fethi Ben Slama

Coucher l’islam sur le divan

S’il appartient au Superman des séries américaines comme aux héroïnes des mangas japonais de ne pas tenir en place, il revient à une nouvelle figure du musulman de vouloir s’envoler concrètement au septième ciel : les petites gâteries d’une bonne soixantaine de starlettes célestes lui font déjà tourner la tête. Son désir, dit Fethi Benslama, est « de s’enraciner ou de se ré-enraciner dans le ciel, à défaut de le pouvoir sur terre ». Mais s’il y a vraiment urgence à coucher ce sujet de l’islam sur un divan semblable à celui, couvert d’un tapis persan, sur lequel Freud faisait allonger ses charmantes patientes, les raisons sont peut-être un peu plus compliquées. C’est que l’islam étouffe, et les musulmans s’étranglent.

Bien qu’il ne soit pas le seul à avoir pris la température de l’islam depuis L’islam à l’épreuve de la psychanalyse (2002), le dernier livre de Fethi Benslama, Un furieux désir de sacrifice. Le surmusulman (Le Seuil, 2016), se détache incontestablement du lot en livrant un diagnostic sans détour : l’islamisme vomit ses déchets sur le mode de la surenchère identitaire. En soi, ce diagnostic n’est pas tout à fait nouveau. Sauf que, contrairement à pas mal d’ouvrages, Un furieux désir de sacrifice est dénué d’hystérie. C’est pour répondre à l’urgence d’un tel diagnostic – que d’autres recherches sociologiques ou géopolitiques font sentir sans parvenir à lui faire droit –, que le nouveau livre de Benslama s’efforce de sonder la nature psychique de cette volonté sacrificielle qui définit la nouvelle figure du sujet de l’islam.

Avec ce livre, tout se passe en effet comme si Benslama reprenait la question exactement au point problématique où La guerre des subjectivités en islam l’avait laissée. À la question de savoir ce qui fait vaciller aujourd’hui le monde musulman, l’ouvrage de 2014 répondait qu’« il y a une guerre civile dans l’islam dont l’objet est le musulman lui-même ». Plus qu’il ne décrypte l’inconscient idéologique du musulman, Un furieux désir de sacrifice mâchouille frontalement la nouvelle tournure de son égo. C’est la figure du « surmusulman » que Benslama fait surgir de cette descente en flammes, à grands coups de métapsychologie freudienne et de dialectique hégélienne. Fort de sa pratique en Seine-Saint-Denis, le psychanalyste prend en considération les motifs psychiques à l’œuvre dans l’islamisme, sans réduire celui-ci à un problème sectaire. Au croisement de l’observation clinique et de l’interprétation, Un furieux désir de sacrifice prend au sérieux « le désir de mourir » qui fait décoller les jeunes radicalisés. Il s’agit de comprendre en quoi « la mort imaginaire est si envahissante que la mort réelle paraît insignifiante ». Bien que certains sujets radicalisés souffrent de « troubles psychopathologiques » assez lourds, l’analyse de Benslama ne se cantonne pas son au niveau comportemental. Mieux encore, elle prend soin d’éviter deux écueils : pas plus qu’il ne serait le noyau dur d’un islam violent, l’islamisme ne lui serait pas tout à fait étranger. Faut-il hausser le sourcil ?

Le surmusulman et son « idéal blessé »

Partialement pesés, les deux termes de l’alternative semblent pourtant se recouper. Qu’est-ce que alors que l’islamisme ? Ce serait « l’invention par des musulmans, à partir de l’islam, d’une utopie antipolitique face à l’Occident ». Entendons : une façon politique d’organiser la haine effective de l’occident au nom de l’islam, une idéologie grosse comme un « symptôme ». Ce concept est d’ailleurs capital dans le dispositif d’Un furieux désir de sacrifice. Sa fonction dans l’économie sociale et psychique de la subjectivité est décisive pour comprendre le mépris de la vie et l’apologie de la mort qui habitent les jeunes candidats au Jihad. Si l’auteur de la Déclaration d’insoumission à l’usage des musulmans et de ceux qui ne le sont pas (2005) est attentif aux symptômes de cette volonté sacrificielle, c’est parce que la  radicalisation s’offre comme le moyen d’apaiser les traumatismes individuelles et historiques du musulman. Il faut comprendre ces symptômes du « désir sacrificiel » comme une solution de compromis. Mais dès que l’idéal s’en mêle, explique Benslama, c’est le souffle mortel de la violence qui occupe le devant de la scène. Car une fois « saturé », l’idéal du musulman devient vulnérable. C’est là que la bride sera lâchée aux pulsions meurtrières.

