise un brasier de sons et de lumières aux résonances bibliques. Mais il offre par là même les excès contraires ou les embrassades de la matière et du geste, au savoir qui travaille l’acte même de création. Savoir grâce auquel, de la rencontre d’éléments, un monde devient habitable. Et c’est là que Younès Ben Slimane porte bien haut l’humilité de l’homo faber qui est à la fois maître et proie des forces qu’il met en œuvre. Le parti-pris du film se joue entre les deux pôles de cette puissance ambivalente de la création.

Si All come from dust penche vers une sorte d’évidence muette, où se concilient  potentiel narratif et observation au point de maintenir indéterminée la nature de ses images, ce n’est pas sa moindre vertu que de ne rien lâcher de cette ambiguïté tout en évitant confusion et lourdeur du style. Bien sûr, on aurait tellement aimé que Younès Ben Slimane laisse davantage ce sens de la matière s’épanouir dans un format un peu plus généreux. Mais avec une maîtrise des moyens du cinéma bien remarquable pour un néophyte, il tire le meilleur parti de l’exploration poétique et formelle d’un élément basique de l’architecture vernaculaire du sud tunisien. Ce sont, donc, deux beautés discrètement négociées qui s’offrent à nous sans s’opposer : une sensible, et l’autre sans doute sensée, réunies dans la tenace sobriété d’un geste et dans la l’élégance du regard qui lui répond.

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