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Ils étaient plus d’un millier de policiers en civil à manifester jeudi 25 février 2016 jusqu’à la tombée de la nuit sur la petite esplanade de la Kasbah, à l’appel du Syndicat national des forces de sécurité intérieure, revendiquant essentiellement des augmentations salariales, et accessoirement le départ de Habib Essid… Cette fois l’épisode divise jusque dans les rangs des dits syndicats de police. Pour comprendre comment en est-on arrivé là, une brève rétrospective de la genèse de ces organismes s’impose.

Le 6 septembre 2011, Béji Caïd Essebsi alors Premier ministre provisoire convoque une conférence de presse à la Kasbah pour y lire, abasourdi, ce qui s’apparente à l’époque à un OVNI : un communiqué du premier syndicat des forces de l’ordre, appelant le conseil des ministres à s’assoir à la table des négociations, tout en menaçant de « représailles graduelles ».

Avant de traiter les responsables de « singes » lors d’un épisode mémorable qui lui vaudra dès le lendemain l’envahissement de ses propres bureaux, Essebsi invoquera l’article 256 du Code du travail tunisien pour tenter d’interdire ce type d’entité, avant que son ministre de la Justice ne lui signale le caractère non officiel de ces syndicats constitués sans visas.

« Je ne vais tout de même pas enfoncer des portes ouvertes et interdire quelque chose qui n’a pas d’existence légale »… Ce que Essebsi décrit sans le vouloir ce jour-là, c’est la politique du fait accompli à laquelle il a été confronté, ces « syndicats armés » l’ayant mis au pied du mur, face à la réalité de leur existence, dans le sillage de la fièvre sociale des premiers mois post révolution et la multiplication exponentielle des organismes syndicaux. Mais en Tunisie, cela s’est fait sans qu’il n’y ait eu de débat national ou législatif au préalable autour de ce type précis de syndicats et la nature de leur action, strictement délimitée par le législateur sous d’autres cieux.

Vendredi 26 février 2016, sur le plateau d’Elhiwar Ettounsi, Noureddine Ben Ticha confiera à propos du SNFSI : « J’ai aidé ce syndicat à se constituer en 2011… ».

La manif de trop

Ce n’est pas la première fois qu’une action des syndicats de police dégénère. Le 18 octobre 2013, le président de la République Moncef Marzouki, le Premier ministre Ali Larayedh et le président de l’Assemblée nationale constituante Mustapha Ben Jâafar ont été chassés de la caserne de l’Aouina par quelques dizaines d’éléments des forces de l’ordre en marge d’une cérémonie en hommage à deux membres de la Garde nationale tués par des djihadistes la veille à Gbollat. L’acte sera qualifié de mutinerie et examiné par la justice militaire.

Plus récemment, le 25 janvier 2016, le président Béji Caïd Essebsi a reçu dans son bureau des représentants du bureau exécutif du Syndicat national des forces de sécurité intérieure, après que deux mille manifestants en civil à Carthage aient menacé de « marcher sur le Palais ». S’en suivra une opération com’ et un échange d’amabilités où l’un des leaders du syndicat qualifiera même le président de « très cher père ».

Jeudi, en plein état d’urgence, la manif, qui avait des airs de remake de celle de septembre 2011, a rapidement dégénéré : les barbelés installés aux abords de la Place du gouvernement n’ont pas résisté longtemps. Les slogans, insolemment empruntés à ceux de la révolution, fusent : « dégage ! » à l’intention du chef du gouvernement, et « Essid espèce de froussard, le policier ne saurait être humilié ! ». La présidence du gouvernement a promis des poursuites judiciaires.

Véritable pomme de discorde, un accord pourtant très généreux signé quelques semaines auparavant avec le même gouvernement Essid, mais qui excluait selon Chokri Hamada le Syndicat des forces de sécurité intérieures… C’est qu’en Tunisie, la multiplication des acteurs, représentant les 70 000 fonctionnaires environ tous corps confondus, est en soi l’une des sources de l’inextricable problème.

Cette fois plusieurs autres leaders syndicaux sont vite montés au créneau contre leurs collègues, sur fond de rivalités. Parmi eux Mehdi Bechaouech, porte-parole du Syndicat des cadres de l’administration générale des unités d’intervention, et Sahbi Jouini, porte-parole de l’Union nationale des syndicats des forces de sûreté. Le premier minimise l’épisode en insistant sur le fait que « ceux qui ont manifesté à la Kasbah ne représentent pas tous les agents des forces de l’ordre », et qu’il ne faudrait pas exaspérer l’opinion publique. Tandis que le second, Jouini, est intervenu sur un mode plus complotiste en dénonçant « des agissements individuels » et « une main invisible » qui aurait affrété les bus et tenterait de nuire à l’image des syndicats de police…

Le constat est donc celui d’un corps syndiqué divisé, entre certains, plutôt des cadres, satisfaits du premier accord qui bénéficiera à 22.000 fonctionnaires, et d’autres qui réclament toujours plus, jusqu’à 700dt d’augmentation selon Jouini, en pleine crise économique…

Qu’avaient obtenu les syndicats en vertu du premier accord ? Au-delà des diverses primes (prime de risque doublée, primes de déploiement aux frontières, etc.), l’augmentation minimale du salaire d’un agent de la sécurité, à partir de juillet 2016, sera de 230dt bruts et augmentera à partir de 2017, jusqu’à 2019, où elle atteindra 390dt, voire plus pour certains grades. Les accords concernent aussi des avantages tels que l’assurance groupe (d’une valeur de 2500dt par an) et des privilèges fiscaux lors de l’acquisition d’un véhicule personnel…

« Le policier bientôt payé plus qu’un ingénieur » s’indigne-t-on sur les réseaux sociaux.

Un danger pour la démocratie

Les syndicats de police ne sont pas un phénomène propre à la Tunisie. La France, pour ne citer que ce pays, compte à titre d’exemple six syndicats distincts. Mais dans la jeune démocratie naissante tunisienne, en avoir autant pose une menace réelle pour la transition, d’autant que face à un Etat affaibli, nos syndicats de police s’arrogent parfois un pouvoir décisionnel politique, comme dans le cas des archives de la dictature.

« Syndicat national des forces de sécurité intérieure », « Syndicat des fonctionnaires de la direction générale des unités d’intervention », « Syndicat de la garde nationale et une union national des syndicats de la sécurité tunisienne », SNFSI, SFDGUI, SNFDGUI… La nébuleuse liste syndicale policière tunisienne a de quoi donner le tournis. Elle a tout d’un monstre du Docteur Frankenstein, créature devenue hors de contrôle.

Si pour le moment seuls les partis comme Attayar, Alirada et Wafa, affichant depuis leur ancêtre historique commun un parti pris radicalement anti despotisme de l’Etat policier, se sont fendus de communiqués sans appel soutenant les demandes sociales mais fustigeant les velléités putschistes anticonstitutionnelles des manifestants, le reste de la classe politique observe toujours un certain silence embarrassé. Une contre-manifestation est d’ores et déjà prévue pour samedi prochain.

Pour ceux qui avaient fait du thème du fameux « prestige de l’Etat » leur principal argument de campagne électorale, l’épisode du 25 février 2016 restera pour longtemps synonyme d’arroseur arrosé.

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