Afraa Benazza et quelques-uns de ses amis ont été violemment interpellés par la police le 9 septembre et maintenus jusqu’au 12 en garde à vue. Ils comparaîtront devant les juges le 5 octobre, accusés d’« outrage à un fonctionnaire public, violence, trouble et ivresse sur la voie publique », un grand classique, sans doute universel, des chefs d’accusation qui permettent aux agresseurs de se faire passer pour des victimes. Hicham Alaoui, quant à lui, a été embarqué le 8 septembre devant la piscine du Movenpick et expulsé manu militari hors des frontières tunisiennes alors que la justice tunisienne n’a rien à lui reprocher. L’une et l’autre ont donc été victimes de l’arbitraire.

Cependant, tant de par leurs profils respectifs que du point de vue des mobiles expliquant les persécutions dont ils ont été l’objet, que de par les institutions impliquées, ces deux affaires sont différentes. Afraa Benazza et ses amis ont été victimes de l’arbitraire de la police locale, Hicham Alaoui, lui, a été victime de l’arbitraire des plus hauts sommets de l’Etat. Quoi que prétendent les porte-paroles de la présidence, il est en effet tout à fait inconcevable que, dans un pays comme le nôtre, la décision d’expulser un prince marocain, même concurrent de son roi, puisse être prise sans l’accord du chef de l’Etat. Ces deux affaires sont différentes mais elles sont identiques et leur simultanéité n’est pas le fait du hasard. Toutes deux sont symptomatiques de la régression en cours du processus politique inauguré par la révolution. Toutes deux témoignent d’une dérive convergente dans les pratiques de l’Etat de la base au sommet, caractérisé par l’autorité discrétionnaire du président de la république, des administrations et des services de sécurité.

Entamé initialement sous couvert de la lutte anti-terroriste et de l’union nationale pour résoudre la crise économique, ce processus s’est précipité avec les luttes sociales de l’hiver et du printemps derniers et les pressions exercées par les institutions financière internationales pour accélérer la mise en œuvre d’un programme économique anti-populaire. Nul doute aussi que l’horizon rapproché des élections municipales – même si elles devaient être retardées – et celui guère très lointain non plus des prochaines législatives et des présidentiels n’ait incité nos gouvernants à cadenasser à la hâte un champ politique renouvelé par la révolution et toujours lourd d’imprévus. Depuis quelques mois, on ne compte plus en effet les mesures adoptées, les projets de loi et les campagnes politiques qui témoignent de l’empressement du pouvoir à consolider son autorité sur la population, à contrôler l’espace politique, à restreindre le champ des luttes et des contestations, à verrouiller les institutions.

Certes, quoique déjà bien avancé, le type de restauration en cours demeure encore inachevé, brouillon ; il n’est guère stabilisé. Ni la persistance des résistances sociales et politiques, ni les intérêts propres de la bureaucratie de l’UGTT, ni la puissance du parti Ennahdha, ni les conflits de pouvoir entre les multiples cliques partisanes, ni la compétition entre les clans affairistes plus ou moins mafieux, n’autorisent aujourd’hui un retour à la forme de dictature que nous avons connue avant la révolution. Ce qui tend à s’installer de manière de plus en plus affirmée, c’est une forme démocratique autoritaire, corsetée par la police et par le pouvoir exécutif. Ou si l’on préfère une démocratie relative à leur servilité pour ceux d’en haut et une dictature relative à leur capacité de résistance pour ceux d’en bas. Quant aux dites classes moyennes, eh bien, elles auront droit aux deux.

Ce projet a un nom de code, le négatif mathématique du « dégage ! » révolutionnaire, c’est la « réconciliation » qu’on la dise nationale, économique et financière ou simplement administrative. Eh oui, notre transition démocratique a une bien sale gueule ! Merci Afraa d’exister.

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