Comment construisons-nous « les élites » ? Quelles sont les perspectives des élites ? C’est sur ces questionnements que le sociologue Michel Camau entame le colloque international consacré à « la transformation des régimes et les recompositions des élites dans le monde arabe après 2010-2011 », organisé par la fondation Konrad-Adenauer-Stiftung et l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC). Plus de vingt-deux intervenants de l’Europe et du Maghreb se sont rassemblés les 20 et 21 octobre au centre de Tunis pour une réflexion sociologique devant un public majoritairement constitué de chercheurs.

Des termes ambigus

Avec un demi-siècle d’expérience de recherche sur « les élites dans le monde arabe », Michel Camau ouvre la première séance par une contextualisation historique. A partir des années 1960, une vague de sociologues ont analysé les « nouvelles élites » dans le contexte de « transition sociale » dans les pays en développement, notamment au Maghreb. Alors que ces mêmes terminologies perdurent dans des discussions sur les changements politiques depuis 2010, nous sommes toujours face à des concepts ambigus. Nous avons tendance à imaginer les élites comme des groupes réels (des partis politiques, l’armée, etc.) qui possèdent des traits communs et qui poursuivent leurs intérêts propres, mais nous pourrions nous interroger : s’agit-il vraiment, en réalité, de groupes organisés et conscients d’eux-mêmes ?

S’intéressant à une catégorie spécifique d’élite elle aussi non dépourvue d’ambiguïté, Vincent Geisser, chercheur très engagé contre la dictature, évoque le cas de l’élite tunisienne issue de la diaspora. Avec ce ton passionné qui est le sien, Geisser caractérise le nationalisme à distance propre à cette catégorie : une relation nostalgique, mais qui reste néanmoins « un peu mythique une cohésion imaginaire une formule magique ». Contraire au « mythe » d’une élite diasporique qui aurait « orchestré, organisé, encadré la révolution depuis l’étranger », celle-ci aurait « joué un rôle très limité » voire « peu pertinent » dans les évènements révolutionnaires. Or, c’est la révolution elle-même qui aurait été le révélateur et parfois le catalyseur des degrés d’engagement de cette élite binationale.

Experts, technocrates et élites politiques

L’heure est aux prises de parole de l’assistance. Mustapha Ben Jaafar se saisit du microphone pour s’exprimer sur les élites, « c’est-à-dire, des experts nationaux et internationaux … qui ont largement contribué » aux débats et aux prises de décisions durant la transition politique. Le lendemain matin, Hatem M’rad, professeur à la Faculté des sciences juridiques à Tunis, présente « la problématique du professionnalisme de l’élite politique dans la transition démocratique ». Déjà, les 23 technocrates désignés sous le premier gouvernement provisoire de 2011 se montrent mal adaptés pour faire face aux défis imposés par le contexte postrévolutionnaire, car, comme l’explique M’rad, ils manquent non seulement d’expérience de terrain mais aussi de formation dans la profession. M’rad propose par la suite la création d’une faculté de science politique en Tunisie pour former d’éventuels leaders politiques. Pour sa part, Vincent Geisser suggère de déconstruire davantage le terme « technocrate », très fréquent dans le discours sociologique ainsi que dans les médias, précisant que les hauts fonctionnaires ne sont pas forcément sélectionnés pour leurs compétences, mais pour leurs connections personnelles avec le pouvoir.

Présente via Skype, Deborah Perez, doctorante à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, décrit une anecdote de terrain sur les « Agents électoraux et la construction de l’éligibilité d’une nouvelle élite politique » après Ben Ali. En octobre 2014, Perez accompagne une équipe de campagne dans un quartier populaire de Tunis. Dans la « chaîne intermédiaire », qui comprend des bénévoles recrutés par un candidat politique, Perez observe « une réaction clientéliste» dans les échanges de services, des relations personnalisées (« je les connais tous » admet une personne politique en référence aux jeunes du quartier) et surtout une « réciprocité asymétrique », qui se manifeste dans « une dette à la fois matérielle et symbolique » en termes de promesses non-réalisées des personnalités politiques envers leur électorat. Frédéric Sawicki, professeur de sciences politiques à l’Université de Paris 1, prend le relai pour cerner les méthodes de mobilisation et de fidélisation de cet électorat. Entre les deux approches principales choisies par l’élite politique – programmes généraux inclusifs et promesses ciblées clientélistes, Sawicki constate que c’est la dernière qui est la plus performante en termes de pérennité des électeurs. Il prend pour exemple les big bosses des villes américaines qui se rapprochent du peuple et consolident leur électorat avec des services sociaux.

