Si depuis bon nombre d’années, le mois de janvier est devenu synonyme de protestations sociales en Tunisie, cette tradition charrie avec elle son lot de réponses gouvernementales attaquant une prétendue complicité entre médias étrangers et des « parties » locales « occultes » manquant de patriotisme. Ainsi, revenant sur les manifestations contre l’austérité dans son discours du 13 janvier, Béji Caïd Essebsi a déclaré : « Les médias étrangers ont exagéré ce qui se passe contrairement aux médias nationaux qui ont été plus factuels et qui ont relayé les choses telles qu’elles sont. Certaines tendances politiques se réfugient auprès des médias étrangers pensant que cela nous impacterait (…) La presse étrangère a souillé l’image de la Tunisie car elle a été motivée par des personnes, en Tunisie même, pour le faire ». Béji Caïd Essebsi avait déclaré exactement la même chose lors des manifestations de janvier 2016. Ben Ali aussi s’est plié à l’exercice peu avant son départ en janvier 2011. Certains vieux réflexes ont ressurgis, notamment le harcèlement de correspondants de médias étrangers, dénoncé par le Syndicat National des Journalistes Tunisiens (SNJT) qui s’est également indigné de la couverture tendancieuse des médias nationaux. Faisant suite aux propos du chef de l’Etat, la porte-parole de la présidence Saïda Garrach a suggéré la création d’une agence de promotion de « l’image de la Tunisie » à l’étranger rattachée au ministère des Affaires Etrangères, ravivant ainsi les peurs d’une renaissance de l’Agence Tunisienne de Communication Extérieure (ATCE), organe de propagande de l’ancien régime.

« L’image de la Tunisie », un instrument du pouvoir

« L’image de la Tunisie » à l’étranger est depuis longtemps un souci constant des autorités. Seulement, si tous les Etats de nos jours mettent en œuvre une politique de branding de leur pays, pour attirer les investisseurs étrangers ou les touristes, en Tunisie, ce travail sur l’image s’est transformé en entreprise propagandiste et policière, notamment à travers l’ATCE. Dissoute après la révolution, cet organe était officiellement chargé d’assurer une couverture positive de la Tunisie dans les médias étrangers. Cela s’est traduit par des publireportages propagandistes dans des hebdomadaires mineurs. L’ATCE a également soudoyé des journalistes étrangers afin qu’ils chantent les louanges du « miracle tunisien ». Cette agence était aussi connue pour mettre des bâtons dans les roues des journalistes étrangers qui ne se contentaient pas de la carte postale qui leur était présentée. Malgré la dissolution de l’ATCE, les accusations visant quiconque aurait l’idée d’écorner l’« image de la Tunisie » restent légion, glissant bien souvent sur le terrain du complot ourdi par l’étranger, assisté par des éléments nationaux non-patriotes.

L’hostilité des autorités se comprend bien mieux lorsque l’on prête attention à « l’image de la Tunisie » que le pouvoir cherche à véhiculer et au degré de dépendance que l’Etat a développé à l’égard de cette image sur les plans économiques et politiques. Si la période Ben Ali a été marquée par la mise en avant de la Tunisie comme « bon élève économique » et comme rempart contre l’islamisme, la période post-2011 est devenue celle de « l’exception démocratique », au fur et à mesure des échecs des autres pays arabes à se défaire de leurs régimes. Pour le politologue Hamza Meddeb, l’argument de « l’exception démocratique » est utilisé aujourd’hui pour s’attacher le soutien financier de la communauté internationale. Il ajoute : « la rhétorique de l’exception démocratique déresponsabilise les élites dirigeantes qui sont convaincues que, pour le monde, la Tunisie serait « too important to fall » (trop importante pour être abandonnée) ». Cette rente démocratique ouvrant la porte des dons, prêts et autres ressources financières est devenue indispensable aux autorités. En atteste les propos de Béji Caïd Essebsi à l’occasion de son discours de fin d’année : « Nous devons faire confiance aux partis, aux citoyens et au gouvernement pour que les prochaines élections aboutissent, et ce, afin de rehausser l’image de la Tunisie parmi les pays ». De là à dire que la tenue des élections municipales ne tient qu’à la nécessité de garder « l’image de la Tunisie » démocratique, il n’y a qu’un pas.

De quoi « l’image de la Tunisie » est-elle le nom ?

Cette obsession pour « l’image de la Tunisie » n’est pas l’apanage du pouvoir. On la retrouve aisément sous diverses formes dans les médias tunisiens ou encore sur les réseaux sociaux. Une incarnation particulièrement curieuse du phénomène est la myriade d’articles rapportant tout ce qui se dit de positif sur la Tunisie dans les médias occidentaux. Il y a aussi les articles célébrant la moindre success-story de tunisiens en Europe ou aux Etats-Unis, que ce soit dans les études ou dans le travail. Ces tunisiens, par leur réussite, rehausseraient « l’image de la Tunisie » dans le monde, tandis que d’autres, par exemple ceux associés à des activités terroristes, sont accusés de la ternir. C’est ainsi que se révèle l’une des fonctions majeures de la notion d ’« image de la Tunisie ». Cette image est là pour faire un tri entre le bon et le mauvais tunisien. Elle est un cliché, au sens photographique du terme, c’est-à-dire qu’on y fait le choix de ce qui apparait et de ce qui n’apparait pas sur l’image. Pour les autorités et pour une partie de l’opinion publique qui se scrute sans arrêt dans l’œil occidental, c’est une Tunisie sous forme de carte postale qui doit être vue à l’étranger, où ne sont mis en avant que les éléments flatteurs, c’est-à-dire ceux qui plaisent aux médias occidentaux et/ou nous rapprochent des occidentaux.

Dessin de Sadri Khiari

A partir de ce constat, s’ouvre un boulevard d’interrogations. Il est nécessaire par exemple de s’interroger sur l’idée même que les membres de la diaspora tunisienne, qu’ils réussissent ou qu’ils sombrent, représentent la nation toute entière, font sa fierté ou sa honte. C’est là l’un des traits majeurs de l’orientalisme : sa capacité à nier aux non-occidentaux leur droit à l’individualité. C’est l’orientalisme qui fait qu’un Tunisien qui commet un attentat en Europe est immédiatement représentatif des Tunisiens, des arabes et des musulmans, tandis qu’un occidental qui commet une atrocité à l’étranger ou chez lui ne représente que lui-même. Par ailleurs, ce constat invite aussi à s’interroger sur la pertinence même de « l’image de la Tunisie » comme mode de perception de soi. Pour une partie de la population fortement influencée par la culture occidentale et pour les autorités, l’objectif sera d’offrir à la vue des occidentaux la « bonne » image, celle qui leur fera dire de bonnes choses sur la Tunisie. Et ce, partant du principe que l’Occident lit l’Orient à coup d’images et de clichés simplistes. Ces compliments seront ensuite rapportés en Tunisie, comme preuves que nous sommes sur la bonne voie, puisqu’ils le disent.

Depuis quelques décennies déjà, à la suite de l’ouvrage fondateur d’Edward Saïd, on s’échine partout dans le monde à défaire les nœuds formés par l’orientalisme, et notamment en se détachant de l’idée même d’« image ». Pourtant, encore aujourd’hui en Tunisie, nombreux sont celles et ceux qui continuent à croire que notre pays gagnera quelque chose en se conformant à cette vision archaïque du monde, dont la fonction historique a toujours été la domination des espaces et des populations qu’elle transforme en « images ».

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