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1 Cacophonie sur les bilans de Tunisie Télécom

Obtenir des informations sur la santé financière de Tunisie Télécom relève de la gageure. Au-delà du fait que TT, établissement majoritairement public, ne semble pas se soucier plus que ça de la loi relative à l’accès à l’information, le peu de chiffres que laisse filtrer l’entreprise s’avèrent flous, si ce n’est contradictoire. Dans un communiqué laconique publié sur son site à la suite de la diffusion du document d’offre, la direction de Tunisie Telecom affirme que : « pour l’année fiscale 2015, TT a généré un chiffre d’affaire de 541 millions d’euros pour un EBITDA (bénéfices avant intérêts, impôts et amortissement) de 204 millions d’euros ; soit une marge de 38%». Des informations qui contredisent certaines déclarations de Nazir Bouguila, PDG de Tunisie Télécom. En avril dernier, dans une lettre ouverte à l’Instance nationale des télécommunications (INT) dans laquelle il dénonçait la baisse du tarif des communications en Tunisie, ce dernier avait « difficilement avoué » (sic) que les résultats de TT ne dépassaient pas les 100 millions de dinars pour l’année 2015.

On s’étonne de voir Nizar Bouguila aussi peu loquace au micro des médias sur la santé économique de l’opérateur. Tantôt invoquant la confidentialité des chiffres, tantôt évoquant à mots couverts des résultats positifs, le PDG de TT ne cesse de louvoyer. Jusque devant les députés, qui l’auditionnaient lundi 27 juin dans le cadre de la très sérieuse Commission de la réforme administrative, de la bonne gouvernance, de la lutte contre la corruption et du contrôle de gestion des deniers publics. Alors que les élus faisaient part de leurs doutes quant aux capacités de TT d’assumer une telle acquisition, certains, comme Abdelaziz Kotti (Nidaa Tounes), ont avancé leurs propres chiffres faisant état d’un déficit de 80 millions de dinars. Contacté par Nawaat, le député Mongi Rahwi (Front Populaire), ancien président de la commission des finances à l’ARP, confirme sans autres précisions un déficit de TT pour l’année 2015. Des allégations non réfutées par le PDG qui a préféré insister sur les résultats positifs de l’entreprise. En effet, selon une dépêche de la TAP, M. Bouguila a affirmé que « la situation financière de Tunisie Telecom s’est améliorée en 2016 et qu’elle était capable de rembourser le crédit qu’elle va contracter pour conclure ce marché ». Un argument qui ne semble pas avoir convaincu les députés puisque ceux-ci ont appelé à l’ouverture d’une enquête sur l’opération de rachat.

2 Mauvaise gestion des filiales

Si en matière de communication la direction de TT ne brille pas par sa transparence, il en va autrement pour certaines de ses filiales dont les difficultés économiques ne sont un secret pour personne. La Société tunisienne d’entreprises  et de communication (SOTETEL), spécialisée dans les infrastructures de communication est, contrairement à TT, coté à la Bourse de Tunis ce qui l’oblige à publier ses bilans. Au premier semestre 2016, malgré un chiffre d’affaire en hausse de 49% par rapport à 2015, SOTOTEL accusait toujours un déficit de 180 000 dinars dans son résultat d’exploitation. De plus, des soupçons de délit d’initié planent sur l’entreprise. Depuis janvier dernier, certaines personnes auraient surinvesti la valeur de l’entreprise, anticipant un plan massif de restructuration visant à se séparer de 25% des effectifs.

Mattel, l’opérateur mauritanien détenu à 51% par TT, fait face à une rude concurrence. Avec seulement 20% des parts de marché, l’entreprise a subi en janvier dernier un lourd redressement fiscal. Accusé entre autres de ne pas s’être acquitté de la TVA, Mattel s’est vu infliger une amende de 8 millions de dollars (17,67 millions de dinars). A noter qu’avant cette condamnation, Mattel – au même titre que les autres opérateurs mauritaniens – avait été mis en demeure par l’Autorité de régulation des télécommunications de Mauritanie pour « mauvaise qualité du service ». Délit d’initié, redressement fiscal et service défaillant, la « bonne gouvernance » dont se targue TT ne semble pas s’appliquer à ses filiales.

