L’ajout du mot « dignité » à la devise nationale, consacrant la valeur phare du soulèvement de l’hiver 2011, constitue un changement symbolique des plus significatifs de la constitution tunisienne par rapport à celle qui la précède. Pourtant, il se pourrait bien que ce changement ne soit sans réelle portée sur le réel.

Entre lois et symboles

Chawki Gaddes, ancien secrétaire général de l’Association Tunisienne du Droit Constitutionnel (ATDC), tend à le confirmer : « L’Assemblée Nationale Constituante a bien ajouté le mot « dignité » à la devise nationale, mais les discussions en commission et en plénière allait dans le sens du changement symbolique qui ne se traduirait pas par une modification graphique. Le coût d’une telle modification serait extrêmement élevé : les armoiries actuelles sont gravées sur du marbre, sur les pièces de monnaie, sur les képis des forces de l’ordre, on ne peut pas s’amuser à tout refaire ». Cette version est pourtant contredite par Fadhel Moussa, juriste et membre de l’Assemblée Nationale Constituante. « Les débats à l’Assemblée ne sont jamais parvenus à cette question du changement graphique. Ce n’était pas le lieu pour lancer un tel débat. La constitution a simplement défini une nouvelle devise, elle ne parle pas des armoiries qui elle, est du ressort de la loi », nous confie l’ancien doyen de la Faculté des Sciences Juridiques, Politiques et Sociales de Tunis.

La question serait donc de savoir si la loi 89-72 du 2 Septembre 1989 qui décrit les armoiries tunisiennes entre en conflit avec la constitution ou non. Si Gaddes affirme qu’il n’y a pas contradiction puisque devise et armoiries sont régies par deux textes différents, Fadhel Moussa considère que le changement de devise impose de fait une modification des armoiries puisqu’elle y figure. « Il s’agit d’une autre entorse à la constitution. Comme tant d’autres, elle vient de l’absence de volonté de modifier les lois pour les rendre conformes au texte fondamental », a-t-il déclaré à Nawaat. Pour sa part, le professeur Sadok Belaïd a répondu de manière assez austère : « la question est purement symbolique et sans intérêt juridique ».

Des initiatives non-abouties

Dans les faits, peu après l’adoption de la constitution, la présidence du gouvernement a envoyé une demande écrite au ministère de la Culture afin de prendre les dispositions nécessaires au changement d’emblème. Contacté par Nawaat, le ministre de la Culture de l’époque, Mourad Sakli, se souvient : « Nous avons créé en mars 2014 une commission composée de fonctionnaires du ministère de la Culture et de spécialistes en art et design. Elle a organisé un appel d’offre avec cahier des charges destiné aux agences de design graphique. Mais ça n’a pas été fructueux. Nous avons reçu trop peu de propositions ». Ce récit est étayé par Mohamed Guiga, professeur à l’Institut Supérieur des Beaux-Arts de Tunis (ISBAT) qui a présidé la commission en question. Il précise : « A travers le cahier des charges, nous avons voulu nous assurer de la qualité des propositions reçues. Nous avons donc exigé des agences candidates qu’elles justifient au moins une dizaine d’années d’expérience et qu’elles présentent un portfolio de campagnes faites avec plusieurs acteurs institutionnels. Seulement, à l’issue de l’appel d’offre, nous n’avions reçus que trois propositions. Aucune d’elles n’étant véritablement à la hauteur de l’enjeu et du symbole que cela représente ». La première commission a donc rédigé un rapport où elle recommande d’éviter la voie des concours, préconisant plutôt de se mettre directement en contact avec des designers spécialisés, en Tunisie, voire même à l’étranger.

En dépit de cette recommandation, le ministère de la Culture a organisé un concours en 2016, ouvert aux étudiants en Beaux-Arts et en Design, afin qu’ils puissent dessiner eux-mêmes l’emblème de la Deuxième République. Mohamed Guiga, de nouveau à la tête de la commission, tient à rappeler que « cette commission n’était composée que de trois designers, moi-même compris ; pour la majorité, c’était des représentants des différents ministères ». Il a été jugé qu’au vu de l’enjeu, les ministères de la Défense, des Affaires étrangères, de l’Enseignement supérieur ainsi que les présidences du gouvernement et de la République avaient leur mot à dire sur la question. Envoyé à tous les instituts des Beaux-Arts comme nous l’a confirmé Habib Bida, directeur de l’ISBAT, le concours n’a pas eu beaucoup de succès. D’après M. Guiga, il n’a reçu que six maquettes sur les 13 établissements concernés. Or, d’après un document récapitulatif dont nous a fait part la direction des arts plastiques du ministère de la Culture, mi-décembre 2017, la commission a reçu 22 maquettes. Toutes seront jugées en deçà de la qualité requise par la commission.

Bon compromis ou confortable statu quo ?

Devant ce nouvel échec, certains membres de la commission ont proposé de garder l’ancien emblème, mais l’idée a été vite abandonnée, d’après Mohamed Guiga. Pourtant, d’après le document qui nous est parvenu par la directrice du département des arts plastiques du ministère de la Culture, Rabiâa Jedidi, c’est bien cette idée qui a été retenue des travaux de la deuxième commission : ajouter le mot « dignité » aux armoiries actuelles, en restant fidèle à l’esprit et à l’harmonie de l’ensemble. Suite à nos sollicitations, Mme Jedidi nous a affirmé que cette tâche serait confiée à un designer ou à une entreprise spécialisée et qu’une réunion de la nouvelle commission se tiendra cette semaine.

Derrière une question en apparence peu conséquente, c’est toute l’efficacité de l’administration tunisienne qui est en jeu, puisque depuis 2014, ce sont au moins deux initiatives qui ont vu le jour sans aboutir, alors même que les recommandations rédigées par la première commission suggéraient l’adoption d’une autre approche. A ce sujet, Mohamed Guiga, note « la peur de prendre des décisions » de la part des responsables en place. La devise d’un Etat n’est certes rien de plus qu’une poignée de mots, mais ces mots, sont supposés clamer un idéal, une aspiration que l’Etat en question se propose d’atteindre. Au vu de la trajectoire que connait la Tunisie depuis quelques années, il n’est sans doute guère étonnant que la « dignité » ait tant de mal à se faire une place, ne serait-ce que dans les armoiries.

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