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Les discours célébrant la vitalité de la société civile tunisienne et son rôle central dans la jeune démocratie sont légion. Ils s’inscrivent dans une pensée universaliste défendue par la Banque Mondiale et ses alliés. Pourtant, il n’y aurait que 3000 associations véritablement actives en Tunisie, très dépendantes des financements internationaux. Enquête.

Le kit de la bonne gouvernance : une recette universelle ?

L’émergence d’une société civile active et plurielle depuis le 14 janvier 2011 est l’une des meilleures garanties pour l’avènement d’une démocratie participative qui contribue à une gouvernance transparente et responsable. Les organisations de la société civile (OSC) sont ainsi devenues des partenaires privilégiés de l’Union européenne, qui voit en elles les éléments essentiels de tout système démocratique.
La société civile incarne et favorise le pluralisme et contribue à une efficacité accrue des politiques, à un développement équitable et durable et à une croissance inclusive impliquant davantage les citoyens.Coopération de l’Union eu ropéenne en Tunisie, Rapport 2015

En fournissant un soutien matériel et technique aux communautés, aux organisations de la société civile et aux institutions locales, USAID contribue à renforcer la résilience démocratique, accroître la participation des citoyens à la vie démocratique et à encourager des changements positifs, en particulier dans les zones où le sentiment de marginalisation et la privation des droits peut mettre en cause la stabilité de la transition. Agence des Etats Unis pour le Développement International, USAID

Ce qui est exprimé dans ces citations correspond à un credo bien installé dans les milieux développementalistes, bien qu’il soit fréquemment battu en brèche par les sciences sociales : pour les agents de la coopération internationale, l’instauration d’une vraie démocratie (sous entendu une démocratie basée sur le modèle occidental) passe par la participation structurée des organisations de la société civile au processus de prise de décision, ne serait-ce que dans un rôle consultatif. Au moment où le modèle économique en vigueur génère un chômage de masse et une destruction tendancielle du lien social, ce leitmotiv de la démocratie participative est en vogue Ses promoteurs y voient un moyen de réconcilier les exclus du système avec des représentants politiques qui ne les représentent pas vraiment : une recette miracle pour restaurer la confiance.

La « participation de la société civile » fait partie du kit de la bonne gouvernance, aux côtés de la transparence, de la lutte contre la corruption et du dialogue public-privé. Ce kit est à l’origine une initiative de la Banque Mondiale. Bien qu’il ait été développé en Occident, inscrit dans une certaine histoire, il est présenté comme un modèle universel. On peut alors le vendre dans la plupart des pays du Sud à l’aide d’un arsenal d’experts internationaux, pas toujours au fait de l’histoire de ces pays et de leurs spécificités culturelles. Jocelyne Dakhlia, historienne et anthropologue, constate que la science de la transition est devenue une manne financière en Tunisie :

Toute révolution démocratique est désormais supposée emprunter une voie unique, imposée, qui est une voie à la fois et indistinctement démocratique et libérale ou néolibérale. Un ‘pack’ plus ou moins non ‘négociable’.

Le soutien à la « société civile » en perspective

La « société civile » est une notion floue, qui prend un sens différent selon les époques et les traditions philosophiques, notamment libérales ou marxistes. Sa conceptualisation actuelle dans le kit de la bonne gouvernance préconisé par la Banque Mondiale s’inspire des premières.

C’est dans les années 1980, et plus encore dans les années 1990, que la « société civile » est devenue un partenaire privilégié des politiques de coopération avec les pays du Sud. Face à des Etats post-coloniaux corrompus et affaiblis par les politiques d’ajustement structurel, la société civile semblait un interlocuteur plus compatible avec l’idéologie néolibérale, dans le sens où elle a pu empiéter sur le rôle de l’Etat, notamment en matière de services sociaux, d’accès aux soins. Elle constituait également un partenaire plus sympathique que l’Etat autoritaire : soutenir la société civile, c’était l’occasion de redonner un visage plus « humain » au développement à la sauce néolibérale, dont l’image avait pâti des révoltes successives à la vague de réformes de l’après crise pétrolière. Cerise sur le gâteau, le boom des Organisations Non Gouvernementales (ONG) pouvait permettre de domestiquer quelques militants hargneux séduits par des salaires et des statuts avantageux.

En Tunisie, les institutions et agences de coopération internationale – Union Européenne, Organisation des Nations Unies, Banque mondiale, agences de coopération des Etats, etc. – n’ont pas attendu la chute de Ben Ali pour mettre en place des projets visant le « développement participatif ». Leurs programmes, qui impliquaient des acteurs locaux cooptés par le pouvoir central, censés représenter la « société civile », avaient d’ailleurs tendance à renforcer paradoxalement la domination du régime.

Mais les soulèvements populaires de 2010-2011 ont marqué un tournant : pour saluer la « révolution du jasmin », la « Tunisie nouvelle », les institutions internationales et les Etats se sont empressés de proposer leur aide dans la consolidation de la transition démocratique, en finançant avec largesse les créations d’associations et leurs activités. Ce faisant, ils ont, par ailleurs, passé sous silence le fait que les réformes néolibérales accompagnées par leurs politiques de coopération durant les dernières décennies n’étaient pas totalement étrangères aux revendications sociales qui ont émergé durant les révoltes.

