À quoi reconnaît-on une littérature parfaitement dispensable ? À deux choses. D’un côté, elle enfonce avec afféterie des portes ouvertes. Et de l’autre, bave aux lèvres, elle s’affaire à chevaucher du vent. Il y a de cela dans le Journal d’un apostat d’Anouar El Fani, publié aux éditions Arabesques en 2017. Cette fiction restitue les turpitudes d’un imam mal dans sa peau. L’actualité post-révolutionnaire lui servant de prétexte, son journal brasse les événements qui se sont déroulés du 17 décembre 2010 au mois de janvier 2016, pour verser dans une démystification des impostures de l’islam politique.

Difficile pourtant de ne pas serrer les dents devant ce Journal d’un apostat. C’est qu’on n’y voit que du feu. La raison en est évidente : ce récit aux coutures lâches ressemble très mal à un journal intime. S’y raconte, du point de vue de l’imam, la descente aux enfers du pays pendant le règne de la troïka, avec les faits et les épisodes essentiels, les incidents du 9 avril 2012, les assassinats politiques de Chokri Belaid et Mohamed Brahmi en 2013, etc. Se servant dans le pot commun, l’imam Ahmed ne laisse rien passer : il revient sur les élections législatives et présidentielles de 2014, mais aussi sur la tuerie de Charlie Hebdo, le chaos actuel du Moyen-Orient, etc. Et si c’est là qu’il commence à affronter ses démons, la volonté d’en découdre avec les paradoxes de la foi implique qu’il revoie sa cote à la baisse.

Sans avoir la psychologie en carton, cet imam laisse le doute s’instiller en lui à mesure que les violences extrémistes mettent à nu les gros boulets de sa doxa. Si toutes ces péripéties le piquent assez pour qu’il gratte le vernis de ses pensées, ses mines pincées prêtent pourtant à sourire. Négoce oblige, il fouille petit à petit dans la corbeille de ses idées, jusqu’à abjurer la foi et mettre en péril son ménage familial. Ce filon est usé jusqu’à la corde ; mais il est surtout monté au beurre par une écriture qui mime les tensions du journal intime au lieu de les réorchestrer. Le ton du réquisitoire suintant épais, l’apostasie s’apparente ici à la lente combustion d’une tête déjà brûlée.

Obstiné, ce Journal d’un apostat compte pourtant bien moins qu’il n’en a l’air. On n’en finirait pas de répertorier les faux plis d’un style prêt à enflammer le peu de sa mèche. Quand l’écriture devient une gélatine réactive, l’ennui vient ici tout seul comme la morve au nez. On passerait aussi sur le petit quart d’heure d’histoire des idées, et sur la manière dont l’imam fait vibrer son réquisitoire à grand renfort de spéculations théoriques, mâtinées d’une bonne dose de culture historique prétentieuse. C’est sans doute parce qu’il a voulu secouer avec des choses fortes qu’Anouar El Fani a fait parler un imam atypique qui en sait trop. Entre la Mésopotamie et la pensée d’Ibn Rochd, le savoir bon teint de ce personnage lui sert à remâcher les mêmes arguments d’autorité qu’on sait. Et l’apostasie, dans tout cela ? On dirait un pet de lapin : simplement sourd.

Peut-être nous objectera-t-on qu’un lecteur, s’il veut jouer le jeu du pacte avec le romancier, peut avaler bien des couleuvres. Soit. Mais on serait amené à prêter au Journal d’un apostat beaucoup plus de conscience de soi qu’il n’en a, s’il fallait masquer sa difficulté de bout en bout épidermique à fictionner autrement que par procuration ou compensation. Si la littérature ne coupe pas le ténu cordon qui relie l’écriture au réel, sa nécessité ne sera jamais devant elle. Anouar El Fani ferait bien d’y réfléchir.

 

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