Avec des fortunes diverses, les documentaires consacrés à l’immigration clandestine font souvent retomber la vague qui les porte. Bien qu’il sépare ce drame du bruit qu’il fait, Derrière la vague ne réussit qu’à moitié. Ce film de Fathi Saidi documente la tragédie des jeunes tunisiens portés disparus, dont les faits remontent aux premières tentatives de traversée clandestine vers Lampedusa, juste après la révolution en 2011. Au grand dam de leurs familles, on ne sait toujours pas si ces jeunes ont péri noyés sur les rives européennes ou s’ils sont détenus en prison, enrôlés dans la mafia ou tués. Si elles tapissent le hors-champ de Derrière la vague, leurs disparitions fonctionnent ici comme le négatif qui s’y projette et s’y absente tout à la fois.


C’est tout l’enjeu de ce documentaire que de sonder les conditions qui pousse ces jeunes dans les embarcations de fortune, et d’en exposer les répercussions dramatiques du point de vue de leurs familles. À la cité Ennour la caméra portée de Fathi Saidi trouve des visages et des voix pour lesquels ce drame couve un récit de vies laminées. Issues en grande partie de la région de Kasserine, les familles des disparus vivent en réalité à bout d’illusions dans ce quartier populaire de la périphérie de la capitale. Entre calvaires et mobilisations pour réclamer aux autorités tunisiennes et italiennes des explications quant au sort de leurs enfants, le point de vue de ces familles permet à Fathi Saidi de déplacer le problème de l’immigration clandestine du champ au contre-champ. C’est là le point fort du film. Mais entre ces deux harmoniques, la question se pose de ce qui se trame de part et d’autre de la caméra.

Ce que tente Fathi Saidi, c’est de poser sa caméra aux côtés de deux de ses personnages. Le premier est Hamed, réparateur de télévision et père de l’un des disparus. En famille, son quotidien est rythmé par ce drame de l’absence. Mohamed le deuxième, dont le portrait constitue l’autre intérêt de ce film, il aurait pu être l’un des jeunes disparus. Sans perspective, pris en étau entre le chômage après l’échec scolaire, et la tentation d’immigrer, il s’est résigné à collecter les déchets dans la plus grande décharge publique de Tunis, à Borj Chakir. Cette activité de fouilleur lui permet, non sans difficultés, de tourner la page d’une adolescence partagée entre la petite délinquance et la prison, mais aussi de s’engager dans une nouvelle vie de famille – comme le laisse comprendre, en fin de film, la scène du recyclage, amenée au bon moment dramaturgique.

Entre ces deux points de vue, Derrière la vague inscrit son battement. Si bien qu’en filmant ses personnages à hauteur de familiarité, Fathi Saidi s’interdit de les prendre en surplomb, puisqu’il ne s’agit pas plus de les analyser que de les glorifier. Ce double écueil évité, nous voilà témoins d’une tragédie où les visages des mères sont vecteurs d’une disparition refoulée au quotidien. La corde tendue par leur déni définit l’élongation temporelle des plans, à la fois douleur, attente et résignation de vies brisées. Et à l’impossibilité du deuil s’oppose la difficile acceptation. Certains témoignages laissent entendre la colère de ces mères contre la sourde oreille des gouvernements face au sort des disparus. En revanche, en les accompagnant parfois lors des réunions ou des rassemblements organisés en signe de protestation devant les ministères, la caméra de Fathi Saidi garde la colère de ces familles à l’intérieur d’un cadrage serré, sans jamais la déliter.

Si elle restitue, à bonne distance, la visibilité de cette situation dramatique, la caméra de Derrière la vague sait se faire oublier. Sur ce point, il est clair que la démarche immersive de Fathi Saidi témoigne d’une certaine confiance qu’il a su gagner chez les familles des disparus. Encore faut-il se demander, quels contrepoints l’approche de terrain peut-elle apporter à l’écriture documentaire du film ? On peut dire que devant cet état de fait, nul besoin de reformuler le réel. Mais si ce parti pris parvient à ne pas altérer la force de certains témoignages, il semble en revanche perdre en intensité : la redondance qu’il implique par endroits finit par affaiblir la dramaturgie du film.