3 Flou entretenu sur les modalités de financement

Depuis l’annonce forcée du rachat de Go par Tunisie Telecom, le flou qui entoure les modalités de financement n’a certes pas aidé à apaiser les débats. Plusieurs chiffres sont apparus concernant le coût de l’OPA. Le 24 mai 2016, lorsque TT a remporté l’appel d’offre de rachat, le prix de l’action a été fixé à 2,87 euros. Dans la foulée, Emirates International Telecommunications (EIT) s’est engagé à revendre à ce prix l’intégralité de ses parts (60 786 292 actions). Cela explique que les premiers chiffres annoncés ont fait état de 177 millions d’euros, puisque cela représentait le coût total des actions détenues par EIT.

Nawaat a publié le chiffre de 300 millions d’euros comme le montant total du crédit que s’apprétait à contracter l’opérateur tunisien. Chiffre confirmé ultérieurement dans le document d’offre publié le 14 juin dernier et repris le même jour, sans plus de précision, par le PDG lors d’une interview à Express FM. Le 27 juin devant les députés, Nizar Bouguila semble changer d’avis puisque ce n’est plus 300 millions mais un chiffre compris 195 ou 200 millions. Ces atermoiements autour du coût de l’opération s’expliquent en partie par l’incapacité de la direction de TT de connaître à l’avance quelle part du capital de Go elle sera en mesure d’acquérir.

Si l’acquisition des 60% du capital détenu par l’entreprise émirati semble être assurée, le choix des petits porteurs de vendre ou non leurs parts reste une variable inconnue. Quoi qu’il en soit, comme le stipule la déclaration du conseil d’administration de Go publiée le 21 juin dernier, l’opérateur tunisien s’est engagé à ouvrir son offre « à tous les actionnaires de la société dans le but d’acquérir 100% des actions ordinaires émises par la société ». Ce faisant, ce sont bel et bien 300 millions d’euros qui sont nécessaire à TT pour espérer respecter son engagement de rachat total. Reste à savoir jusqu’où ira la prise de capital de Tunisie Telecom dans l’opérateur maltais.

Enfin, durant son audition, Nizar Bouguila s’est finalement exprimé sur les modalités de ce prêt. Il s‘agira d’un crédit syndiqué, c’est-à-dire contracté auprès de plusieurs établissements bancaires associés pour l’occasion, arrangé par la banque ABC et le Crédit Suisse. Cet emprunt engage l’entreprise sur 5 ans à un taux de 5,71%, un taux effectivement proche de celui auquel l’Etat tunisien emprunte sur les marchés internationaux. Si l’on en croit l’antienne du PDG de TT selon laquelle « l’Etat ne se porte pas garant de cet emprunt », ce dernier reste toujours l’actionnaire majoritaire (65%) de l’entreprise. En cas de problèmes de remboursement, on voit mal l’Etat tunisien ne pas se porter au secours de l’ex-opérateur national.

4 Go, une entreprise concurrencée sur un marché saturé

La santé financière de Go a également fait l’objet de diverses spéculations. Pour ce qui est de de l’augmentation de l’EBITDA [bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement, Ndr] entre 2013 et 2015, nous relevions déjà dans un précédent article une différence de 4,7 millions d’euros entre les chiffres avancés par TT et ceux diffusés sur les sites d’informations aux investisseurs et par la communication de Go elle-même. Nous notions également que cette hausse relative en 2016, alors que les bilans avaient plutôt tendance à stagner ces trois dernières années, étaient probablement dû à l’opération de spin-off mise en place par EIT en juillet 2015. Opération qui a privé l’opérateur de l’ensemble de ses actifs immobiliers, d’une valeur de 50 millions d’euros, juste avant sa vente à Tunisie Telecom.

En ce qui concerne le marché, Go est présent dans 4 secteurs : la téléphonie mobile, fixe, l’accès à internet et l’IPTV (télévision sur internet). L’entreprise n’est leader que dans le secteur de la téléphonie fixe, se trouvant supplanté par Melita dans toutes ses activités internet. Pour ce qui est de la téléphonie mobile, principale activité de l’entreprise, l’opérateur se trouve 6 points derrière Vodafone avec 38% de parts de marché. La récente apparition d’un troisième concurrent (Melita Mobile) a d’ailleurs provoqué une baisse substantielle de ses parts de marché ces dernières années. A noter que le taux de couverture mobile arrive à saturation puisqu’il atteint les 130% dans l’île.