Aujourd’hui, les montants destinés à la société civile restent marginaux par rapport au total du soutien apporté à la Tunisie. Ainsi, par rapport aux 2,8 milliards d’euros attribués au total par l’Union Européenne (en comptant les dons, l’assistance macro-financière et les prêts de la Banque Européenne d’Investissement) entre 2011 et 2015, les 7 millions d’euros alloués à la période 2012-2016 pour le Programme d’Appui à la Société Civile (PASC) programme phare de coopération bilatérale, semblent dérisoires. Mais ces sommes n’en exercent pas moins une forte influence sur la structure-même de la société civile.

Une société civile hors sol ?

Au panel des journées de l’Europe consacré à « la société civile, actrice et promotrice de changement » le 26 mai dernier, les intervenants, étonnamment critiques, ont émis certaines réserves quant au dynamisme prétendu de la société civile. Certes, le nombre d’associations est passé de 9000 avant la révolution à plus de 18000 aujourd’hui : selon le Centre d’Information, de Formation, d’Etudes et de Documentation sur les Associations, 18558 associations étaient enregistrées au Journal Officiel de la République Tunisienne le 12 mars 2016. Pourtant, d’après Nour Kaabi, coordinatrice de la plateforme jamaity.org, le nombre d’associations véritablement actives ne dépasse pas 3000 : la plateforme n’a répertorié que 2600 associations qui organisent plus d’un événement par an. Ce nombre a tendance à décliner car les financements se font plus rares, notamment pour les moyennes associations, qui sont « en stand-by » en attente de nouveaux fonds. Il est vrai que les financements publics sont compliqués à obtenir et que l’information manque. En outre, beaucoup d’associations sont basées sur une seule personne, ou sur des liens familiaux.

Poursuivant son analyse, Nour Kaabi a également expliqué qu’« entre 2011 et 2014, le contexte post-révolutionnaire a attiré beaucoup de bailleurs de fonds. Comme ils n’avaient pas de vis-à-vis au niveau de la société civile, les bailleurs de fonds ont déterminé les priorités de la société civile, thématiques et géographiques, à la place des Tunisiens. » Selon elle, c’est en train de changer : les bailleurs de fonds sont maintenant plus à l’écoute des organisations de la société civile, qui, commencent à avoir la « maturité » suffisante pour évaluer leurs besoins.

Achref Aouadi de I Watch, a insisté sur le fait que les Tunisiens doivent rédiger leur propre agenda, après avoir évoqué des cas de tentative de pression de la part des bailleurs de fonds. Ainsi, l’an dernier, dans le cadre d’un programme mené avec Transparency International et l’Union Européenne sur l’intégrité du secteur privé, I Watch avait prévu d’organiser un évènement sur le projet de loi sur la réconciliation économique et financière nationale, puisque celle-ci allait normaliser la corruption. Transparency International et l’Union Européenne avaient donné leur aval. Or, suite à une visite à Bruxelles du ministre des Affaires étrangères de l’époque, Taïeb Baccouche, qui estimait que l’Union Européenne n’avait pas à se mêler des affaires domestiques tunisiennes, l’UE a demandé à ce que l’évènement soit annulé. I watch a alors décidé de maintenir l’évènement en supprimant le logo de l’Union Européenne. Pour Achref Aouadi, il y a des moments où la société civile doit savoir dire non, au risque de perdre des subventions.

Boubaker Houmane, président du Réseau Associatif pour la Nature et le Développement en Tunisie, a estimé lors du panel que « beaucoup d’associations tunisiennes, grosses ou moyennes, peuvent être qualifiées d’Organisations Hors Sol, dans la mesure où elles n’ont pas d’ancrage territorial. » Il a aussi évoqué le cas des « associations relais », « formatées sur le système et les procédures européennes », qui « transmettent des messages, des valeurs, sans les adapter au contexte culturel et historique tunisien. » On peut alors se demander dans quelle mesure la société civile pourrait représenter les intérêts des citoyens dans le processus participatif.

Pour Souhail Idoudi, membre du bureau exécutif de l’Union des Diplômés Chômeurs (UDC) et l’un des initiateurs de l’Université Populaire Mohamed Ali Hammi à Sidi Hassine, la société civile s’est trop éloignée des Tunisiens. Elle travaille sur des axes thématiques bien précis, imposés par les bailleurs, qui la détournent du rôle qu’elle devrait jouer : défendre les intérêts du peuple. Ancien membre de l’Union Générale des Etudiants Tunisiens, il a pu observer le recrutement d’un certain nombre de ses camarades par des organisations de la société civile, d’autant plus que beaucoup ont été déçus par leur expérience au sein des partis politiques. Leur nouvel emploi les conduit parfois à adopter une vision plus institutionnelle, plus managériale du politique, le rôle de ces organisations en la matière se bornant plus ou moins à tenter de faire pression sur les gouvernants.

Cette institutionalisation du politique est-elle inexorable ? Pas pour Jocelyne Dakhlia qui : « souhaiterai[t] que la révolution nous ramène à un futur qui n’est pas déjà écrit, à l’ouverture des horizons du possible, au-delà d’un répertoire fini. Il s’agirait donc de passer d’une pensée de la transition à une pensée du devenir. »

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