Samy Douibi, joueur de Grizzly Pia/ Saint Laurent – Crédit photo : Trinley Paris

Nawaat : Vous jouez dimanche votre premier match officiel, est-ce la concrétisation d’un rêve ou le début d’une longue aventure ?

Amine Ben Abdelkarim : Ce match est le début d’une longue aventure, nous nous battons tous les jours pour continuer à exister ; chercher des sponsors, trouver une affiliation qui nous permette d’assurer les joueurs en cas de blessure, commander les tenues. Nous nous battons parce que nous y croyons. Si une équipe minime n’est pas envisageable compte tenu de la violence du football américain et des blessures dues aux chocs multiples, nous souhaitons néanmoins donner naissance à une équipe nationale féminine, et qui sait, créer avec l’aide de la Tunisie, une ligue nationale de football américain.

Votre équipe est actuellement sous statut associatif et vous êtes tous bénévoles. Pensez-vous que la professionnalisation est une nécessité ou dénature-t-elle certaines valeurs fondamentales du sport ? 

Les deux. Si la professionnalisation et le brassage d’argent à outrance érige l’appât du gain en sacerdoce, ce qui est contraire aux valeurs sportives qui nous motivent, il est nécessaire que nous parvenions à avoir un minimum de revenus pour assurer l’encadrement. Le football américain est un sport violent dans le sens où il est très intense, la professionnalisation nous permettrait d’être affilié à une fédération afin de pouvoir être assurés et de permettre à nos joueurs de bénéficier ne serait-ce que d’une prise en charge médicale en cas de blessure.

Si vous étiez aujourd’hui ministre de la Jeunesse et des Sports, quelle serait votre première réforme ?

La généralisation du sport-étude, sans hésitation. Laisser aux jeunes la possibilité de choisir en fin de cursus entre la professionnalisation sportive ou un emploi en continuité avec le diplôme classique. Pour cela, il faudrait inclure dans le parcours universitaire la pratique d’un sport comme matière à part entière. Si je prends ici le modèle américain, il existe deux ligues, la ligue professionnelle et la ligue universitaire, c’est ce que je souhaiterai voir en Tunisie. Ce sport universitaire permettrait de donner aux jeunes plus de possibilité pour leur vie active à venir, mais surtout permettrait de diminuer le sentiment de régionalisme. En effet, les jeunes seraient attachés à leur université et la mixité régionale qui manque au pays se ferait automatiquement entre les élèves, et la fraternité deviendrait valeur première, que le jeune soit du Nord, du Sud ou du Centre. J’encadrerais également les salaires des professionnels. Avec un système de franchise et de « société-équipe » où le salaire moyen des joueurs serait calculé en fonction des années d’activité et des besoins d’assurer un revenu pour une reconversion. Tout ceci serait bien entendu encadré avec un seuil éthique à ne pas dépasser.

Les joueurs de votre équipe évoluent en Europe. Est-ce que la création d’une équipe nationale est pour vous une arme socio-politique pour montrer que la Tunisie est également présente autres rives ? 

Il est vrai que le sport est une arme politique, mais c’est un aspect qui ne me séduit absolument pas. Ce que je cherche c’est avant tout le partage de valeurs communes, de solidarité, d’entraide et de fraternité. Je me souviens de l’un de mes premiers entrainements, certains d’entre nous se sont allongés par terre de fatigue. L’entraineur a sommé ceux qui tenaient encore debout de « soulever leur frères ». C’est cette image que je veux véhiculer. Après, je ne vous cache pas que de porter les couleurs de l’équipe nationale est une fierté. Nous sommes Tunisiens, et le fait d’être loin de notre Terre ne fait qu’accroitre notre sentiment d’appartenance. Nous n’avons ni salaire, ni prime de match. Si un grand joueur de football tunisien, ayant évolué en équipe nationale de 1994 à 2002, nous a beaucoup aidé, nous achetons nos tenues sur nos revenus personnels. Nous ne gagnons rien si ce n’est la fierté de représenter la Tunisie. Certains des joueurs sont nés à l’étranger, ils ne parlent pas l’arabe, mais entre l’équipe nationale du pays dans lequel ils évoluent et l’équipe tunisienne, ils ont choisi. L’un d’eux m’a d’ailleurs confié : « le 12 novembre, quand je porterai la tenue de mon pays et que je vais entendre l’hymne nationale, je sais que je vais chialer ».

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