Voilà, il est arrivé. Le Godot tant attendu est finalement venu au rendez-vous. Pas vraiment mort, pas vraiment vivant. Il est simplement là, exténué. Mais peu importe au fond, car tout vient à point qui sait attendre. Mais comment tirer un peu de suc d’un texte théâtral qu’on croit avoir appris par cœur, une pièce aussi connue qu’En attendant Godot de Beckett ? Que se passe-t-il quand on attend sans savoir véritablement ce à quoi l’on s’attend ? C’est la surprise. Et l’on ne pouvait pas ne pas être surpris devant L’offrande de Halim Jerbi et Youssef El Behi. Après L’un des nôtres réalisé en 2016,  les deux jeunes réalisateurs récidivent avec ce deuxième court-métrage de fiction qui prend prétexte de la pièce pour lui donner une suite, à la fois en en réinventant quelques éléments, tout en étirant d’autres.

Aussi imprévisible que la libre adaptation du Procès de Kafka, L’offrande ne craint pas d’aller piocher dans le théâtre la sève d’une réflexion tendant ses deux mains au cinéma, avec en atout un découpage bien inventif. Le film s’ouvre là où se clôt le deuxième acte d’En attendant Godot. À quelques variantes près, dramaturgie oblige, le troisième acte coupe court à la vaine attente du vieux couple Vladimir et Estragon, pauvres vagabonds qui s’ennuient. Confinés dans un lieu fermé, salubre et déshérité, ils n’en peuvent plus d’attendre l’invisible Godot qui tarde encore à venir. Mais c’est au moment où, désespérés, ils s’apprêtent à se pendre qu’on frappe pile-poil à la porte. Ce qui, pour ces deux pantins en permanence sur le fil, n’est déjà pas si mal.

Mais tout devrait-il aller mieux quand Godot est là ? Rien n’est moins sûr pour un duo qui a beau lui vouer le plus sincère des cultes, l’installant sur une estrade et allant jusqu’à lui offrir deux poulets en offrande, Godot reste de marbre. Fatigué de porter de trop petites godasses et surtout résigné, une quarantaine de jours passés, face à l’irritable silence du nouveau venu, le ridicule Estragon se met à se masturber. Il suffit de ce geste obscène pour que la tension s’installe entre lui et le raisonnable Vladimir, avant d’en venir brutalement aux mains. Et pourtant, rien ne fait bouger Godot devant cette bagarre mortelle négociée en ellipse. Rien ne vient troubler le silence du drame – sinon le bruit hors-champ d’une présence frappant de nouveau à la porte. Comme quoi tout recommence, inévitablement, avec le même ramassis d’absurdités qui tient lieu d’existence.

Ce qui est remarquable dans L’offrande et en fait mine de rien un excellent court-métrage, c’est sa manière de réinventer une suite à la pièce de Beckett sans lui faire perdre son esprit. On peut certes trouver la mise en scène un peu trop théâtrale, puisque tout tend dans ce troisième acte à l’inverse : à la route, au sol de sable et à l’arbre déplumé d’En attendant Godot. Halim Jerbi et Youssef El Behi se sont contentés de substituer un cadre moins minimaliste mais formant bien plus qu’un décor de carton-pâte, puisant dans la spatialité fermée d’une chambre délabrée les ressources dramaturgique de l’intrigue. On peut aussi penser que le film aurait gagné en valeur ajoutée s’il avait adopté le point de vue de Godot lui-même plutôt que celui des deux vagabonds. Mais grâce à une judicieuse économie narrative qui tranche avec les fictions trop portées sur le verbe, grâce à un très juste jeu d’acteurs ainsi qu’à une photographie noir et blanc jouant des blocs d’ombre et de leur contraste, L’offrande réussit à nourrir les interstices de la pièce par son propre outillage cinématographique. C’est assez pour qu’il il sorte du lot haut la main.

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