*Cet article est une version traduite et abrégée de notre grand reportage publié en novembre 2017.

C’est un vendredi. Au centre de Tunis, le fameux bordel de l’Impasse Sidi Abdallah Guech, régi par le ministère de l’Intérieur, était fermé. Pourtant, nous sommes parvenus à entrer et à discuter avec certaines de ses pensionnaires. Les professionnelles nettoyaient méticuleusement leurs chambres. Le quartier réservé ferme en effet ses portes au public les vendredis, décrété jour de repos hebdomadaire, ainsi que durant le mois de Ramadan. Une mesure qui date de l’avènement du mouvement Ennahdha au pouvoir. Retour sur les lieux, le lendemain, samedi.  Quelques femmes en tenues légères, les unes aux formes plantureuses, les autres plus minces, tentent d’attirer dans leurs chambres une clientèle clairsemée. Des jeunes, pour la plupart. Nous sommes entrés dans la maison d’une maquerelle. Une prostituée vêtue d’une robe scintillante est arrivée sur les lieux, suivie d’un quadragénaire. Elle a remis à la patronne cinq dinars, gardant les cinq autres, avant de se diriger vers l’une des chambres avec son client. Des rires retentirent. Puis des soupirs et des ahanements masculins. Avant que la femme à la robe étincelante ne sorte fumer une cigarette, et n’entraîne dans son sillage un nouveau client.

Maquerelle expulsée

Hamida, qui a embrassé la profession en 1994, a accepté de témoigner à visage découvert. Elle déclare avoir acquis une maison dans le quartier réservé après la révolution, et un fonds de commerce pour 30 mille dinars, accédant ainsi au statut de maquerelle. Elle affirme que l’autorisation lui a été retirée arbitrairement après avoir été accusée d’avoir chargé l’une des prostituées d’acheter du vin. Or la consommation d’alcool est strictement interdite dans le bordel. Pour sa part, la matrone, affirme avoir été absente au moment des faits dont elle est accusée. Selon elle, le retrait de son autorisation serait dû aux accointances de son adjointe, avec  un responsable chargé du dossier de la prostitution au sein de la sous-direction de la prévention sociale. Hamida a porté plainte auprès du tribunal administratif, qui n’a à ce jour émis aucun verdict. Entretemps, elle a été boutée hors d’Abdallah Guech.

La profession connait en effet quelques difficultés. Le plus vieux métier du monde, du moins sous sa forme légale, a connu un tournant, en Tunisie, le 18 février 2011. Ce jour-là, après la prière du vendredi, des dizaines de salafistes, ainsi que des citoyens n’appartenant pas à ce courant, ont pris d’assaut le quartier réservé d’Abdallah Guech, dans une tentative d’expulser ses pensionnaires. Sans réaction notable des services de sécurité. Des incidents similaires ont eu lieu au cours des années suivantes, notamment à Sousse, à Kairouan, au Kef et à Jendouba. Ainsi, 14 bordels disséminés sur tout le territoire de la République ont été fermés. Seuls deux quartiers réservés subsistent, l’un à Sfax, l’autre à Tunis. Or seules 15 prostituées poursuivent leurs activités dans le bordel de Sfax. Tandis qu’une quinzaine de maisons closes ont été fermées dans le quartier chaud historique de la capitale, qui n’en compte plus que 10 encore ouvertes. Des mouvements qui ont abouti à la fermeture des bordels, acculant les professionnelles au chômage. Si certaines d’entre elles ont pu trouver refuge à Abdallah Guech, l’espace n’a pu accueillir toutes celles qui accouraient des quatre coins du pays.

Le ministère de l’Intérieur semble se diriger vers l’interdiction de cette activité, n’ayant pas accordé d’autorisations aux nouvelles venues, et alors que des dizaines d’entre elles ont été expulsées. Des dizaines de prostituées se sont ainsi retrouvées sans domicile ni travail, dans le silence des parties officielles chargées théoriquement d’assurer leur sécurité. Elles ont ainsi été réduites à des activités dans certains bars, ou engagées dans les réseaux de prostitution clandestine.

Impact du nouveau cadre légal ?

Saleh, a une soixantaine d’années au compteur, dont la moitié passée dans les ruelles du quartier réservé, en tant que souteneur. C’est avec une vive émotion qu’il évoque ses pensionnaires. Tombé amoureux de l’une d’entre elles, il a fini par l’épouser, et avoir avec elle trois enfants. Saleh n’est pas l’unique maquereau d’Abdallah Guech. Il est cependant le plus connu d’entre eux, et sans doute le plus proche des prostituées. Il racontera le destin tragique d’une putain assassinée dans sa chambre, après l’amour, sous les coups de couteaux de son amant régulier, un boucher aveuglé par sa passion dévorante. Un incident guère isolé. Nombreuses sont les travailleuses du sexe à être la cible d’agressions criminelles et d’actes de violence.

Les prostituées apparaissent en effet comme étant le maillon le plus faible d’une longue chaîne qui compte notamment les policiers, les fonctionnaires de la sous-direction de la prévention sociale (relevant du ministère de l’Intérieur), les infirmières affectées au centre de soin du bordel, jusqu’aux souteneurs. La loi organique 58 promulguée en 2017 se devait en théorie d’assurer l’élimination des violences à l’égard des femmes. Une loi censée garantir l’égalité de traitement entre les sexes, ainsi que le respect de la dignité humaine. L’égalité des droits n’aurait-elle pas cours dans les quartiers réservés ? De leur côté, les adversaires de la prostitution comptent sur la loi organique n°2016-61 du 3 août 2016 relative à la prévention et à la lutte contre la traite des personnes, pour fermer définitivement les bordels et « laver la Tunisie de ce péché ». Cependant, Raoudha Laâbidi, présidente de l’Instance nationale de lutte contre la traite des personnes, nous a affirmé que cette loi concerne la prostitution clandestine et non l’activité sous sa forme légale.

L’histoire de la profession remonte pourtant à des siècles dans le pays. Sous la dynastie hafside (1228-1573), la société tunisienne connaissait déjà la prostitution tant féminine que masculine. Sous l’ère ottomane, un préposé, le mezouar, était même chargé de collecter les taxes imposées aux revenus de cette activité, rappelle l’historien tunisien Ahmed Ibn Abi Dhiaf du 19ème siècle, dans son ouvrage « Présent des hommes de notre temps. Chroniques des rois de Tunis et du pacte fondamental (Ithaf Ahl al-zaman bi Akhbar muluk Tunis wa ‘Ahd el-Aman) ». Ainsi, il avait même été permis d’élargir les activités de la prostitution, afin de renforcer ses contributions fiscales. Sous le protectorat français, le secteur était officiellement régi par le décret du 30 avril 1942, comptant plus de 50 articles.

L’Etat tunisien reconsidérerait-il cette position ? Les bordels fermés seront-ils de nouveau rouverts ? La question a été officiellement adressée par au ministère de l’Intérieur, le 3 octobre 2017, en vue d’un entretien avec Raoudha Bayoudh, afin de recueillir des données sur le sujet.  Contactée par Nawaat, la cheffe de la sous-direction de  la prévention sociale, ne nous a pas fourni de réponse plus de 5 mois plus tard. Nous avons contacté le ministère de l’Intérieur à sept reprises lors du premier mois écoulé. Seule réponse obtenue : « la police judiciaire examine encore le sujet ».

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