Le sujet de l’islam n’y va donc pas de main morte. Sans doute est-ce pour mieux abattre les cloisons de son « idéal islamique blessé » qu’Un furieux désir de sacrifice analyse ce rejeton à l’enseigne du superlatif. Vue de près, la figure du « surmusulman » nomme la conséquence d’un processus de subjectivation qui conduit le musulman à se mettre en devoir d’être « plus musulman ». C’est cette surenchère identitaire qu’analyse et déconstruit Benslama. Avec cet impératif inconscient de devenir « plus musulman » qu’il ne l’est déjà, c’est le noyau éthique fondamental de l’islam qui change de cap : le surmusulman troque l’humilité de l’humble pour le ressentiment. Dans sa revendication d’une justice identitaire, il affiche l’orgueilleuse invincibilité de sa foi « à la face du monde ». Le côté démonstratif n’est pas futile aux yeux de Benslama. Si la radicalisation islamiste s’affiche d’une manière ostentatoire, c’est pour dire qu’au nom de la loi divine, les comptes de l’identité tombent toujours juste. Les transes du surmusulman relèvent de la performance. Cela s’appelle l’Islam pride.

Ce symptôme qu’est le surmusulman, ce serait un peu plus qu’un franchisseur de Rubicon. En un sens, cette figure sert à penser l’excès qui irrigue la vie psychique des musulmans coupables de n’être pas « assez musulmans ». Mais vue d’un peu plus loin, elle correspond en même temps à un processus de désubjectivation dont la sécularisation serait la scène politique originaire. Si Benslama comprend la figure du « surmusulman » comme le produit d’un peu plus d’un siècle d’islamisme, il ne perd pas de vue l’étendue du déni de réalité qui a favorisé son émergence. La re-contextualisation socio-historique s’avère ici nécessaire à l’argumentation d’Un furieux désir de sacrifice pour comprendre cette fiction dont s’accompagne la radicalisation islamiste.

Islamisme, musulman séparé et islamoïde

Si Benslama voit dans l’expédition de Bonaparte en Egypte la « scène primitive de l’islam », c’est avec le dépeçage par les armées coloniales européennes de l’Empire ottoman en 1924 et l’abolition du califat, qu’il marque en revanche l’abandon de la juridiction de la Charia. Et les conséquences ne sont font pas attendre. Conformément au modèle occidental de l’Etat laïque moderne, la promulgation de lois civiles ne relègue pas seulement au second plan le principe de « souveraineté théologico-politique » de l’islam, mais le désactive complètement une fois pour toutes. C’est cette perte de repères qui a permis aux mouvements des « anti-Lumières », avec Hassan Al-Banna le fondateur des Frères musulmans, d’opposer aux vents de la réforme et de la modernité arabes la nécessité de rétablir le principe de souveraineté théologico-politique de l’islam pour venger son idéal blessé.

Entre le fondamentalisme supposé pacifique et le djihadisme meurtrier des attentats-suicides, la « tradition » fait ainsi son come-back. Et lorsque Benslama examine le rapport du sujet de l’islam au pouvoir, il faut lire ces pages lumineuses où il distingue les « musulmans séparés » – comme citoyens disjoints de l’ordre théologique – et les « surmusulmans » qui se soumettent moins à l’ordre théologique qu’ils ne le se subordonnent. En repérant dans cette subordination quelque chose comme une jouissance « incestueuse », Benslama indique en même temps le risque pour l’islamisme de se détruire en se défendant. Il faut surtout retenir et prolonger le remarquable tour de piste que propose Un furieux désir de sacrifice, en opposant « l’Occidental » comme ennemi extérieur du surmusulman, à ce rejeton séculier qu’est « l’Occidenté » : c’est un islamoïde qui renonce au califat et menace par là-même l’auto-immunité du surmoi musulman.

Il y a assurément mille et une subtilités dans la manière dont Un furieux désir de sacrifice fait passer le « surmusulman » sur le divan pour entendre ses doléances. Comme il y a de très fortes chances qu’entre deux lieux de passages, le Superman américain et le surmusulman se rencontrent un jour sur les planches d’un manga japonais. Mais entre le divan de la psychanalyse et le diwan perse – celui-ci découlant de celui-là –, un lacanien aurait peut-être trouvé plus qu’une simple parenté étymologique. Sur le diwan d’Un furieux désir de sacrifice, dans ce qu’il a d’oriental, Benslama allonge certes son surmusulman, comme s’il effectuait sa propre fouille à la douane de la psychè. C’est qu’à cette  douane-là, dont les bonheurs de la langue font que la racine donne déjà diwan, il n’est pas sûr que l’inconscient du surmusulman puisse passer sans risque en contrebande. Fort heureusement.

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