« Refaire entrer le peuple dans la salle »

Une présentation sur « les dynamiques d’escalade lors de la crise politique 2013-2014 », concernant la période suivant les assassinats politiques de Mohamed Brahmi et Chokri Belaid, suscite de vives questions et critiques de la part de l’audience. Dans ce contexte, Frédéric Sawicki poursuit une réflexion sur la dynamique, plutôt que division, entre élite et peuple. Il souligne la possibilité d’un « travail d’encadrement de mobilisation par des agents politiques, électoraux qui ont collecté des votes […] On a tendance à poser les négociations des élites et puis tout ce qui se passe dans les quartiers comme si c’était deux mondes séparés ». Sawicki continue : « Qu’est-ce qui fait que le peuple se mobilise ? Il ne se soulève pas facilement tout seul ». Et enfin, « Les élites ne sont pas en l’air […] si on pouvait, dans la discussion, refaire entrer le peuple dans la salle ».

Alors que l’audience se dissipe peu à peu au fil des deux jours, les dernières interventions sont celles qui apportent les exemples les plus révélateurs des relations dynamiques entre l’élite et le peuple. Dans sa présentation consacrée aux « représentations politiques et syndicales du monde agricole », Alia Gana, sociologue et directrice de recherche au Centre de recherches scientifiques à l’IRMC, retrace l’historique du syndicalisme rural depuis l’indépendance, de l’UGAT en 1949 à l’UTAP en 1995 au SYNAGRI en 2012. Or, depuis 2011, les mobilisations de paysans s’inscrivent hors de l’action syndicale, dans l’espace local. Elles se manifestent surtout à travers l’occupation des terres (notamment des propriétés gérées sous forme de Société de mise en valeur et de développement agricole), une révolte contre les familles au pouvoir et la mainmise de l’Etat sur les terres domaniales. D’ailleurs, Gana rappelle que les mobilisations populaires sont nées dans les espaces marginalisés, les régions intérieures et rurales qui, malgré le fait qu’elles soient peu relayées dans la presse, sont riches en enseignements pour la réflexion sur la « restauration autoritaire ».

Marouen Taleb, rattaché à l’Institut supérieur des technologies de l’environnement (Université de Carthage), propose ensuite une réflexion sur les « élites économiques et les gouvernements urbains régionaux ». Taleb décrit la manière dont certaines populations restent « invisibles … exclues » du développement régional et de l’accès aux ressources à cause des décisions prises par les gouverneurs, ou « élites locales sectorielles ». Selon Taleb, il s’agit d’une sorte de marchandage, dans lequel ces élites économiques ferment les yeux devant des pratiques malsaines, comme l’implantation de décharges de produits chimiques toxiques sur le territoire, afin de bénéficier du capital apporté par de grands investisseurs étrangers. Il cite l’exemple des industriels dans le Grand Tunis qui « s’implantent n’importe comment », profitant d’une « ignorance mutuelle » issue de la « collusion entre les pouvoirs régionaux et les porteurs de capital ».

« C’est encore un sujet brulant… il faut y mettre des glaçons »

Durant ces deux jours et au long des 22 interventions, il y a eu des hauts et des bas, des découvertes stimulantes et des moments d’ennui, des résonances et des tensions. Il y a ceux qui s’exprimaient avec un enthousiasme contagieux, d’autres avec le regard fixé sur leurs notes, d’autres encore qui détaillaient les méthodologies, usant de formules techniques inintelligibles aux non-sociologues. L’engagement de l’audience, pour la plupart des chercheurs, variait aussi, entre questions bien ciblées, critiques pointues et monologues radotés. Il y a ceux qui étaient venus pour écouter et apprendre, comme l’enseignante-écrivaine Noura Bensaad, présente tout simplement « parce que ça concerne la société dans laquelle elle vit », et d’autres, comme Abdelhamid Khairi de l’Association Tunisie Terre des Hommes, pour remettre en question la pertinence des théories présentées pour le cas particulier de la Tunisie, et « mettre son grain de sel ».

L’historienne Kmar Bendana, à qui était confiée la tâche de faire la synthèse du colloque, y a vu une rencontre qui répond au besoin de réfléchir et de mieux comprendre, de façon collective, la révolution et la transition que les Tunisiens sont encore en train de vivre. Faisant allusion aux tensions relatives à la légitimité contestée des uns et des autres à s’imposer dans une telle réflexion, Bendana remarque que «  parler de nous, ça nous appartient encore […] c’est encore un sujet brulant… il faut y mettre des glaçons ».

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