Enfin, argument central de la communication de TT, l’ancrage international de l’opérateur maltais présent à la fois en Chypre et en Grèce avec deux filiales : Cablenet (51% du capital) et Forthnet (21% du capital). Si nous n’avons pas réussi  à nous procurer les  bilans de l’entreprise chypriote, ceux du fournisseur grec sont connus de tous. Coté à la Bourse d’Athènes, l’entreprise accusait à la fin de l’année 2015 une dette de 391 millions d’euros ainsi qu’un résultat d’exploitation déficitaire de 25,4 millions d’euros. Quant à son action, elle a perdu 98,5% de sa valeur depuis l’introduction en bourse de la société en 2007.

5 Conflit d’intérêts

EIT, Emirates International Telecommunications LLC de son vrai nom, est une filiale du consortium TECOM, lui-même intégré au groupe d’investissement Dubay Holding. Son rôle est central dans cette affaire puisque le groupe est à la fois l’actionnaire de Go Malta (60%) et de Tunisie Telecom (35%). La question du conflit d’intérêts se pose donc légitimement dans la mesure où le vendeur (EIT), siège également au conseil d’administration de l’acheteur (TT).

Pour faire face aux accusations de conflit d’intérêts qui n’ont pas tardé à s’élever, le PDG de TT n’a eu de cesse de répéter la même phrase. « Les administrateurs de l’actionnaire émirati ont été exclus durant toutes les étapes de la démarche. Ils n’ont participé ni à la procédure ni au vote au sein du Conseil d’administration. Ils n’ont même pas pris part à l’assemblée générale » déclare-t-il.

Si nous ne pouvons confirmer cette information, nous constatons la présence de plusieurs anciens cadres de la holding émirati aux plus hautes fonctions de Tunisie Telecom. En effet, et en vertu de l’accord d’actionnaire passé lors de l’entré d’EIT dans le capital de TT, le groupe émirati a le droit de nommer le directeur général adjoint et le directeur financier. C’est de cette manière qu’Olivier Cantargel s’est retrouvé parachuté au poste de directeur général adjoint de TT, alors qu’il occupait jusqu’en début 2016 le poste de directeur des opérations au sein du groupe émirati. Il remplace Fadhel Kraiem, lui-même un ancien d’EIT qui avait dû quitter son poste pour cause de désaccord avec Noomane Fehri, ministre des TIC. Dans la même veine, on notera la présence de Philippe Montourcier, ex-directeur financier chez EIT, nommé au même poste chez TT en avril 2012. On imagine donc mal le directeur financier et le directeur général adjoint exclus de « toutes les étapes de la démarche » comme le prétend la direction de TT. D’autant plus lorsque l’opérateur national, dans un accès de transparence surprenant, mentionne expressément la direction centrale des finances comme ayant participé à la mise en place du projet de rachat.

L’ensemble des analystes s’accordent sur la fin l’âge d’or de la téléphonie mobile. Après plusieurs décennies de profits astronomiques réalisés souvent à coups d’accords tacites sur les prix entre des opérateurs au dépens de l’intérêt des consommateurs, le marché arrive à saturation. D’autant plus que la téléphonie par internet concurrence de plus en plus la téléphonie classique.

Les émiratis, habitués à une économie de rente, à la spéculation et aux paradis fiscaux ont déjà tourné la page. Deepak Padmanabhan, PDG d’EIT, ne fait que dire la même chose lorsqu’il annonce sa volonté de « réaligner son portefeuille d’investissement sur l’immobilier ». A se demander si le mot Telecom figurera encore demain dans l’acronyme du groupe émirati. En attendant, ce désengagement de Go Malta prend des allures de revanche. En 2013, les émiratis avaient déjà tenté, sans succès, de se retirer de Tunisie Telecom. Aujourd’hui, ils reviennent à la charge avec une détermination teintée de cynisme. Qui avait dit, sans conviction d’ailleurs, que le capital est jaban [traitre] ?

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