Entrée de la zaouia Sidi Boukhrissane. Crédit photo : Wassim Griman pour la Fondation Kamel Lazaar

Tout ici gravite, ou presque, autour d’une fiction. À première vue, Le Musée imaginaire souligne le parti pris d’un musée qui n’existe pas, mais qui n’est pas pour autant un faux musée installé dans un vrai. Ce credo, la commissaire Khadija Hamdi-Souissi le fait sien sur le terrain d’une vieille nécropole de la Médina de Tunis, à quelques jets de pierre de ses anciens remparts et à quelques minutes du palais Kheireddine. À la Zaouïa de Sidi Boukhrisane où elle a élu domicile, l’exposition propose de déplacer le curseur à travers une douzaine d’œuvres qui, chacune à leur manière, se frottent à la matérialité du passée et de la mémoire s’ils venaient un jour à disparaître. Qu’on se rassure toutefois, il y a ici de quoi rafraîchir les méninges.

Crédit photo : Wassim Griman pour la Fondation Kamel Lazaar

Entre reprise et travail d’appropriation, Le Musée imaginaire a d’abord choisi de dialoguer avec l’architecture du lieu. Avec un fil et des bouts de feuille d’or collées sur des murs lépreux, La Trace de Rêverie de Haleh Redjaian, renoue avec l’histoire de l’espace qu’elle tente de réanimer en fonction des déplacements du  visiteur tout en mettant sa perception en variation continue. Carburant à l’hybridité des médiums, Farah Khelil propose avec Habiter le lieu des mots une installation qui entend dialectiser les mots et les choses, non seulement par la superposition ou la mise à plat des archives et des objets de mémoire, comme le vieux dictionnaire arabe de son grand-père, partiellement dévoré par les bibliophages, mais aussi par leur mise en relation avec le lieu même de l’exposition, telles les petites écorces de mur. Et comme à son habitude, Yazid Oulab déloge avec ses Coin I et Coin IV le vocabulaire élémentaire de la forme angulaire, en ajoutant au casting ses dessins sur des feuilles imbibées d’huile d’olive, en référence à la Zaouia, à la fois comme lieu de retraite des soufis et portion d’espace délimitée par deux plans.

La Trace de Rêverie de Haleh Redjaian. Crédit photo : Wassim Griman pour la Fondation Kamel Lazaar

La vocation muséale arrive ici sous une forme plus instituée avec d’autres démarches. Composée de pièces en argile blanche et en plâtre, arrangées dans l’ordre bien que pétrifiées et patinées, A Thousand and One Things de Tarek Zaki interroge le rôle signalétique des cartels dans les musées archéologiques, faisant parfois l’objet de traduction imparfaites qui rend leur histoire trouée, voire lacunaire. La remise en question du récit occidental sur l’histoire du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord reçoit dans A Fake Archeology de Shahpour Pouyan une sorte d’application visuelle sur l’héritage carthaginois, avec ses « faux » vestiges en vitrine, étalés sur des tabouts séculaires. La renégociation des histoires de l’art oriental et occidental trouve dans les compositions de Reluctant Descent chez Kamrooz Aram matière à dialectiser à la fois le retour à l’héritage et la projection dans le musée. Le statut des objets archéologiques dans les lieux de conservation fait l’objet de Somniculus, la vidéo d’Ali Cherri qui se déprend des significations contrôlées qu’on accole à ces objets morts, par l’écart qu’il fait jouer entre les deux.

Avec ce parti pris, d’autres œuvres procèdent également aux télescopages des temporalités, décollant leurs matériaux comme procès et amorces de visibilité. Hazem Harb nous renvoie, avec ses Reformulated Archeology Series, à des histoires imaginaires qui n’existeraient peut-être que dans nos têtes à travers ses compositions géométriques de documents d’archives et de collage de photographies. La temporalité composite qui s’en dégage, timide dans l’installation en allumettes sur bois de Moataz Nasr, se retrouve plus symboliquement dans ses Carthage-Hippopotamus, des hippopotames en plâtre, issus de l’ancien monde égyptien mais ornés de motifs du folklore tunisien. Avec deux sculptures, Malek Gnaoui procède à un jeu d’inversion des matériaux nobles et basiques. Là où le marbre de Blanc brique sert à reproduire une brique rouge présentée sous vitrine, 1.618, renvoie à sa matérialité toute profane un édifice composé d’une base, d’une colonne et d’un chapiteau. À l’image de cette inversion de procédés, si ces œuvres ne manquent pas d’intérêt en soi, leurs relents critiques ressortiraient ici à une dialectique à l’arrêt.

Assurément, la qualité des pièces retenues participe-t-elle au propos maitrisé de l’exposition. S’il n’esquive pas tout à fait son élément terre, et s’il interroge aussi la conception de l’espace muséal comme lieu de conservation du patrimoine, ce Musée imaginaire s’avère de fait bien cohérent dans son parcours et sa démarche, mais assez flou au fond quant à l’enjeu « de concevoir un espace qui puisse réunir différentes expériences et sensibilités artistiques ». Le flou vient du fait que si la proposition curatoriale se rapporte à une poignée de domaines aussi apparentés que l’histoire de l’art, l’héritage, l’archéologie, la recherche, la mythologie ou la muséologie, on vient à penser qu’il y avait plutôt intérêt à explorer plus fortement leurs frontières. L’autre difficulté d’appréhension des enjeux de cette proposition réside dans les raccourcis assez rapides et consensuels entre la vocation historienne des lieux de conservation, et l’usage auquel peut s’y prêter la visibilité des objets d’art. La lisibilité qui se crée au gré des œuvres en fait les frais.

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